Le mépris et le pardon

Avec Chavirer, Lola Lafon revient à ses thèmes de prédilection (le corps féminin, la danse) et raconte le pardon qu’une jeune femme ne parvient pas à s’accorder. Mais, en ancrant de plain-pied son livre dans le décor des évolutions socio-politiques récentes, la romancière dénonce une société où seuls les tenants de la culture légitime et dominante ont le droit à la parole.


Lola Lafon, Chavirer. Actes Sud, 352 p., 20,50 €


C’est l’histoire d’une histoire qui ne peut pas être dite. D’un souvenir halluciné, écheveau de sensations et de mots qui corsète Cléo, l’héroïne de Chavirer, le sixième roman de Lola Lafon. Au milieu des années 1980, la jeune fille qui grandit en banlieue parisienne se passionne pour la danse et suit des cours de modern jazz à la MJC de Fontenay, après s’être fait éjecter d’un cours privé de danse classique. Frustrée et candide, elle entre dans l’adolescence comme tant d’autres, la tête débordant d’ailleurs et de rêves à accomplir. Sa rencontre avec Cathy marque la fin de cette vie « sans histoires ». Prise dans les rets d’un réseau opaque de prédateurs sexuels qui jettent leur dévolu sur des filles comme elles, impatientes de devenir elles-mêmes (« devenir quelqu’un ») et fascinées par les oripeaux de la réussite (une bourse, une école à New York ; des cadeaux, un avenir chatoyant), elle en sera victime… et complice. Car, dans l’espoir d’être sélectionnée, elle contribuera à ramener d’autres filles.

Adulte, Cléo devient une danseuse infatigable des paillettes et des cabarets, des émissions du samedi soir sur petit écran et des tournées de stars de variété. Son corps contraint lui permet de s’absorber pleinement dans l’effort, mais l’événement traumatique enserre ses pensées, blessure dissimulée qui sans cesse l’étouffe au présent, blessure jamais oubliée ni dépassée. « Maintenant, tout semblait indiquer que Cléo aurait treize ans pour l’éternité, elle se cognait à chacun des angles morts de cette éternité. »

Les onze chapitres du roman composent le récit en creux de cet oubli qui ne peut advenir ou, plutôt, de cet indicible. À plusieurs moments de sa vie, à des personnes dont la présence est un temps rassurante, êtres chers ou inconnus, en un espoir de réconciliation, Cléo tente de se confier. Immanquablement, le pardon est aspiré dans un trou noir qui échoue à rendre la jeune femme transparente à elle-même.

Lola Lafon, à nouveau, raconte la vie d’une femme dont le corps signifie l’extrême, l’occasion d’un tournant brutal, objet de métamorphose qui montre à la face du monde un visage détonnant, singulier. Dans La petite communiste qui ne souriait jamais (Actes Sud, 2014), elle évoquait la vie de Nadia Comaneci, prodigieuse gymnaste roumaine qui, âgée de 14 ans lors des jeux Olympiques de 1976, fascinait les publics d’Europe de l’Est comme de l’Ouest. Dans Mercy, Mary, Patty (2017), elle embrassait l’identité mystérieuse de Patricia Hearst, riche héritière enlevée à dix-sept ans par un groupe de marxistes, et qui décidait de se rallier à leur cause.

Lola Lafon, Chavirer

Lola Lafon (2020) © Jean-Luc Bertini

Ici, le personnage inventé de Cléo soulève son corps comme une arme, maquillé, lacé, enrobé de strass et de voilures, braqué sous les projecteurs de la scène dans une lumière aveuglante qui hypnotise les foules, alors que son secret rôde dans l’ombre. Elle s’agrippe en solitaire à des radeaux, lit les philosophes de l’après-guerre, ceux qui précisément affrontent le mal dans toute son horreur et son indicibilité. Le drame pour Cléo est de ne pas être « une bonne victime », dans l’ambivalence de la « complicité » parce qu’elle n’a pas su ou pu dire non, ce qui la ronge et la détruit. Dans sa tête résonne un monologue intérieur qui trouble son esprit combatif : « 0.1 souche d’un virus ravageur 0.1 reine triste d’un cheptel d’anonymes 0.1 première des Élues. Favorite. Courroie de transmission, victime et coupable, une martyre-bourreau. Des années durant ce monologue ». Elle affronte ce que Jankélévitch observe dans L’irréversible et la nostalgie : « L’obsédant remords engendre chez le coupable le désir non pas de ressusciter le passé, mais de l’ensevelir à jamais sous la terre et de refermer sur lui la dalle du sépulcre ».

Lola Lafon décrit de manière très juste cette vie où le souvenir est une gaine : la narration, comme la langue, comme le corps de la danseuse aussi, hachée mais toujours aérienne, survole ce trauma dans un récit qui n’est pas celui d’une simple expérience personnelle. En construisant le propos autour de ce non-dit, l’autrice esquisse d’autres personnages qui permettent de comprendre pourquoi celui-ci ne peut être mis au jour. Loin d’aborder in abstracto la question du pardon, elle la raconte dans les travers actuels de notre société, dans la domination écrasante de la culture légitime, dans le mépris et l’humiliation dont témoignent ses tenants à l’endroit des milieux populaires. La violence sociale ne se cantonne pas aux interactions fatales d’une collégienne, éblouie par l’apparat de celle qui l’a « repérée » (son parfum, ses vêtements, des références culturelles et des promenades dans les quartiers huppés de Paris…). Elle se manifeste à l’occasion de tous les malentendus entre les personnages, de déceptions qui les éloignent parfois pour de bon. D’un côté, Jean-Jacques Goldman, Mylène Farmer, Champs-Élysées, le French cancan, les romans France Loisirs… De l’autre, les ballets, l’opéra, les marques de luxe, le musée d’Orsay…

Or ce mur symbolique qui sépare les classes sociales se retrouve dans tous les recoins, imprègne chaque formule et chaque discussion. L’engagement politique ne peut signifier la même chose. Ainsi, Lara, amante de Cléo, étudiante militant dans un collectif anarchiste, ne la défendra pas, parce qu’elle danse « pour des beaufs » dans l’émission de Michel Drucker. Ce fossé infranchissable qui sépare les classes sociales rompt tout dialogue d’égal à égal, déséquilibre la relation dans la condescendance ou la pitié.

Plus de trente ans plus tard, un article évoque le réseau organisé d’agressions sexuelles : « La peur d’être inquiétées comme rabatteuses a probablement contribué au silence des victimes pour la plupart issues des classes populaires ou de familles dysfonctionnelles ». À sa lecture, Cléo rumine et médite son propre cas pour conclure « qu’elle n’a aucune excuse sociologique. Aucune excuse d’aucune sorte ». Alors que la parole féminine, dans le sillage du mouvement #MeToo, se libère à une certaine échelle, le roman de Lola Lafon rappelle que l’espace légitime pour le faire n’échoit qu’à celles qui y ont déjà accès, et que les témoignages doivent correspondre à une version lisse et unifiée, voire déshumanisée. Ne comprenait-elle pas ce qui se passait autour d’elle ? Pourquoi n’a-t-elle pas dit non ? Pourquoi n’a-t-elle pas parlé plus tôt ?

Lola Lafon accuse par là aussi le langage collectivement mué en hypocrisie, verbiage de ceux qui savent et parent les mots d’atours boursouflés, destinés à tenir à distance le scandale immense et indubitable des faits. Pour l’exprimer, nombre de mots se trouvent parfois en italique : l’histoire, le fiancé, se détendre… Autant de termes dont le sens se devine entre les lettres, dont l’inclinaison laisse pressentir une vérité oblique. Le « dire » se heurte à l’absence de nuance, d’empathie et de bienveillance, dans une langue figée et désincarnée. En cela, le geste final, silencieux, et dans lequel le corps s’exprime puissamment, marque la possibilité d’un pardon en acte, sans explication : le lien de deux femmes enfin apaisées, dans un espoir de solidarité.

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