Spectre de Sade

La critique contemporaine s’attache le plus souvent au genre répertorié des œuvres, peu à leur forme effective et moins encore à la modalité, la structure, les options, les écarts par rapport à une norme dominante. Ce qui alors renvoie à autre chose que le style, le registre, la qualité, le niveau de langue, etc. Il y aurait pourtant, minoritaires, des choix, des élaborations, des constructions qui, pas seulement formelles, excédent la production littéraire traditionnelle et son marché… Les textes de Jacques Cauda en font peut-être partie.


Jacques Cauda, Profession de foi. Tinbad, 138 p., 18 €


Il s’agirait de ces écrits, pas seulement inclassables, mais qui n’entrent dans aucun genre répertorié ni forme repérable et laissent le lecteur stupéfait, à moins que dérouté, égaré, transporté ailleurs sans repère ni boussole. Un passé pas si lointain permet de lire encore Lautréamont, Roussel ou tel surréaliste, celui-là plutôt tourné vers la poésie – forme croisant dans ce livre la prose, s’il faut ainsi parler. Avec ce nouvel opus de Jacques Cauda  nous serions comparativement du côté de l’engagement des musiques contemporaines, pour beaucoup d’un abord déconcertant, peu audibles, impénétrables souvent à force de violer la règle harmonique, de casser les structures anciennes, de créer des univers sonores inouïs ou systématiquement dissonants à moins qu’intrus à l’oreille et la malmenant.

Il s’agirait pour cet auteur de « dé-lletrer » la lettre, faire un usage pas seulement nouveau de la langue mais arraisonner celle-ci en vue de lui faire avouer son corps, ses ruses, ses pouvoirs et ses sortilèges enfouis. Où, cette fois, seul l’imaginaire, la liberté apparente des signifiants ont part, dialoguant avec la matière verbale, s’exaltant d’un discours créateur – sa folie possible entre création grammatique et images à engendrer, langage d’un sexe prolixe, porteur de vie et exténué à la longue.

Une précédente publication chez le même éditeur, Comilédie, avait apporté une démonstration forte de cette manière d’opérer. À tel arrière-plan modal, il y a eu – sauf s’il y avait toujours – le spectre tourmenté de Sade et ses facétieuses invites. S’offriraient encore le fantasme libéré, l’excursion au corps vertigineux des femmes, le  jouir d’une langue-matière déliée du sens, le bouleversement des logiques du récit, la rupture avec les habitus de la lecture traditionnelle – elle, sans vagues, fréquemment soporifique et quelque peu émasculée. Pour échanger cette dernière avec quoi ?

Jacques Cauda, Profession de foi.

Pierrot, dit Gilles de Watteau (1718-1719)

Cette Profession de foi renvoie à tout cela. En brèves séquences, tableaux, mises en scène, remémorations généalogiques ou fantasmagories, ce livre met en jeu une écriture fleuve – c’est-à-dire sans limites – mais précise, ramassée, dense, ouverte à tous les rythmes, les souffles, les fluides, les  traversées de mémoire, d’irréalité – des chairs affichées de l’amour à ses brûlures, de la saisie des sexes et des ventres à l’ascension aux acmés lucides de soi ou, inversement, la descente vers les gouffres rouges ou noirs d’Éros souvent convoqués. La Vie se donne là florissante, en repli, déchirée, recousue, éclatante, portée par une idiosyncrasie rebelle ou l’invention de désarrois intimes livrés à l’encan.

Il faut savoir que notre auteur est peintre. Offrant de partager avec lui les pouvoirs de l’œil, l’essence des couleurs, la divinité ou la monstruosité des formes vivantes, les reflets chahutés, meurtriers ou élus du hasard, le refus des règles, les délices empoisonnés d’Éros, sa souffrance invisible ou son bénéfice libérateur.

S’il y a des souvenirs sans chronologie, des apparitions de fantômes ou d’anges prosaïques, des moments sadiens, céliniens ou d’autres – où viennent rôder Bataille et Artaud, mais encore Watteau, Courbet ou Cézanne –, on a au bout du compte une fresque caudalienne qui peut être donc lue comme s’écoute telle pièce de musique atonale, sérielle, concrète. Ou… comme il faudrait regarder une toile à la représentation folle, aux lignes fourchues d’un temps aléatoire, tenir le  fil singulier qui s’essaye à « surfigurer » la vacuité abyssale du monde. Celle d’abord de l’homme et de la femme affrontés en son sein et jamais plus eux-mêmes que nues… À moins que, cherchant à restituer d’une  vie  sa modernité errante, l’auteur n’ait voulu donner à lire le chaos et l’effroi où se résume une existence. Non pas sans queue ni tête, mais au contraire tenant du culte de ces deux figures et leurs brefs apogées, où s’avoue une signifiance ultime. Ce livre a bel et bien pour exergue : Call me Cauda

Cauda, « grosse tête » parfois, revendique sans ambages une symbolique de la « queue » – du cheval parthe et les flèches acérées de son cavalier ou… la sienne (et ses inattendus… « venins ») – comme s’il fallait proclamer ou brandir son nom – signifiant-maître, phallique donc et au risque de son falling (to fall). Un tel vocable ne serait pas déplacé à cet endroit, s’il faut faire allusion à plusieurs épisodes anglo-saxons un peu mystérieux – familiaux, amoureux et voyageurs – de ce livre d’anamnèse virevoltant, charnel et existentiellement désabusé quant à une cohérence possible des systèmes créateurs. Hormis, donc, ceux agonistiques offerts au regard, mis en écriture ou donnés à entendre. Dans la dissonance et les retombées d’un art s’il le peut. Il serait aujourd’hui des livres qui aux autres ne ressemblent.