Le volcan Snowden

« Avant, je travaillais pour le gouvernement mais aujourd’hui, je suis au service de tous. Il m’a fallu près de trente ans pour saisir la différence et quand j’ai compris, ça m’a valu quelques ennuis au bureau » : à trente-six ans, Edward Snowden a écrit ses Mémoires de « lanceur d’alerte ».


Edward Snowden, Mémoires vives. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Aurélien Blanchard et Étienne Menanteau. Seuil, 384 p., 19 €


Edward Snowden est un volcan, c’est ce que son récit nous apprend. En trois parties d’une dizaine de chapitres chacune, l’ancien informaticien employé par la CIA décrit d’abord son éducation en conformité avec les clichés du geek ou du prodige informatique : « un QI de 140 », « un élève à lunettes », maigre, myope et politisé à dix ans. Mini-Snowden écrit qu’il modifie dès son jeune âge les heures de toutes les horloges pour se coucher plus tard. Lorsqu’il devient adolescent, il se couche de plus en plus tard pour apaiser sa soif de connaissance, et surtout sa peur d’une explosion nucléaire. Il pirate son premier laboratoire, décroche du lycée et s’inscrit à l’université sans y aller. Snowden grandit sous la bannière américaine auprès de deux fonctionnaires habilités « secret défense », descendants des Pères fondateurs et animés d’une sincère aspiration à servir leur pays. Il découvre le monde virtuel en jouant à des jeux de guerre ou de stratégie.  Après les attentats du 11 septembre 2001, l’adolescent en a la confirmation : il veut être un guerrier lui aussi. Il le sera, à sa manière, non pas en tant que soldat (il échoue aux tests après s’être grièvement blessé à la vue d’un serpent), mais comme ingénieur informatique.

Car l’éruption du volcan est précédée de tremblements préliminaires. Le serpent, animal qui dans la mythologie est le messager entre les enfers souterrains et le monde des hommes, donne à Snowden le courage de s’engager dans les renseignements, faute de pouvoir être membre du corps armé. Lui qui a lu Ésope, Tolkien et connaît son Frankenstein, admire Héphaïstos : « le dieu du feu, des volcans, de la forge et de la métallurgie, bref, le dieu des bricoleurs », si bien qu’il se déguise parfois en agneau, parfois en loup, et qu’il gravit chaque année un peu plus les échelons des accréditations défense, en donnant l’impression qu’il le fait avant tout pour ne pas s’ennuyer, pour apprendre, pour voyager. Et nous le croyons volontiers.

Edward Snowden, Mémoires vives

Edward Snowden (2018) © Lindsay Mills

Mais l’éruption de Vulcain arrive lorsque le Panthéon est ébréché : constatant les titanesques dangers des violations de la Constitution que représentent les récupérations de données et leur manipulation sans le consentement des utilisateurs, Snowden est pris d’une fureur froide, comme une première fumée qui perce le pare-feu du volcan. L’éruption arrive. Le Frankenstein, instruit dans les plus belles ambassades et les plus puissantes agences, s’était engagé pour défendre ses citoyens et pour soutenir leur Constitution dans une croisade qu’il découvre à leur encontre : la créature crypte son identité et révèle à la presse mondiale des informations majeures pour notre début de siècle.

Qu’est donc ce livre fascinant ? Une œuvre littéraire, sans nul doute. Nous regrettons toutefois que la traduction française de ce Permanent Record n’ait pas bénéficié d’une relecture plus exigeante. Nous ne citerons pas les nombreuses fautes ou approximations présentes tout au long du texte et ce dès la deuxième page, car la réalisation d’un tel ouvrage et sa publication simultanée dans dix-sept pays nous conduisent à une légère indulgence — en espérant que les futurs tirages corrigeront cela.

Pour raconter son histoire, le régisseur mêle journaux intimes de sa petite amie, discours politiques et histoire de la Constitution américaine. En d’autres termes, il démontre que si les « mémoires sont fixes, ils sont l’instantané d’une personne en mouvement », et il nous permet de le croire à l’aide de précisions savoureuses. Tant et si bien qu’on en vient à se demander, face à de telles prises de parole et à un parcours aussi limpide, si Snowden n’est pas l’incarnation d’Aldo dans Le rivage des Syrtes de Julien Gracq : celui qui, fasciné par le volcan de l’île de Vezzano où son amour l’emmène, brise le statu quo en accomplissant une croisière de reconnaissance, et, à ce titre, accomplirait sans le savoir la volonté d’un instigateur caché. Edward Snowden, rusant avec son propre déclin, n’a plus que l’exil et l’équilibre entre deux communautés pour vivre : le tout privé et le tout public. Là encore, monsieur Snowden doit rester au seuil.

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