La dérive d’une démocratie

Les dernières élections indiennes d’avril 2019 se sont soldées par un nouveau triomphe du BJP, parti nationaliste hindou qui assimile la nation indienne à la majorité hindoue et prône la subordination politique des minorités. Elles ont reconduit à la tête du pays le Premier ministre sortant, Narendra Modi, figure politique clivante, vu par ses partisans comme un homme providentiel et par ses opposants comme le fossoyeur du sécularisme et de l’État de droit en Inde. Cette seconde victoire écrasante des nationalistes hindous et de Modi, dépassant toutes les prédictions, laisse craindre que le pays ne s’engouffre plus encore dans le tournant autoritaire et communautaire amorcé ces cinq dernières années. L’Inde de Modi, de Christophe Jaffrelot, permet de comprendre ce tournant et d’en mesurer les conséquences pour la « plus grande démocratie du monde ».


Christophe Jaffrelot, L’Inde de Modi. National-populisme et démocratie ethnique. Fayard, 352 p., 25 €


Spécialiste du nationalisme hindou, Christophe Jaffrelot met à contribution des années de recherche sur cette mouvance politique et accompagne sa démonstration d’un matériau empirique abondant. Exemples multiples tirés de la presse et données statistiques viennent illustrer l’argumentation et dressent un portrait étayé (plus factuel qu’académique) de l’évolution récente de la démocratie indienne. Le chercheur avance dans son ouvrage deux thèses principales : le regain récent du nationalisme hindou est étroitement lié à la personne de Narendra Modi et à sa pratique populiste du pouvoir ; l’Inde, démocratie libérale jusque-là vacillante mais étonnamment résistante, a basculé depuis 2014 dans un nouveau régime politique, la démocratie ethnique.

Le nationalisme hindou, qui constitue le pendant des différents courants sécularistes, a toujours fait partie du paysage politique de l’Inde indépendante. Depuis sa création en 1980, le BJP a été à la tête de nombreux États indiens et même plusieurs fois du gouvernement central. Mais l’assise électorale dont il bénéficie aujourd’hui est inédite. D’après Jaffrelot, elle provient tout d’abord de l’introduction par Modi d’un répertoire populiste à côté du socle idéologique classique du nationalisme hindou. On peut hésiter à recourir à la notion de populisme, contestée dans les sciences sociales à cause de son flou conceptuel. Mais Jaffrelot montre bien qu’on assiste aujourd’hui à un niveau de personnalisation du pouvoir inédit depuis Indira Gandhi, et qu’en cela Modi rompt avec la culture politique traditionnelle des nationalistes hindous, fondée sur la collégialité. Court-circuitant son parti, Modi cherche à instaurer une relation directe avec le peuple, dont il se dit issu, via un usage massif des réseaux sociaux et la multiplication de meetings (y compris par hologrammes) où il déploie ses talents d’orateur.

Christophe Jaffrelot, L’Inde de Modi. National-populisme et démocratie ethnique

Cet appel au peuple s’accompagne d’un rejet du pluralisme politique et d’une dénonciation de l’establishment et des élites – en premier lieu le parti du Congrès et la famille Nehru-Gandhi – de la part de quelqu’un qui se présente comme un outsider. En jouant sur ses origines sociales modestes (il est membre d’une caste inférieure ayant servi du thé dans le train quand il était enfant, l’image est abondamment reprise), Modi attire à lui toute une frange de l’électorat jusque-là rebutée par les relents élitistes du nationalisme hindou. Il entretient une relation parfois conflictuelle avec les différents acteurs de la mouvance nationaliste hindoue, qui rejettent traditionnellement la personnalisation du pouvoir, mais il permet néanmoins au mouvement de dépasser les contradictions internes qui l’empêchaient jusqu’à présent de devenir majoritaire au Parlement. Au premier rang desquelles figure la question de la caste. À la fois pur produit du RSS (le Rashtriya Swayamsevak Sangh, l’organisation mère et le bras armé de la nébuleuse nationaliste hindoue) et membre revendiqué d’une caste inférieure, Modi parvient à rallier à lui et au mouvement dont il est issu une part considérable de l’électorat des basses castes. Les élections de 2019 le confirment : le grand changement de l’ère Modi est la disparition des clivages de castes qui avaient jusque-là toujours structuré le vote hindou.

Mais ce ralliement de la majorité hindoue au BJP, transcendant les barrières de castes, n’est pas simplement dû à l’aura de Modi homme de la plèbe. Il est également, si ce n’est principalement, le résultat d’une polarisation croissante de la société indienne, opposant la majorité hindoue aux minorités, et en premier lieu aux musulmans. C’est le renforcement du clivage majorité/minorités qui est venu à bout des alliances de castes opprimées contre les discriminations des hautes castes.

Pour expliquer ce phénomène, Jaffrelot reste dans le registre du populisme et parle d’un « national-populisme » de droite, aux fondements ethno-nationalistes, qui cherche à défendre non pas le peuple dans son ensemble mais la majorité ethnique uniquement, contre des minorités perçues comme étrangères à la nation et menaçantes. Il avance que, plus que tout autre dirigeant avant lui, Modi joue sur la peur de l’autre et la création de boucs émissaires. L’argument d’un lien étroit entre populisme et polarisation ethnique n’est certes pas sans fondement, mais l’insistance de Jaffrelot sur la notion de populisme dans ce cadre fait courir le risque de voir dans la montée en puissance du majoritarisme en Inde le simple résultat de l’utilisation par Modi d’une rhétorique populiste clivante comme tactique de ralliement. Or, et l’ouvrage le montre parfaitement, la polarisation croissante de la société indienne ne résulte pas simplement d’une rhétorique populiste. De la même façon, elle ne peut être associée principalement à la personne de Modi.

Christophe Jaffrelot, L’Inde de Modi. National-populisme et démocratie ethnique

Drapeaux des partis nationalistes indiens BJP et Shiv Sena, à Bombay (2009) © CC Al Jazeera English

Elle est avant tout la conséquence de la mobilisation historique des forces nationalistes hindoues au nom d’une idéologie forte, selon laquelle « la communauté majoritaire se construit contre l’Autre musulman sommé de se soumettre ou de se démettre », et à laquelle Modi fournit un regain de popularité. Le nationalisme hindou cultive depuis sa naissance (et contre toute évidence factuelle) un « complexe d’infériorité majoritaire », c’est-à-dire le sentiment d’être une « race » supérieure mais mourante, qu’il faut à tout prix préserver de minorités prédatrices. Que l’on pense à l’assassinat de Gandhi, à la destruction de la mosquée d’Ayodhya, au terrorisme safran ou aux récurrentes émeutes meurtrières contre musulmans et chrétiens, le nationalisme hindou et en particulier le RSS ont une longue histoire d’engagement dans la violence communautaire afin de soumettre les minorités. Modi s’inscrit pleinement dans cette mouvance. Sa politique polarisatrice est moins le reflet d’un répertoire populiste inédit que d’une application décomplexée de l’idéologie nationaliste hindoue, à laquelle il fournit à la fois une nouvelle vitrine et un horizon d’action plus large, allant à l’encontre de la branche de son parti traditionnellement plus modérée. Si ses prédécesseurs ont composé avec les minorités et les tenants du sécularisme, Modi est, quant à lui, sans concessions. En tant que gouverneur de l’État du Gujarat (2001-2014), il a usé de la violence contre la minorité musulmane à une échelle sans précédent (il est accusé d’avoir laissé faire – si ce n’est orchestré –  des pogroms anti-musulmans ayant fait plus de 2 000 morts). Une fois à la tête du gouvernement, il a fait basculer le pays dans ce que Jaffrelot décrit dans la deuxième partie de l’ouvrage comme une démocratie ethnique.

Notion empruntée à Sammy Smooha qui l’applique au cas israélien, la « démocratie ethnique » est un régime dans lequel élections, justice et presse sont relativement libres et indépendantes, mais où il existe des inégalités fondamentales entre la majorité ethnique et les minorités, inégalités inscrites dans la loi en Israël et visibles dans les faits en Inde. Sous Modi, la Constitution continue de prôner le sécularisme mais, en pratique, les minorités sont marginalisées par toutes les institutions étatiques, y compris représentatives, et sont soumises à la violence des milices et groupes vigilantistes hindous liés au RSS, souvent sous forme de lynchages meurtriers, avec la complicité d’une partie de la police et de la justice. Journalistes, universitaires et ONG sont également la cible de ces groupes. Dans cette démocratie ethnique de fait, les organisations de la nébuleuse nationaliste hindoue jouent un rôle central : plus qu’une action publique ouvertement hostile aux minorités, ce qui caractérise le gouvernement Modi, c’est l’impunité de ces groupes auxquels la violence envers les minorités est sous-traitée. L’Inde de Modi, c’est aussi l’Inde du RSS. Ce que l’auteur affirme d’ailleurs clairement : « les gouvernants ne sont que la partie immergée de l’iceberg. […] Ce sont [les responsables du RSS] qui, depuis les profondeurs de l’iceberg, orchestrent la formation du Hindu Rashtra (royaume hindou) ».

Christophe Jaffrelot, L’Inde de Modi. National-populisme et démocratie ethnique

Portrait de Narendra Modi © Thierry Ehrmann

La notion de national-populisme permet certes de comprendre d’importants changements qui accompagnent l’accession de Modi au pouvoir. Mais, étant donné que nombre de ces changements consistent en une mise en application plus radicale de l’agenda fondateur de la mouvance nationaliste hindoue, il est important de ne pas voir en Modi simplement la énième figure d’une vague mondiale de dirigeants populistes, symptômes d’une époque, coupés de toute logique partisane et des systèmes politiques préexistants. Modi est à la fois soutenu et contraint par un puissant réseau d’organisations séculaires, qui l’utilisent autant qu’il les utilise. Il est le produit d’un mouvement et d’une idéologie qui lui survivront.

L’Inde de Modi est un ouvrage important pour deux raisons. Il dresse sans ambages un portrait des violences du pouvoir nationaliste hindou, dans un contexte où les universitaires indiens sont eux-mêmes de plus en plus muselés. Il invite aussi à une réflexion sur le rôle joué par le populisme – ou, si l’on ne veut pas utiliser ce terme, par l’émergence d’un leader démagogue – dans la dérive communautaire d’un régime démocratique.

Lola Guyot