Figures de cinéma

Alain Cavalier, l’honnête filmeur

Revues cinéma CritiqueAlors que sort sur les écrans la série Six portraits XL – huit salles seulement la projettent en première semaine d’exploitation –, la revue Images documentaires consacre son numéro d’octobre au travail passionnant d’Alain Cavalier et revient aussi sur une série de portraits documentaires plus anciens de Cavalier : 24 Portraits de femmes. Ces films s’attachent à suivre des femmes au travail entre 1987 et 1990. « Plus encore que des rencontres humaines rares et émouvantes, les deux séries offrent au spectateur des moments de vie, instant arrachés à la disparition et à l’oubli, véritables petits ‘miracles de cinéma’ », écrit Catherine Blangonnet-Auer dans la présentation du numéro.

Ce dossier consacré à Cavalier pourrait être sous-titré « l’honnête filmeur ». Car tout semble revenir à dire un rapport singulier à soi, à l’autre, à un discours cinématographique, documentaire qui se nomme en se laissant voir. Tous les commentateurs de son travail rappellent ici l’implication du cinéaste, la manière dont ses choix s’incarnent dans des formes d’images, dans des durées, dans des mises en relation qui ne peuvent exister que dans une forme filmée. On lira pour commencer le portrait de Cavalier par Natacha Thiéry qui explore son rapport premier, intime, enfantin, avec les images, la manière dont à partir de cette matrice se déploie un univers cinématographique et une manière de filmer.

On le sait, Cavalier, après avoir travaillé avec des comédiens célèbres, opte pour un cinéma qui touche le réel, le présent. Son cinéma exprime un engagement dans ce qu’il filme, c’est ça qui compte. Cavalier, nous disent tous les contributeurs du numéro, est attentif, précis, ouvert. Il accueille les détails infimes, les paroles subreptices, tout en s’engageant physiquement dans le film qui se fait. Il est dans le cadre, on l’entend qui parle, qui indique des directions, des gestes. Cavalier n’est pas un cinéaste de l’éclipse mais de la mise à nu. Chaque intervention approche un point singulier du travail du cinéaste, mais tous disent le même souci honnête, la même attention à ce qui intervient dans un film. Cédric Mal le dit clairement : « Alain Cavalier ne filme pas des personnages : il documente des relations. »

Pour Cavalier, le geste de filmer compte plus que tout, la performance du geste filmique : sans la caméra, « rien ne se passe ». Regarder ses films c’est feuilleter une « encyclopédie », découvrir des dispositifs, comprendre un film en comprenant des gens, à moins que ce ne soit le contraire. Gérald Colas y voit un tournant dans la manière de considérer et de penser la matière documentaire et Charlotte Garson une « frontière entre portrait et nature morte ». Mais ce qui compte vraiment, c’est l’injonction que Cavalier se fait à lui-même : « Regarde bien. Regarde bien. » Alors, on regarde vraiment, on se plonge dans la matière qui est montrée, on s’y immerge, on s’en distancie, on est ému et on pense. Ce n’est pas rien assurément et ce numéro, assez bref, dense, animé d’une empathie et d’une émotion évidentes, met en perspective une œuvre qui s’offre à qui accepte de la regarder.

Comme pour chaque numéro, on pourra lire des recensions très bien faites et précises de films récents qui balaient la production du moment. Ici, le nouveau Philibert sur les infirmiers, L’île au trésor de Guillaume Brac, Oltremare de Loredana Bianconi, Unas preguntas de Kristina Konrad ou encore L’envers d’une histoire de Mila Turajlic. Une nouveauté s’y adjoint, une section intitulée « Trajectoire » qui aborde une œuvre commençante, qui crée du neuf. Pour cette première livraison, Laetitia Carton dont viens de sortir Le grand bal.

Ce qui est formidable avec Images documentaires, hormis que l’on découvre des films dont on entend peu parler, ou quelque détail d’une œuvre qui nous touche, c’est qu’en refermant cette revue de petit format, on a, grandement, vraiment, envie de regarder des films. H. P.

Le n° 92/93 d’Images documentaires s’intitule : Alain Cavalier, portraits/autoportraits. On peut le trouver en librairies (spécialisées surtout), sur abonnement ou sur le site de la revue.

Formes et pensée

Revues cinéma CritiqueTout ou presque, dans la dernière livraison de L’étrangère, une revue dont nous avons déjà parlé à plusieurs reprises, retient l’attention et suscite la lecture, tant les auteurs et les textes paraissent avoir été choisis avec soin et délectation par son créateur et responsable, Pierre-Yves Soucy, qui met l’accent dans son introduction sur les rapports qu’entretiennent pensée et poésie.

On trouve en effet dans ce numéro des textes qui conjugue poésie et cinéma : Philippe Blanchon raconte Messidor, d’Alain Tanner. Poésie et théâtre : Christian Ruby s’interroge sur le « mode d’existence pratique et théorique du spectateur chez Goethe ». Poésie et cinéma, à nouveau : René Noël étudie les relations de la peinture et du cinéma chez Ingmar Bergman. Un dossier Rolando Alberti, des poèmes de Jean-Patrice Courtois, Soline de Laveley, Alexandre Mare, Damien Faisant complètent le volume.

Pour ne pas demeurer dans les généralités, je voudrais m’attarder un peu sur Philippe Blanchon, dont j’avais remarqué un livre, paru en 2011 à la Termitière (Toulon), intitulé Le Livre de Martin. J’avais alors été séduite par une narration qui ne cessait jamais d’être poésie, par un mélange de rupture et de continuité qui donnait envie d’en savoir davantage et qui en même temps accomplissait pleinement son rôle : donner satisfaction au lecteur en lui offrant un texte qui ne ressemble pas aux autres.

Je retrouve ces mêmes qualités dans “L’été finissant après la disparition du printemps (sur Messidor d’Alain Tanner)”. On y suit, autrement que si on voyait le film mais de manière différemment efficace, les mésaventures de deux jeunes filles, embarquées sans le vouloir vraiment dans ce qu’on nomme désormais un road movie, dans une cavale qui s’avèrera évidemment dramatique. Le film date de 1979, il avait été précédé, sur un thème un peu analogue, de Céline et Julie vont en bateau, de Jacques Rivette. Depuis plusieurs films ont traité de ce même sujet, le plus emblématique étant probablement Sailor et Lula de David Lynch, mais on pourrait en citer d’autres dont la liste serait assez longue.

Philippe Blanchon analyse ou évoque la manière dont le réalisateur passe de la comédie au drame, comme s’il hésitait, ou comme si la comédie ne pouvait s’achever que par le drame, et sur la personnalité des deux jeune filles, l’une étudiante, l’autre vendeuse. « C’est la subversion “naturelle” propre aux personnages de Tanner qui les anime. » M. É.

L’étrangère, revue de création et d’essai, n° 47-48, novembre 2018. Publié par La Lettre volée (Bruxelles). 48 € les deux numéros annuels.

Le regard d’André Bazin

Critique est une revue générale des publications françaises et étrangères dont la liste des anciens directeurs — Georges Bataille et Jean Piel — ainsi que celle du comité d’honneur brille par la présence des noms de grands écrivains et penseurs francophones de l’après-guerre : Maurice Blanchot, Yves Bonnefoy, Michel Deguy, Jacques Derrida, Michel Serres, Jean Starobinski…

Aujourd’hui sa spécificité tient à sa capacité d’élargir les frontières de la littérature tout en restant fidèle à une certaine rigueur intellectuelle bien française. Ainsi le numéro 857, daté d’octobre 2018 et s’intitulant « André Bazin : le regard inépuisable », prend pour point de départ la récente publication des Écrits complets (Macula) pour considérer l’histoire de la critique cinématographique aussi bien que l’évolution même du cinéma. Coordonné par Marc Cerisuelo, le numéro situe le travail de Bazin dans le contexte de l’après-guerre. L’article de Patrizia Lombardo met en contraste la méthode « inductive » et « fragmentaire » de Bazin avec celle, par exemple, de Siegfried Kracauer, plus « systématique. » Patrizia Lombardo défend ce premier en montrant que pour Bazin la théorie n’est pas « un bloc à imposer sur le film qu’on regarde, mais se compose d’une série d’expériences coup sur coup. » Alors, elle trouve que Bazin « est flexible, ouvert à tout et a des principes et des goûts qui se confirment dans les analyses des cas les plus différents ».

Dans un autre article, Antoine de Baecque analyse le positionnement de Bazin par rapport à la « politique des auteurs », fameuse théorie critique énoncée par François Truffaut, en expliquant que Bazin a trouvé « une forme de compromis » entre, d’une part, les « jeunes-turcs » autour de Truffaut et de Rohmer, et d’autre, ceux, à l’instar de Barthelemy Amengual ou Georges Sadoul, qui cherchaient à « désidéaliser l’auteur. » En lisant « Tout Bazin, » l’article de Marc Cerisuelo, on comprend mieux d’où vient ce goût pour le compromis : une double appartenance, à la fois à la tradition catholique de sa jeunesse ainsi qu’à celle de son éducation républicaine postérieure, dans des fiefs « laïcards. » Pour aboutir aux deux grands concepts du bazinisme : le réalisme et l’impureté, impliquant une ouverture à l’adaptation à l’écran des œuvres théâtrales et romanesques.

Les passerelles entre écriture et cinéma sont encore à l’œuvre dans le numéro 858 de Critique, intitulé « De la poétique avant toute chose. » Ici encore les éditeurs osent s’aventurer en dehors du domaine de la littérature pure, pour mieux élever le débat général : « Toujours l’exception française ? Tandis que les études littéraires, un peu partout dans le monde, succombent aux sirènes des cultural studies, “la poétique”, chez nous, fait de la résistance. » En effet, dans son article « Derniers ricochets », Cerisuelo cite Billy Wilder afin d’évoquer Gérard Genette.

Only in France ! S. S.

Critique, revue mensuelle fondée par Georges Bataille en 1946 et actuellement dirigée par Philippe Roger, est publiée aux Éditions de Minuit. On peut l’acquérir en librairie ou s’abonner en envoyant un chèque à l’ordre de CRITIQUE (93,50 € pour un an, 54,50 € pour six mois) à 7, rue Bernard-Palissy, 75006 Paris. Prix du numéro simple : 12 €.

En attendant Nadeau

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