Les surréalistes vont au cinéma

Voici un (beau) livre qui ressemble à première vue à un catalogue savant et encyclopédique sur le « cinéma des surréalistes » comme il s’en publie régulièrement lors de telle ou telle « exposition » de films ; et puis non, il s’agit bien plutôt d’un film lui-même, en douze photogrammes-collages de Pierre-André Sauvageot, augmenté d’une bande-son due à Alain Joubert comme « commentaire » parlé.


Alain Joubert, Le cinéma des surréalistes. Avec des images de Pierre-André Sauvageot. Maurice Nadeau/La Cinémathèque de Toulouse, 306 p., 35 €


Je m’explique : ce livre d’images comporte une « bande-annonce » et puis un « programme » composé de douze photomontages annonçant chacun un thème surréaliste : « La révolte », « La subversion », « L’humour noir », « L’amour fou », « Le merveilleux », « L’onirisme », « L’inconscient », etc. Soit le thème « La subversion » : dans sa composition photomontée ouvrant le chapitre, Sauvageot colle un bout d’un photogramme très célèbre (celui-là même qui avait tant marqué et influencé le peintre Francis Bacon comme parangon du « cri ») du Cuirassé Potemkine d’Eisenstein avec un morceau d’un photogramme des Sentiers de la gloire de Kubrick, tout en y insérant l’affiche de Viridiana de Buñuel.

Alain Joubert, Le cinéma des surréalistes

© Pierre-André Sauvageot pour le « Cinéma des surréalistes » / Éditions Maurice Nadeau

Le texte d’Alain Joubert ne vient qu’ensuite comme « voix off », comme dans le très fameux ciné-roman La jetée de Chris Marker ; on pourrait imaginer le film du livre composé de ses douze photogrammes filmés en banc-titre pendant que l’écrivain lirait son texte en y mêlant des extraits originaux des dialogues de films célèbres (ou pas) convoqués dans son argumentation. On entendrait alors « cela » : « La pensée n’est pas délinquante », dit par la voix (en espagnol) du commissaire de La vie criminelle d’Archibald de la Cruz (film de Buñuel) adressant une fin de non-recevoir à la confession du meurtre imaginaire d’une belle jeune femme par ledit Archibald. On comprend(rait) alors ceci : TOUT le cinéma surréaliste (ou aimé des surréalistes) est un « brevet de liberté pour l’esprit ». Vous qui défendez telle ou telle censure d’une œuvre quelconque de l’esprit, laissez tout espoir de pénétrer le cercle du « cinéma (des) surréaliste(s) » ! Ouf ! Sade est sauf. Blow Up, d’Antonioni, récemment « révisé » dans le journal Libération, aussi [1]… Le ménage se fait très vite dans notre époque de #balancetonporc ; nous ne sommes plus que quelques happy few pour jouir de tel ou tel film injustement oublié et estampillé « surréaliste » par Joubert : Le rideau cramoisi d’Alexandre Astruc ou Malombra de Mario Soldati. Il n’y a plus qu’à en attendre la prochaine projection (35 mm, si possible) à la Cinémathèque française ou à celle de Toulouse… Si le film semble venir de la « basse culture » comme La soupe aux canards de Leo McCarey ou Gun Crazy de Joseph Lewis, ce sera encore mieux ! Car rien ne fut plus étranger à « l’asphyxiante culture » que le cinéma loué par les surréalistes ; on sait qu’ils prisèrent très tôt les premiers feuilletons d’aventures populaires comme Les vampires de Louis Feuillade ou Les mystères de New York de Louis Gasnier ; mais aussi tout un large pan du cinéma burlesque : qui les Marx Brothers, qui W. C. Fields. Et Joubert, qui fut compagnon de route du groupe surréaliste de 1955 à 1969 (date de sa dissolution), le sait mieux que personne ; c’est ainsi qu’on doit comprendre la dédicace de son livre à Ado Kyrou, grand défricheur de ce cinéma et de son Histoire.

Tout le livre est un vibrant hommage à la liberté de la création, ainsi qu’à l’anarchie ; d’où la place prépondérante occupée, dès le début, par « la révolte » et « la subversion ». On a raison de se révolter ! Ainsi Joubert : « Sans révolte, il n’y a pas de surréalisme, car la révolte, pour un surréaliste, se manifestera, s’il le faut, jusqu’au sein d’une entreprise se voulant “révolutionnaire”, dès que celle-ci se laissera inéluctablement prendre dans les rets du “pouvoir”, et des poisons raisonnables qui lui font cortège ! » C’est Joubert qui souligne « raisonnable » ; ainsi, l’on voit que notre époque est la moins surréaliste qui fût, tant le moindre de ses petits accès de micro-révolte se trouve tout de suite adoubé par le pouvoir. Chaque petit soumis au système s’opposant aux hommes (ou femmes) vrais, dès qu’il en repère, avec un infaillible flair de pharisien, pour aussitôt les dénoncer comme « déviants ». (On aura vite compris que le « meilleur » représentant de notre jeunesse, Édouard Louis, est l’anti-surréaliste même ! Aucun humour ; laideur sociale ; lourdeur du « message » ; pour tout dire : réalisme néo-socialiste [2]…) Dans mon film imaginé, on entendrait ici la voix d’Octave-Jean Renoir dans La règle du jeu : « Mais bien sûr que tout le monde a ses raisons, mais moi je suis pour que chacun puisse les exprimer librement. »

Alain Joubert, Le cinéma des surréalistes

© Pierre-André Sauvageot pour le « Cinéma des surréalistes » / Éditions Maurice Nadeau

Pour terminer cette note bien incomplète, je vais citer sans guillemets, comme Joubert lui-même, me les appropriant à mon tour, mais plus vite, ces mots de Ghérasim Luca [3] sur ce film « surréaliste » méconnu, Malombra de Mario Soldati : La convulsion de la beauté, la faiblesse du souvenir, la grâce de la vie, la médiumnité du geste, la rareté de l’amour, la folie des sens, la beauté de la folie, l’influence lunaire, la noblesse de la luxure, la brûlure du regard, le souvenir de la folie, le somnanbulisme de la pensée, le sommeil effleuré, le rêve vécu, l’orgueil du sacrilège, la luxure de l’hystérie, sa beauté : dans Malombra, et après Nadja, Malombra entre à son tour dans les régions éternelles où le désir, la poésie, le hasard rendent le passage de la vie à la vie absolument dialectique, nécessairement sensible (c’est moi qui souligne). Comme on voit : la Révolution surréaliste est à recommencer depuis le début…


  1. Ainsi, on retrouve un photogramme de ce film dans un très étrange texte inséré en fin de volume, « Photogrammes – Michelangelo Antonioni », et autrefois (1982) publié dans la très précieuse revue Caméra/stylo que dirigeait alors Jean Durançon ; cela donne ceci : « Cinq femmes dans un salon. […] Naissance de la poitrine. Oreille qui pointe. […] Elle, c’est l’équilibre de la chatte, la sûreté de la bête de proie… » Oui : les nouvelles furies ont bien raison de vouloir bannir ce film inacceptable et « sexiste »…
  2. On opposera à ce petit garçon malheureux et surfait le délicieux Otar Iosseliani, dont Joubert nous conte le merveilleux conte moral « sans rapport avec les exigences édifiantes attendues » (CQFD) Il était une fois un merle chanteur dans son chapitre « Le Merveilleux ».
  3. In Groupe Surréaliste Roumain, 1947.

Guillaume Basquin

À la Une du n° 56

La carte des livres