Pierre Rissient, le découvreur

Imaginons. La Cinémathèque française organise une exposition consacrée à Pierre Rissient. On reconstruit le hall du Mac-Mahon, avec les photos du « carré d’as ». Des lettres et autres documents de ses amis Fritz Lang, Raoul Walsh, Lino Brocka, Clint Eastwood ou Bertrand Tavernier sont mis en vitrine. En complément, l’institution propose un choix de films qu’il a aimés, découverts ou produits : de vieux Losey ou Mizoguchi, des films de Taïwan ou de Chine, La leçon de piano de Jane Campion.


Pierre Rissient, Mister Everywhere. Entretiens avec Samuel Blumenfeld. Préfaces de Clint Eastwood et Bertrand Tavernier. Institut Lumière/Actes Sud, 304 p., 23 €


Pierre Rissient a raconté ses souvenirs à Samuel Blumenfeld, autre cinéphile. Mister Everywhere témoigne de ses partis pris, de ses goûts et de ses intuitions, et livre surtout sa vision du cinéma : « Nous sentions que l’ultime défi de la mise en scène était de se faire oublier et de rendre le monde dans sa brutalité originelle, sans intellectualisation. Si Lang était devenu pour nous l’un des plus grands, c’était dans cet effacement. La grandeur de Walsh, elle, était dans son immédiateté, celle de Preminger dans la fluidité, tous dans leur urgence. » Il ne cite pas Losey, dernière figure du carré d’as qui accueille les spectateurs du Mac-Mahon. On verra pourquoi.

Rissient aime « les films qui ont un regard ». Il aime entendre une voix et elle se forge dans le début des années cinquante avec la littérature. Il a son premier choc avec Henry Miller. Sa prédilection va à Stendhal, à Déon, à Toulet, à Vailland, à Audiberti. Il aime une certaine langue française, unique, à la fois simple et raffinée. En poésie, Ponge est au-dessus, et Guillevic, le haïku et le pantoum malais. Il aime les aphorismes, les maximes et les pamphlets, pour la vitesse, le laconisme. Vitesse qui caractérise Objective : Burma ! de Walsh, l’un de ses films favoris, exemplaire film de guerre.

Pïerre Rissient Mister everywhere

Rissient est curieux, impatient de connaître, désintéressé : « Il n’y avait chez moi aucune ambition, aucun calcul pour un futur. Lire un livre que l’on n’a pas encore lu, attendre la sortie d’un film, en programmer un… c’était une boulimie : voir, savoir, connaître, sentir. » Cette boulimie fait de lui un pilier de ciné-club, puis un attaché de presse qui relance La règle du jeu, les films de Josef von Sternberg, puis défend Claude Sautet, le mal aimé. À cet égard, il n’est pas loin de son ami Tavernier dont le Voyage à travers le cinéma français se clôt sur un hommage sensible à l’auteur de Mado ou d’Un mauvais fils. Rissient promeut aussi Schatzberg, Scorsese et Kiarostami, qu’il programme à Cannes. Il explore l’Asie, éprouvant, de manière sensorielle d’abord, ce continent. Cinq et la peau, son deuxième film, met en relief cette approche. Rissient fait l’apologie de la musique hypnotique qui donne son rythme à l’Indonésie ou au Japon. En indonésien, « mise en scène » se dit « sutradara », autrement dit « naissance », mise au jour, à l’aube. L’explorateur du continent indien évoque la figure tragique de Ritwik Ghatak : son confrère Satyajit Ray l’a laissé dans l’ombre, sans remords. Rissient raconte une anecdote amusante sur les soucis de Brocka avec Madame Marcos ; il évoque – dans un autre contexte – Mizoguchi, pour sa « vérité émotionnelle » et la « magnificence du style ». Il l’a découvert adolescent, sans sous-titre ou presque, et la magie de l’image a opéré. On comprenait l’intrigue sans les mots. Comme le raconte dans son dernier film Tavernier, autre pilier de la rue de Messine, on voyait des Von Sternberg sous-titrés en vietnamien…

Pierre Rissient a découvert ce cinéma méconnu et ignoré. Rares étaient les critiques assez curieux pour voir ce qui se passait à Taïwan, Hong-Kong, en Malaisie ou en Corée. Il a su transmettre. Cela suppose une certaine générosité, sa principale qualité, avec la sincérité. On lira avec intérêt la préface de Tavernier, qui ne s’est jamais brouillé avec lui. Rissient a un caractère et Losey ou d’autres en ont fait les frais. Si les comportements ne sont pas en accord avec les idées, il ne pardonne pas, et rompt. Or Losey se disait de gauche, mais quant aux faits… Son attitude n’a pas été exemplaire avec ses compagnons mis sur la liste noire par McCarthy. Ce ne fut pas son unique tort.

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Satyajit Ray

Est-ce à dire que Rissient défend une ligne ? Aucune : ni en politique ni sur le plan esthétique. Il a plutôt des amitiés « progressistes » mais défend le conservateur Eastwood, son ami depuis toujours : il est même le premier à voir les films sur la table de montage. Il admire Don Siegel, il fait connaître Jules Dassin et John Berry et cite au moins trois fois Hanns Eisler, l’un des musiciens de prédilection de Brecht. Arrêtons là ; ce genre de personnage, écrit de lui Eastwood, « insaisissable, partout à la fois, sait tout ce qui se passe dans le monde du cinéma » et il est trop libre pour être de notre temps… Tavernier évoque dans sa préface son refus des mots d’ordre, des excommunications de principe. Les cinéphiles et autres historiens du cinéma connaissent les querelles qui opposaient les « Mac-Mahoniens » ou Positif aux Cahiers du cinéma. Coup de pub, devrait-on dire. Certains partisans de la politique des auteurs défendaient des positions comme des pions sur un échiquier. Mais aussi comme des intérêts bien sentis. Rissient ne les nomme pas, sinon en épigraphe : « Je ne dédie pas ce livre aux tartuffes, faux jetons, faux culs, faux derches ».

On s’amuse beaucoup à « l’entendre » raconter à Blumenfeld. L’amitié quasi filiale avec Fritz Lang a quelque chose de touchant. L’auteur de Metropolis donne des versions diverses de son existence avec des trous et des oublis. Un film intitulé Paris borgne et mettant en scène trois borgnes fameux n’est jamais né : Lang se tient, Walsh aussi, Ford arrive ivre à Paris, doit changer d’hôtel tous les jours. Le film restera dans les limbes. L’existence de Jim Thompson, auteur de 1275 âmes ou du superbe Série noire d’Alain Corneau à l’écran, est moins drôle : l’alcool le détruit. On préfère l’amour secret de John Huston pour une célèbre actrice française, qu’il retrouve à chacun de ses passages à Paris.

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Que ce soit à travers ses lectures, les films qu’il voit ou qu’il envisage de tourner, Rissient ne perd jamais le goût de la poésie : ainsi écrit-il One night stand, son premier film, avec Kenneth White, projetant d’en écrire un autre avec Guillevic. Il relève au générique de Du samedi au dimanche, film de Machaty, cinéaste tchèque connu pour Erotikon, le nom de Nezval. Ce qu’il dit du cinéma muet, de la lumière qui l’éclaire, a à voir avec ce goût de la poésie.

Le livre fourmille d’aperçus et de détails qui donnent envie de creuser l’idée ou de fouiner dans les cinémathèques réelles ou en ligne. On a envie de voir les films réalisés par Ida Lupino, que Scorsese aime aussi et cite dans son Voyage à travers le cinéma américain. Les films d’Hanns Schwartz éclairent ceux d’Ophuls. La Nouvelle Vague nait en Corée dans les années cinquante… Harry d’Abbadie d’Arrast, cinéaste né en Argentine, nous fait rêver : aussi intraitable sur le set qu’Eric von Stroheim, aussi méticuleux que Sternberg dans la préparation de ses films. Richard Widmark, qu’il compare à Woyzeck, le fascine : c’est le névrosé type des films hollywoodiens.

L’auteur de ces lignes doit à Pierre Rissient une reconnaissance éternelle, même s’il n’a pu sauver l’un de ses cinéastes préférés [1], Milos Forman. Il présentait Au feu les pompiers, au Festival de Cannes. C’était aussi important pour Forman que pour son pays qui fêtait le printemps à Prague. Mais c’était en mai 68 et des jeunes gens un peu excités en ont décidé autrement. Rissient a au moins fait découvrir Taking Off à l’Amérique. L’exil de Forman commençait bien.


  1. Période tchécoslovaque incluant Taking Off.

À la Une du n° 22
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