Hegel, un Berlinois à Paris
Poursuivons, après une pause, nos déambulations dans le Paris des philosophes en évoquant cette fois la visite d’un illustre Berlinois à Paris. C’est le dimanche 2 septembre 1827 que G. F. W. Hegel arrive à Paris, par Bondy et Pantin, pour un séjour d’un mois. Il s’installe à l’Hôtel des Princes – central, mais trop cher – et rend sans tarder visite à son cher Victor Cousin. Le philosophe français, qui se trouve à l’époque sous le coup d’une suspension de cours (qui ne sera levée que l’année suivante), accueille « avec la plus vive cordialité » l’Allemand qu’il avait rencontré à Heidelberg lors d’un premier voyage, dans l’été 1817, et dont il avait contribué à faire connaître la pensée en France. Hegel était en outre intervenu en sa faveur lorsque Cousin, adepte alors de théories politiques avancées, avait été arrêté comme carbonaro à Dresde en 1824 et s’était vu assigner à résidence à Berlin jusqu’en avril 1825. Il avait mis à profit cette période pour étudier les cours de Hegel sur l’histoire de la philosophie, et une amitié s’était nouée.
À peine arrivé à Paris, Hegel, qui a finalement trouvé à se loger dans une chambre garnie rue de Tournon, à proximité du jardin du Luxembourg et de la Chambre des pairs, entreprend, avec le zèle d’un touriste d’aujourd’hui à New York, de visiter sans se lasser les lieux qui font la réputation de Paris, cette « capitale du monde civilisé » : les boulevards, le Palais-Royal, le Louvre et sa galerie de peintures, les Champs-Élysées, le Panthéon, Notre-Dame, etc. sans oublier la Chambre des députés, et les cafés, envahis de « philistins » en famille. Hegel est frappé – une notation qui aurait séduit Benjamin, l’eût-il connue – par la foule, la « masse populeuse » de la grande ville. « Tout est si énorme et si vaste. » Il enregistre avec admiration, et non sans envie, la « vieille richesse » de la ville, œuvre de « rois amis des arts et du faste », mais aussi d’un « peuple actif et industrieux ». Sensible au plus haut degré à la dimension historique de la ville, il va, en même temps qu’il lit l’Histoire de la Révolution de Mignet, sur les lieux des événements, comme la place de Grève ou l’endroit où Louis XVI fut guillotiné, et fait même un petit pèlerinage à Montmorency (à dos d’âne !) pour y rendre hommage à Rousseau.
Mais l’on devine, entre les lignes des lettres familières1 que Hegel envoie de Paris à son épouse, que le séjour du voyageur berlinois ne fut pas sans ombres. Attribuons à la délicatesse du mari le fait qu’il puisse évoquer le luxe et la foule du Palais-Royal – ce « Paris dans Paris » – sans même indiquer qu’il s’agit là d’un haut-lieu du jeu et de la prostitution. Hegel s’essaie même brièvement à la chronique de mode (les chapeaux de paille se portent cet été « garnis de larges rubans blancs »), mais il confie son désarroi devant les immenses et mystérieux menus des restaurants et les horaires du dîner à la française (17 heures…), et son amour de la musique ne l’empêche pas de trouver excessivement longues les représentations de grand opéra, de 20 heures à minuit, avec leur ballet interminable. La fatigue est telle qu’il tombe même malade, du fait de quelque indisposition de l’intestin qu’il attribue à l’eau polluée de Paris …
Mais surtout ce sont les Parisiens qu’il souhaitait rencontrer et qui semblent se dérober. Il admire le jeu réservé de Mademoiselle Mars au Théâtre-français dans L’École des maris et le Tartuffe : c’est une « personne très aimable et très noble » à laquelle toutefois, malgré ses démarches, il ne parvient pas à être présenté. Au demeurant il lui faut bien reconnaître qu’ « il n’y a personne à Paris », que « tout le monde est à la campagne » et, comme il dit dans une formule assez proustienne, que « la duchesse de Montebello est malade »… Certes il est invité par Abel Rémusat à une séance de l’Académie, dîne avec Thiers et ce Mignet que Heine admirera tant, mais il ne rencontre aucun écrivain, ni Hugo, qui publie Cromwell, ni le pair de France Chateaubriand, ni Vigny, qui adapte Shakespeare, alors qu’il voit jouer Hamlet et Othello par des acteurs anglais à l’Odéon….
Malgré les efforts de Victor Cousin en ambassadeur de la culture française, le séjour de l’immense philosophe, d’après ce que nous pouvons en deviner par la correspondance, s’achève sur une certaine déception et une vision nouvelle, plus sobre, de la « grande nation ». En octobre 1806, Hegel, qui venait d’achever La Phénoménologie de l’esprit, avait cru, à Iéna, voir l’Absolu dans l’histoire incarné par un Napoléon à cheval, conquérant, « cette âme du monde ». Dans le Paris de la Restauration et de la « loi de justice et d’amour », loin des envolées napoléoniennes, Hegel observe ce qu’on pourrait appeler la « prose du monde » sans se laisser troubler par l’agitation romantique : c’est, semble-t-il, la modernité la plus quotidienne qui l’intéresse désormais. On le voit visiter la Bourse, la « grandiose Halle aux vins » de Bercy, l’Abattoir de Rochechouart ; il fréquente les commodes cabinets de lecture ; curieux, il va même au Jardin des Plantes découvrir en badaud cette fameuse girafe offerte par Méhémet Ali à Charles X – on dit qu’elle lui ressemble … – et il admire un « néorama » de l’intérieur de la basilique Saint-Pierre de Rome.
Le 2 octobre 1827 vers 7 heures du matin, Hegel quitte Paris dans le confortable « coupé » de la malle-poste qui se rend à Bruxelles, avec Victor Cousin, qui a tenu à l’accompagner une partie du chemin. Il mourra du choléra à Berlin en 1831. La même année, Heine s’installe à Paris.
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G. W. F. Hegel, Correspondance. 1823-1831. Traduit de l’allemand par Jean Carrère, coll. Tel, Gallimard, 1990 (1ère édition 1968), tome III.
