Il y a longtemps, à la fin du siècle dernier, parut un récit qui créa une zébrure dans le ciel de la littérature française. Il s’appelait Sphinx et émanait d’une autrice dont les coordonnées chahutaient toutes les normes. Anne F. Garréta, à qui on demande pardon de la renvoyer, une fois de plus, à ce premier roman, a ceci de rare : elle marie les contraires. Elle comprend en elle, dans sa tête, son corps et ses attirances, des éléments qui chez la plupart se repoussent, s’annulent ou rendent fou. C’est eux que son dernier livre, DJ. Portrait de l’artiste en animale nocturne, expose et ausculte : on est sidéré.
Pour les lecteurs nés après 1986, date de parution de ce fameux Sphinx, signalons que le livre a été réédité récemment dans la collection « L’Imaginaire » sous une couverture à l’encre violette, couleur du « milieu des femmes » que l’on retrouve sur le rabat plus rêche de ce DJ. Portrait de l’artiste en animale nocturne.
Ce dernier livre se présente comme les mémoires d’Anne Garréta, qui revient sur deux années de jeunesse où elle conjugua une vie d’étudiante modèle, douée et diurne, et une vie de DJ, oiseau de nuit lesbien à une époque où ce mode de vie avait encore une forme de panache subversif. S’y déployait un « communisme clandestin » que les boîtes de nuit réservées aux femmes figuraient et magnifiaient.
De ce point de vue, son récit a une vraie valeur documentaire et historique : il est d’une extrême précision, assorti d’un glossaire et d’une liste des morceaux de musique cités, et scandé par des photos de platines, de vinyles, de billets d’entrée, de personnes aimées, inconnues, disparues ou non, de l’écrivain elle-même… Néanmoins, il n’est pas didactique et ne se veut pas pédagogique. Il n’est pas non plus élégiaque ni nostalgique.
Il n’est ni l’un ni l’autre parce qu’il est désordonné et un peu, et admirablement, foutraque ; parce qu’il est issu de carnets épars et d’annotations qui doivent plus au hasard qu’au systématisme ; parce que son ton est râpeux, pénétrant, souvent et à juste titre rageur.

Anne Garréta redoute une chose et elle le dit plus d’une fois : l’ennui. Or les défauts-qualités que nous venons de relever sont le meilleur moyen de lutter contre cette hydre qui menaçait déjà les moines, lesquels l’appelaient acédie. Acedia, tedium : Anne Garréta sait parfaitement de quoi elle parle quand elle observe en elle et chez les autres le désir et le besoin de se fondre, de danser et d’user le temps. Elle a à ce sujet des pages exceptionnelles, il faut le souligner.
Mais revenons à l’organisation de son récit. On y distingue quand même de grands mouvements. Dans un premier temps, l’autrice décrit avec un sens du détail stupéfiant l’art du DJ face à ses disques, ses platines et son dancefloor. Son exactitude est presque maniaque, son goût des modes d’emploi fait sourire mais n’étonne point (« leur prose me ravit », dit-elle), son vocabulaire regorge d’intraduisibles anglo-saxons. Un monde sonore renaît où la nuit et le petit matin se divisent en bpm et rpm (beats per minute et rotations par minute). La DJ sait exactement où dans le corps – plexus, bas-ventre, sexe – vous touche le break, délivré du « blabla mélodique ».
Comme Anne Garréta est aussi et en même temps intellectuelle, voire cérébrale, ses descriptions sont émaillées de références savantes, de termes grecs et latins, de réflexions et de commentaires acérés. Elle n’est pas cuistre, elle est ainsi faite, de deux bois que l’on croyait incompatibles. Et elle a une qualité : elle n’émet pas la moindre généralité. Tout est à la fois fondé, vécu, vrai, lu, relu et bu jusqu’à la lie.
S’éloignant alors de ses platines et de ces deux années de DJ, elle explique avec une clarté remarquable tout ce que l’apparition d’écoles de DJ et du numérique a fait perdre, tout ce que cela empêche d’exploiter et de découvrir en soi. Bien sûr, elle compare l’art du mixage et celui de l’écriture, les points communs sont nombreux et elle possède ces deux savoir-faire, mais elle n’insiste pas trop et ne file jamais longtemps la métaphore. Elle a des mots très durs, et très justifiés, sur les bons élèves formatés que le système des grandes écoles françaises produit, bêtes à concours et à métaphores filées, pédants et pédantes.
Elle est drôle malgré elle, et pourtant sincère car elle trahit un malaise réel, le sentiment d’être vêtue d’un habit et de titres universitaires (de fait, elle est universitaire) qui l’entravent et qu’elle n’a de cesse de refuser. Évoquant son besoin d’obscurité, elle se dit « animale de la Caverne que les balivernes platoniciennes ennuient et qui du ciel des Idées n’a jamais vu descendre que des chiures de pigeon ou de tourterelles tristes ». Elle ne se sent pas davantage écrivain, dit-elle, à peine sujet, préférant le manuscrit à l’œuvre imprimée. On dirait qu’à peine un de ses talents prend forme, elle éprouve le besoin de s’en défaire.
Son attrait pour la discontinuité, que dis-je, son sens profond de la discontinuité lui permet de livrer des analyses extrêmement fines sur les sons et sur le son, sur la possibilité de le morceler, de l’enregistrer et de le reproduire, sur la « découverte moderne du bruit » que cette possibilité fit naître. En sous-texte, son récit propose une très singulière et très personnelle histoire des arts qui va et vient entre l’écrit, le bruit, la rumeur et le collage : il s’ensuit des pages pleines de curiosités, d’inattendus et de fructueux errements (il faut voir la façon dont elle dit faire cours, improvisant en ne comptant que sur sa mémoire [grande] et son aptitude à rebondir).
« Tout DJ est un chien andalou », écrit-elle.

Ce faisant, elle ne parle pas que d’elle ni des échos et des contraires qui l’animent. Peu à peu, elle introduit des portraits-vignettes de personnes qu’elle a connues, aimées, fait danser ou vues danser… Son livre vit aussi de biographèmes (ainsi que Roland Barthes les nommait, rappelle-t-elle), soit de très brèves biographies, quelques faits cristallisant une vie. L’humain et le social s’y mêlent, qui forment souvent de brefs paragraphes que l’on lit comme les petits agrégats d’une prose à l’étrange poésie. Tous les registres s’y rencontrent ; des êtres (extra-)ordinaires renaissent le temps de quelques lignes ; des généalogies farfelues apparaissent (« Une beurette qui se dit fille d’un mannequin de Balenciaga et d’un cousin d’Hassan II, qu’il y a six mois j’emmenais dîner les matins où elle avait faim… »).
Certains portraits sont l’occasion de glisser des commentaires politiques d’une vérité féroce, notamment lorsque Anne Garréta évoque le New York de la fin du XXe siècle, crasseux, puant, ségrégué et déjà livré à l’argent, et celui d’aujourd’hui, « luxe et squalor embrassés ».
Enfin, son autoportrait amorce un dernier mouvement, peu attendu de la part de cette fleur de bitume lettrée, membre de l’Oulipo et traverseuse de l’Atlantique en avion. Elle y évoque ses ancêtres, « gens de hameaux », et l’enracinement profond qui est le sien. Plus d’un siècle de solitude et de vie austère lui semble remonter en elle alors qu’elle vit en pleine nature, dans le Michigan, entourée d’une famille postmoderne – enfants, compagne.
C’est ainsi qu’elle finit : sur une note introspective grave, pas entièrement apaisée, bercée par le souffle d’une grand-mère d’un autre temps. Étonnée elle-même, semble-t-il, d’être plusieurs personnes dans une même enveloppe, doutant de la puissance de l’écriture mais pas de celle des sons ni du beat de la nature.
