Voici d’étranges objets : un portable qu’interroge Amaury da Cunha sur les vivants et les morts ; une BD de Jade Khoo qui porte des mondes hors temps et une arche de Noé ; et une conférence débat de Max Horkheimer, transformée en objet archéologique. Suivent deux femmes mémorables, María Sesé Sarvisé qui revient sur sa guerre d’Espagne et nous dit qu’il n’y a pas d’exil heureux ; tandis que Megan Kamalei Kakimoto décrit un monde qu’elle connaît bien en nous présentant l’étrangeté de femmes nippo-hawaïennes.
La liste des quelques reliques que nous gardons des proches défunts (lunettes, montres, alliances, carte d’identité, etc.), sans trop savoir qu’en faire ni nous résoudre à les jeter, s’est allongée depuis quelques années d’un objet bien plus inquiétant et douloureux : le téléphone portable du disparu. Amaury da Cunha, dans Touche fantôme, nous livre un récit autobiographique émouvant qui est aussi une exploration des relations nouvelles que nous entretenons avec les vivants et avec les morts à travers ce medium omniprésent dans nos vies.
Tout a procédé pour lui d’un événement tragique qui s’est produit il y a plus de quinze ans, le 3 juillet 2009. Charles, son frère, s’est suicidé en se jetant du vingt-quatrième étage de la tour Fusionopolis, à Singapour où il travaillait. La veille, il avait tenté sans succès d’appeler Amaury sur Skype. C’est sur son portable Nokia qu’Amaury apprit son décès et c’est encore via ce portable qu’il dut annoncer la terrible nouvelle à ses parents qui se trouvaient alors dans un TGV. C’est aussi par téléphone que leur fut transmise la cérémonie funéraire organisée à Singapour, où ils n’avaient pu se rendre.
La pulsion que nous entretenons tous à « téléphoner aux morts » a poursuivi longtemps Amaury et, bien plus tard, il a fait une surprenante découverte. Appelant presque machinalement le numéro de son frère disparu, il a réentendu sa voix sur le répondeur. L’abonnement n’avait pas été suspendu, payé par son père qui n’avait pu se résoudre à cette seconde mort qu’est le silence du portable d’un être cher. Ainsi a subsisté cette voix fantôme, trop vivante de garder intactes les inflexions aimées, et trop morte de ne plus jamais pouvoir répondre.
Bien au-delà de ce deuil, Amaury da Cunha explore les rites téléphoniques de ses proches ou amis, leurs appréhensions à décrocher comme si toujours l’absence et la possibilité de la mort rôdaient dans l’appel. Mais il analyse aussi son propre usage du portable. Comme pour combler la voix qui manquera toujours, il se décrit comme un phonophile qui appelle trop souvent sa compagne, « pour un oui ou pour un non, et souvent même pour un rien ». À rebours de l’inquiétude, le portable se révèle alors l’instrument d’une intimité sans pareille : « Reliés par lui, nous sommes à l’abri du monde. Je nous vois blottis dans un lit, ou bien cachés dans une grotte aux parois moelleuses, et j’ai la sensation que nous nous parlons à l’intérieur de nous-mêmes. » Laurent Jenny
Dans le premier tome de sa BD, Jade Khoo dessine la tentative contemporaine d’esquisser des utopies réalisatrices comprenant les enjeux écologiques. Cet ouvrage au graphisme d’une grande poésie installe un autre monde possible sur la Lune mais rompt avec toutes les conceptions modernes et techno-solutionnistes d’une vie au-delà de la Terre.
Dans le sillage d’Arco d’Ugo Bienvenu, Terre ou Lune offre un imaginaire proche dans lequel il est possible de se reconnaître. Othello, un enfant dont on n’arrive pas à saisir le genre, se passionne pour les oiseaux. Nous le suivons à travers cette fascination des corps ailés.
Deux cents ans plus tôt, la Lune fut le lieu d’expérimentations menées par Ana Farid, ingénieur agronome, et Hee Von Park, biologiste. Leur but était de transformer le mode d’alimentation, puisque le marché terrestre était dominé par des produits de synthèse. Les cultures devinrent de plus en plus fructueuses, si bien que de nombreux paysann.es et chercheur.euses vinrent rejoindre le satellite. Des animaux furent même envoyés pour préserver les espèces menacées sur Terre. La Lune devenait cette arche de Noé tant espérée.
La société instituée décida de s’autonomiser, refusant d’être le simple grenier de la Terre et de finir ravagée comme cette dernière. Cette société, bien que d’apparence idyllique, n’est pas sans contradictions. Mais le récit prend une autre tournure quand Othello découvre dans la partie non humanisée de la Lune que les géaant.es – habitant.es éternell.es de la Lune – peuvent, si on les touche, libérer les souvenirs ensevelis. À partir de là, l’enfant va mener une enquête sur les mystères de sa famille, notamment la pratique de la musique, interdite.
La manière dont Jade Khoo représente la continuité de notre monde tout en le transformant est remarquable, comme la grande attention qu’elle porte aux paysages, représentés pleine planche, et la qualité avec laquelle l’aurore ou le crépuscule sont peints.
Présente à chaque page, l’identité se trouve redéfinie par les personnages qui, tout comme dans Zoc, sa première BD, ne présentent pas de stigmates de genre. L’univers fantastique de Terre ou Lune convoque une pensée politique du monde à venir et s’incarne dans cette histoire sensible menaçant le quotidien. Faire de récits dessinés des attaches relationnelles aux êtres vivants humains et non humains permet de saisir la nécessité de penser au cœur de nos relations les dégâts que peut engendrer la crise déjà là. Situé dans le genre des récits d’imaginaires émancipateurs, Terre ou Lune se dévoile lui-même comme un geste d’émancipation. Marianne Bourdin

Du préjugé n’est pas seulement une conférence inédite en français de Max Horkheimer, directeur de l’École de Francfort. C’est aussi une édition exemplaire, qui associe au texte de la conférence de 1962 celui du riche débat qui l’a suivie, et met en valeur le caractère collectif du travail éditorial ainsi que de la traduction.
L’intérêt que suscite cette publication tient à la conjonction d’exigences qui lui confère une tonalité archéologique. On ne se contente pas d’exhiber un objet qui ne serait pas en lui-même susceptible de passionner au-delà du cercle étroit des spécialistes français de la « théorie critique ». On met en scène les problèmes que pareille édition peut poser. Cette édition « est le résultat d’un projet mené collectivement dans le cadre du séminaire Épistémologie et pratique de la traduction » dirigé par Bettina Sund à l’EHESS. Se présenter ainsi, c’est évidemment tendre au lecteur pointilleux des verges pour se faire fouetter. De fait, il ne peinera pas pour trouver une multitude de petites imperfections de langue. Mais on est encore dans le registre de l’ordinaire tolérable. Plus intéressant est le débat des traducteurs sur l’actualisation de la langue.
Nous sont ainsi proposés trois niveaux de lecture. Le premier est simplement la tentative de retrouver en français d’aujourd’hui un équivalent acceptable de ce qui fut dit en 1962. Le lecteur n’a pas forcément à l’esprit l’abondance de publications qui, dès 1946, ont pensé le préjugé en lien avec l’antisémitisme et auxquelles Horkheimer fait allusion une quinzaine d’années plus tard, alors que chacun a désormais en tête le procès Eichmann.
Le deuxième niveau est caractérisé par les problèmes spécifiques que se posent les traducteurs d’un texte rédigé dans un contexte qui nous est devenu étranger. Il est question de cette forme particulière de préjugé qu’est le racisme ; or les intervenants du débat de 1962 n’ont pas les scrupules qu’ils auraient aujourd’hui à parler de « Noirs », craignant que cela ne passe pour une manifestation inconsciente de racisme colonialiste. Le choix finalement retenu paraît celui du bon sens, quitte à rendre « perceptibles les impensés racistes et coloniaux d’un texte du passé ».
Le troisième niveau est lié au choix de joindre au texte de cette conférence celui du débat auquel elle a donné lieu. Il occupe trois fois plus de place que lui et l’on aurait pu souhaiter qu’aient été élaguées les scories caractéristiques de l’oralité. Mais c’est une richesse de ce livre que de faire sentir la manière dont un débat solidement argumenté fait progresser la réflexion collective. Marc Lebiez
Ce livre, témoignage tardif, est le retour de María Sesé Sarvisé (1922-2021) sur sa vie, et d’abord sur la guerre d’Espagne vécue près de Huesca par une adolescente, puis sur la Retirada, « une blessure profonde jamais cicatrisée », malgré la vie d’après, somme toute réussie. Poussée par un de ses proches, elle écrit à plus de 90 ans : « ce que je peux dire, c’est ce que j’ai vu ou que j’ai pu comprendre ». Et c’est précieux comme toute histoire tragique « vue d’en bas » à un moment où ces souvenirs directs s’épuisent et où le contexte a été oublié, comme une présentation le rappelle. Cette histoire part d’Angües en Haut-Aragon, un village qui eut des pratiques anarchistes et tenta de réaliser un changement social.
Le concret des souffrances, le souvenir des exécutions et des morts, trament ce réel de la guerre civile, et par crainte d’exécutions de masse, la fuite, la dureté et l’aléa des survies, la détresse physique, la misère, les actes de solidarité, de partage, qui permettent la survie quand une population sans ravitaillement ni organisation part sur les routes, la faim au ventre, la peur des bombardements en prime, une situation qui, hélas, se répète sous nos yeux en permanence en d’autres terres et sous d’autres cieux. C’est alors qu’un drap ou une espadrille, un café et une friandise sont d’un secours mémorable, et partout, la mort, les morts des proches.
Barbastro, Manresa, Gérone, la pluie, le froid, la douleur physique, les bombardements, la frontière, Toulouse, Bordeaux, le Morbihan, Belle-Île-en-Mer, des séparations de famille, des retrouvailles, jusque très tardivement, inopinément, sur un quai de gare presque cinquante ans plus tard. Cette vie fragile et l’incomparable résistance des êtres humains dans la détresse font de ce tableau – toujours posé par flashs, ceux du souvenir et de ses lacunes, qui rendent ce travail de mémoire non misérabiliste mais précieux – une façon de faire savoir ce qu’il en coûte de toute résilience et plus encore « qu’aucun peuple, aucune nation ne peuvent grandir ou prospérer en multipliant les prisons et les cimetières », la part maudite du XXe siècle qui ne se tarit pas. Maïté Bouyssy
Dans une langue poétique et crue, le recueil de nouvelles de l’autrice nippo-hawaïenne Megan Kamalei Kakimoto reprend des éléments du folklore hawaïen pour plonger ses protagonistes dans des intrigues où la banalité du quotidien se mêle aux désirs interdits. Pour raconter Hawaï aujourd’hui, Kakimoto prend le parti de mettre en scène des héroïnes en pleine transformation : elles observent le monde qui les entoure d’un regard oblique, tantôt anxieux, tantôt désabusé, qu’il s’agisse d’éléments surnaturels ou d’un quotidien fissuré par la pauvreté et l’injustice. Déjà comparé à l’œuvre de Carmen Maria Machado ou à celle de Mariana Enríquez, Chaque goutte est un cauchemar pour l’homme propose des récits ambivalents, ancrés dans le réalisme magique, dans une critique sociale acerbe, mais aussi dans le body horror qui n’est pas restreint au corps même mais s’attache aussi aux objets transformés par les mythes, et au vivant dans toutes ses formes. Le body horror se mue en malaise du corps féminin qui traverse une puberté faite de dégoûts, de mystères et d’envies incompréhensibles.
Les nouvelles se déroulent à Hawaï, une terre colonisée, façonnée par ses mythes, mais aussi par le colonialisme, le capitalisme et la culture américaine. En ce sens, les nouvelles explorent différentes formes d’envoûtement, des Marcheurs de nuit à la fleur-cadavre en passant par une esthéticienne prédatrice et des sosies d’Elvis Presley. Par exemple, le motif postcolonial de la maison hantée qui devient progressivement méconnaissable est présent dans ce recueil, et permet d’explorer la question du deuil et la tension entre la domesticité et l’inconnu. Quant aux superstitions, elles structurent l’ensemble du livre, qui s’ouvre sur un court catalogue des superstitions kanakas (en fait, une liste d’avertissements de la mère de la narratrice).
À l’image de l’un des personnages du folklore hawaïen qui apparaît dans le recueil – une femme Menehune, issue du peuple nain mythique et originel de Hawaï –, les textes tragicomiques de Kakimoto résistent aux interprétations univoques et à l’accessibilité commerciale. Le regard des protagonistes est à la fois affûté et naïf, lucide et empreint de superstitions : à travers ces personnages de femmes nippo-hawaïennes, dont un personnage qui semble presque un alter ego (« Aiko l’écrivaine »), Kakimoto décrit avec précision un monde qu’elle connaît, dans toute son inquiétante étrangeté. Neela Cathelain
Cette chronique est coordonnée par Jean-Yves Potel.
