Une vie en quête de soi

Il y a quelque chose de très émouvant à lire les derniers fragments rassemblés par Charles Juliet et son éditeur dans le tome XI, final et posthume de son journal. Un volume qu’on ne peut s’empêcher de lire comme un testament, littéraire et de vie. L’achèvement de cette lecture suscite l’envie si forte de se replonger dans ce monument diaristique. Ce journal porte et annonce toute l’œuvre de Charles Juliet, dont l’écriture se confond avec une permanente et intemporelle quête de soi, dans la rencontre de l’autre.

Charles Juliet | Mes meilleures années. Journal XI. Fragments. P.O.L, 160 p., 18 €

Commencé pour la publication le 3 janvier 1957, alors qu’il n’a que vingt-deux ans et qu’il n’a pas encore renoncé à ses études de médecine pour se consacrer tout entier à l’écriture en un geste insensé, le journal de Charles Juliet est poursuivi jusqu’en 2012 de manière continue. Cet ultime volume, le onzième, est composé de textes, de fragments de journal sans date (couvrant vraisemblablement les années 2013 à 2022) et de poèmes que l’écrivain, mort en toute discrétion le jour de l’ouverture des jeux Olympiques de Paris, au cœur de l’été 2024, avait envoyés à P.O.L, son éditeur de toujours. Tout Charles Juliet est dans ce volume.

Il y avait bien eu quelques prémices aux notes du journal publié, quelques pages à l’écriture appliquée, tracées en 1950 pendant les années de pension et qui témoignaient du goût d’écrire. Juliet cite ici deux notes retrouvées, rédigées antérieurement au journal publié, l’une datant de juin 1955 et l’autre du 5 août 1956. Dans celle de 1956, alors qu’il poursuit des études de médecine, il décrit sa rencontre avec une diseuse de bonne aventure, qui lui avait signifié qu’il changerait de métier et que « dans plusieurs années, après avoir surmonté de nombreuses difficultés, [il serait] paisible et serein ». Il est frappant de constater combien leur évocation ressuscite l’émotion ressentie quelque soixante-dix ans plus tôt.

Jusqu’au terme de sa vie, Charles Juliet a creusé le même sillon, interrogé les mêmes moments fondateurs : ceux de l’enfance, du petit paysan, de ses huit années passées chez les enfants de troupe – matricule « 428 » retrouvé brodé sur un mouchoir, « des souvenirs ont surgi aussitôt » –, ceux de son parcours de lecteur et d’écriture, mais aussi sa peur de l’abandon et celle de la mort inéluctable qui le tétanisait adolescent. Il revient encore à près de quatre-vingt-dix ans sur la séparation d’avec sa mère après un mois de vie ; sa mère, épuisée par quatre grossesses très rapprochées, tomba dans une grave dépression avant d’être hospitalisée. Cette « agonie primitive » et la peur de se sentir « infiniment abandonné » du nouveau-né qu’il fut font encore l’objet d’une note dans ce volume, comme elle le fit à plusieurs reprises au fil des années, par exemple le 8 mars 2009. Dans Ténèbres en terre froide (1957-1964, I), ce traumatisme fondateur qui n’est pas encore élucidé se manifeste par la « haine de la femme enceinte, de toute maternité » (20 janvier 1957) et par « [s]on attrait pour la femme mûre » (29 juin 1959). À soixante ans passés, il donnera avec l’évocation de ses deux mères, la mère biologique, morte de faim dans un asile psychiatrique pendant la Seconde Guerre mondiale, et la mère adoptive tant aimée – « maman Ruffieux », dédicataire de Ténèbres en terre froide, premier volume du journal – un récit bouleversant, Lambeaux – son chef-d’œuvre. « Maman Ruffieux » est encore l’objet d’un ultime poème et de quelque pensée saluant « une vie vouée aux autres dans un total don de soi […], à faire que ses proches aient une vie agréable ».

Comme dans chaque tome, et plus encore dans les derniers, Charles Juliet revient sur ses rencontres marquantes ou édifiantes, avec une prédilection pour les enfances chahutées, les parcours de reconstruction de ceux qui ont surmonté un traumatisme primitif. Elles sont prédominantes dans ce volume. Il rend un bel hommage à « ses grands frères » qui, comme lui, se sont construits en dévorant des livres et nous offre de belles lignes sur François Truffaut et François Busnel, notamment.

Charles Juliet © Jean-Luc Bertini
Charles Juliet © Jean-Luc Bertini

Au soir de sa vie, au-delà du jour qui baisse, il évoque encore ces figures et ces œuvres qui comptèrent tant pour lui : et c’est encore de Camus, de Krishnamurti et de Beckett qu’il est question. Camus, dont L’étranger fut l’un des deux premiers livres qu’il lut avec Le Dieu nu de Robert Margerit, auquel Juliet doit sa découverte de la littérature. Il avait entre dix-huit et vingt-ans. Camus dont il se prit de passion : L’homme révolté fut le premier livre qu’il acheta. De Beckett, il dit la force de l’œuvre. Même si son parcours l’a éloigné de lui, il reconnaît que « son écriture a été un modèle pour moi – une écriture simple, directe, dépouillée ».

Car la quête de l’écriture est le projet d’une vie, sa vie : « Rien n’est plus torturant que d’avoir besoin d’écrire, et de ne pouvoir tracer la moindre phrase » (10 février 1957). Une vie qui se confond avec l’écriture : « le poète : celui qui aspire à naître et s’engendre par le verbe » (1er février 1959). À propos de l’écriture : « Tu sauras écrire quand tu n’auras plus le souci de bien écrire. » (15 juin 1959) ; « pas de mièvrerie, d’effet, de débraillé. Chaque mot doit avoir son absolue nécessité » (10 mai 1957). Dans cet ultime volume, il constate : « je n’ai plus à chercher ce que je vais écrire. Il suffit que je creuse dans mon vécu, ma mémoire, mon inconscient. […] l’important est que j’atteigne ma part la plus singulière ».

Et toujours, il y a M.L., la femme aimée, sinon la femme-bouée, présente dès les premières pages du journal : « Sans M.L., que serais-je devenu ? Un être qui vit à votre contact vous oblige à vous surveiller, faire bonne figure, produire le meilleur de vous-même. » (8 février 1959, I) Cette femme qui prolongeait ses mots, ses gestes, a toujours été, et depuis le début du chemin, d’un appui total. Elle est le sujet – où plutôt son absence, le vide laissé par sa mort et ses derniers mots lucides – de l’un des derniers poèmes écrits – déchirant : « Tu es absente / mais ta présence ne s’efface pas / et je puise encore / en ce que m’offraient / ton innocence / ton cœur pur / cet amour éperdu / que tu me portais. » Il y est question de la paternité, dont on n’avait pas le souvenir qu’il l’ait abordée plus tôt dans son journal et d’un autre amour, pour la femme du capitaine « Marité », qui illumina les pages de L’année de l’éveil.

Toute sa vie, Charles Juliet a confronté ses propres questionnements à la fréquentation d’artistes : écrivains, peintres, plasticiens. Très tôt, il a rencontré et correspondu avec des auteurs, des artistes : l’écrivain-médecin Jean Reverzy et Michel Leiris dès 1957, et bientôt Maxime Descombin et tant d’autres. C’est autant, sinon plus, que leur œuvre elle-même leur parcours et leur engagement dans la création qui est en jeu dans ces rencontres. Sa passion pour les artistes donnera lieu à plusieurs volumes de rencontres et entretiens : le somptueux Bram Vam Velde, Samuel Beckett, Pierre Soulages, Raoul Ubac, Fabienne Verdier, Marie Noël et des évocations marquantes d’Alberto Giacometti et de Paul Cézanne. Ils sont le prolongement sous d’autres formes de ses interrogations existentielles.

Clin d’œil en ce dernier volume, Charles Juliet rend hommage à Maurice Nadeau, mort le jour précédent, qui, dès le 6 juillet 1970, se dit prêt à publier son journal, dont il vient de lire des pages tapuscrites par M.L.

Et le monde tel qu’il va, comment Charles Juliet s’en empare-t-il ? À sa manière, bien à lui. La note n’est jamais militante ; elle est toujours posée et claire. Souvent factuelle, comme dans l’ultime volume : « En vingt-cinq ans, 20 000 hommes, femmes et enfants ont péri au large de la Sicile. » Ou cette autre : « En France, 160 000 personnes ne peuvent se loger. 30 000 sont retournées chez leurs parents, ils sont 130 000 qui vivent dans la rue. » Sur le même modèle : « En France, depuis le début de l’année, 146 femmes ont perdu la vie, battues à mort par leur mari ou leur compagnon. » (30 novembre 2011, X)

En mai 1968, cette note : « Des idées que je ruminais dans mon coin, ou que j’essayais parfois de communiquer, mais sans succès. Mon plaisir tout égoïste à découvrir que des milliers de jeunes les pensent avec moi, qu’elles circulent maintenant dans la rue. Que je ne suis plus à part. » Et en juin, un long poème (II). En mai 1981 : « fêté au champagne et dans les embrassades la victoire de Mitterrand » (II), écho au grand espoir que cette élection avait suscité en France ; mais rien pour sa réélection en 1988 (IV). Pas de mots sur la chute du mur de Berlin, ni sur les attentats du 11 septembre 2001. Mais le 20 septembre de la même année : « Entendu à la radio : au cours du XXe siècle, il y a eu quelque 250 guerres. Elles se sont traduites par 110 millions de morts. Apparemment, l’homme n’est pas encore prêt à éradiquer la violence qui l’habite. » (VII) En 2002, l’arrivée de Jean-Marie Le Pen, candidat d’extrême droite, au second tour de l’élection présidentielle provoque sa consternation. En 2007, la victoire de Barack Obama, « un Noir » à la présidence, suscite une grande satisfaction aux États-Unis : « de grands espoirs sont nés. Sera-t-il en mesure d’y répondre ? ». Dans le dernier volume, rien sur les attentats de 2015 (janvier et novembre).

Déjà en 1978, lorsque paraît le premier volume du journal, couvrant les années 1957-1964, un texte liminaire intitulé « Le combat » fait retour sur le choix de se consacrer à l’écriture et propose une belle lecture de ce voyage intérieur que fut l’écriture. Il y revient ici pour embrasser l’ensemble de l’aventure dans « Survol de mon parcours ». Ce qu’il cherche par l’écriture : « en me servant de l’écriture, je veux travailler à être vrai, à devenir ce que je dois être, je veux m’approprier ma vie pour cette raison que pendant des années, elle ne m’a pas appartenu ».

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La synthèse que représentent les textes rassemblés dans Mes meilleures années – et, par exemple, une phrase comme : « Je réalise que ces années de détresse pendant lesquelles je me suis détruit ont été des années fructueuses » –, ne peut se substituer à la lecture des notes de ces années noires où les pensées ruminantes reviennent sans cesse : « La souffrance me souille » (3 juillet 1957) ; « pensée-suicide » (11 novembre 1957) ; « Désespoir si profond, qu’il rend la guérison par l’écriture, improbable, inespérable » (12 janvier 1958) ; « tout m’humilie, me blesse, accroît mon dégoût de vivre (25 mars 1958) ; « Ici, à Jujurieux, quand quelqu’un, même inconnu de moi, ne me dit pas bonjour, j’ai honte » (28 août 1958) ; « À t’entendre, tu serais la victime exemplaire. Mais tant d’êtres sont plus malheureux que toi » (9 octobre 1958) ; « La peur de vivre. Il n’y a que cela en toi et tu en crèves » (24 octobre 1958) ; « Je traîne dans une rue et soudain je m’arrête, je voudrais mourir, n’ai plus la force d’aller plus loin » (5 novembre 1958) ; « Loin de moi, privé d’être, amputé de l’existence » (8 janvier 1959) ; « avili, aveuli par la souffrance » ((28 janvier 1959) ; « Tu te suicideras vers la quarantaine, quand tu parviendras à te considérer comme un écrivain » (10 mars 1959) ; « Même en train de faire l’amour, je demeure sous mon regard qui ricane » (26 avril 1959) ; « J’existe à mes côtés et regarde vivre ma doublure » (23 janvier 1960) ; « Donc son désir, son besoin véritable. En bref, sans être. En proie à la seule horreur de vivre (12 février 1960) ; « Tu es de ces médiocres qui n’ont que le suicide pour faire quelque chose de leur vie » (22 février 1960) ; « Personne ne peut t’aider. Tu es seul. Tu seras toujours seul » (18 mars 1960) ; « Mon suicide ne sera pas un acte de lâcheté, mais d’affirmation, de dignité » (28 mars 1960) ; « Pour qui meurt du mépris qu’il se porte, le suicide est la seule issue » (27 mai 1960) ; « Comment aurais-je la force d’écrire ? J’ai déjà tant de mal à m’accrocher au quotidien, faire les gestes de tous les jours » (29 novembre 1963). C’est dans le ressassement et dans le fond du tunnel, alors qu’on n’en voit pas le bout et que le noir est total, omniprésent, étouffant, que l’on prend la mesure de la détresse. Le dire en une phrase ne permet pas d’en faire l’expérience physique, mettant en jeu le corps autant que la psyché.

À partir de 1978, et la publication de Ténèbres en terre froide, le premier volume, Charles Juliet sait que son journal est destiné à la publication de son vivant et s’adresse à un lecteur. La posture change, même si ni l’honnêteté de la démarche ni la « vérité » et la justesse de ces pages ne peuvent être remises en cause. Avant cette date, il cheminait seul, face à lui-même et pour lui-même, en un processus réflexif, trouvant dans l’écriture le seul moyen de poser et de clarifier ce qui se vivait en lui, au plus profond, au plus intime. Après cette première publication, il sait qu’il écrit pour un lecteur autant que pour lui.

Les trois premiers volumes du journal couvrant les années 1957 à 1981 ont ainsi une force et une envergure particulières, plus grandes peut-être, et Lueur après labour (journal III, 1968-1981) marque la bascule entre les années noires et les premiers pas affermis et lumineux, premiers échos d’une sérénité recouvrée. Un mouvement que confirme Accueils (journal IV, 1982-1988). À compter de L’autre faim (journal V, 1989-1992) et à plus forte raison dans les volumes ultérieurs, Charles Juliet semble davantage adopter une posture de partage, de transmission de son expérience par l’exploration toujours plus précise des moments fondateurs et par une ouverture chaque année plus marquée, plus vaste, à la vie et aux autres. Il a quitté les années noires de la quête, cesse de se battre contre lui-même et ses fantômes, et devient le « grand frère », soucieux et attentif, de son lecteur.

Charles Juliet a plusieurs fois parlé d’auto-analyse à propos du chemin parcouru grâce à l’écriture de son journal. Si cette affirmation semble discutable – une analyse est forcément le fruit d’un travail entre analyste et analysé –, force est de constater qu’il a fait le chemin partiellement seul : « je n’ai jamais reçu le moindre conseil qui m’aurait guidé dans mes lectures, ni le moindre conseil concernant l’écriture. Mais peut-être n’ai-je pas à le regretter », constate-t-il dans Mes meilleures années.

Jusque dans son titre, ce volume montre la cohérence de l’œuvre. Commencée en 1973 par la publication de Fragments, aux éditions de l’Aire, elle se termine par Mes meilleures années. Fragments. Les titres disent l’œuvre, le projet littéraire et de vie, le parcours en toutes ses étapes : Lambeaux, Ténèbres en terre froide, Fouilles, L’œil se scrute, Affûts, L’opulence de la nuit, Attente en automne, Accueils, L’année de l’éveil, Gratitude… L’œuvre de Charles Juliet est d’une rare cohérence et tous ses volumes, qu’il s’agisse des poèmes, des journaux, des récits, des nouvelles, des rencontres et des évocations d’artistes, se prolongent, se répondent, se complètent, se précisent les uns les autres, en un mouvement sans fin d’élucidation, en une intime fluidité. C’est le même corps et la même âme qui tentent sans cesse de s’unifier. Et les mots que Charles Juliet a pour Albert Camus et son œuvre peuvent parfaitement s’appliquer à la sienne : « pour moi, l’homme, son écriture, son œuvre ne font qu’un ». Qui connaît le journal pour l’avoir lu partiellement ou en totalité trouvera dans ce dernier volume posthume les ultimes confidences d’un homme au soir de son œuvre et de sa vie, soucieux de se clarifier, une fois de plus, de dire ses dettes et les moments fondateurs de sa vie. Qui découvre le journal à sa lecture trouvera en ces pages une magnifique introduction à cette œuvre singulière qui n’en finit pas de nous accompagner une fois (déc)ouverte.