Anne F. Garréta : « exercer le muscle syntaxique et le nerf sémantique »

Régulièrement, EaN interroge un écrivain d’une manière originale, suivant son désormais bien connu « Questionnaire de Bolaño ». Alors que Sphinx, roman interlope, vient d’être réédité cet été, l’écrivaine Anne F. Garréta, qui dans ses romans déconstruit et diffracte avec génie les identités, se prête à l’exercice.


Quel est le premier mot qui vous vient à l’esprit ?

Oy.

Quelle est la différence entre ce mot et le mot « écrivain » ?

Rien en commun (aucune lettre, aucun phonème). Oy est évidemment plus utile qu’écrivain. C’est sans comparaison. On peut l’appliquer à toute situation, ordinaire ou extraordinaire, et il est toujours pertinent, et même aigu. Par exemple : Écrivain ? Oy ! – Le foot ? Oy ! – Le dérèglement climatique ? Oy ! – Ce Corton Bressandes 2001… Oy !

Qu’est-ce que la littérature française ?

Un monument étatique que tout écrivain digne de ce nom se doit de faire sauter à l’explosif à la première occasion pour en libérer les fragments encore vifs avant leur momification terminale.

Marcel Proust, Claude Simon ou Annie Ernaux ?

Marcel Proust, sans hésiter, quel que soit mon respect pour Simon et Ernaux. Proust me procure les sensations les plus rares : des joies sauvages.

Que pensez-vous de la « littérature mondiale » ?

Il n’y a pas de littérature mondiale, juste une littérature globalisée par des circuits d’échanges inégaux.

Emily Dickinson, Kafka ou Kae Tempest ?

None of the above.

Bruce Springsteen, Rihanna ou Godspeed You! Black Emperor ?

None of the above.

Anne F. Garréta, Dans l’béton
Anne F. Garréta © Isabelle Boccon Gibod/Opale/Leemage/Flammarion

Quel est le meilleur roman de Victor Hugo ?

Napoléon le Petit. Mais à côté de L’Éducation sentimentale, c’est pâle. Et à côté du 18 Brumaire de Louis Bonaparte, c’est faible.

Si vous l’aviez connue, qu’auriez-vous dit à Marguerite Duras ?

Il se trouve que je l’ai connue, même si je ne l’ai jamais rencontrée. Je possède une lettre d’elle (à propos de Roland Barthes). Mais je lui demanderais autre chose aujourd’hui. Par exemple : s’il est vrai qu’il y a des gens qui croient écrire, et puis des gens qui écrivent, à quoi sait-on, quand on s’y risque, qu’on écrit ?

Et au général de Gaulle ?

Deux choses :

Si vous aviez perdu votre pari contre Pétain, auriez-vous choisi la fuite, le seppuku ou l’exécution ?

Si on pouvait escamoter votre ronflant Malraux, à qui confieriez-vous le soin de votre oraison funèbre : Périclès, Bossuet, Chateaubriand ou Bernanos ?

Avez-vous déjà versé des larmes à cause de critiques adverses ?

?!!!?

Avez-vous déjà ressenti la faim féroce ? le froid jusque dans la moelle des os ? la chaleur qui coupe le souffle ?

Le froid, oui ; la chaleur humide irrespirable, oui ; la faim, peu et encore jamais au point de la férocité.

Tous les mercredis, notre newsletter vous informe de l’actualité en littérature, en arts et en sciences humaines.

Avez-vous déjà volé un livre qui, à la lecture, ne vous a pas plu ? Qu’en avez-vous fait ?

Je conseille à tout le monde, voleur ou pas, de feuilleter avant de s’emparer d’un volume. Comme on hume un fromage, ou un vin avant de le boire. Il n’y a pas de palais sans nez.

Avez-vous déjà marché dans le désert ? Si oui, pourquoi ?

Un désert au sens moderne de zone aride, oui, une fois (Death Valley). Un désert au sens classique d’espace inhabité, à population humaine raréfiée, souvent (montagnes, vastes forêts) ; et j’en rêve quand je n’y suis pas.

Avez-vous déjà vu des poissons multicolores dans l’eau ?

Une de mes dentistes distrayait ses patients par le spectacle d’un bel aquarium fourni en poissons tropicaux. Elle l’a remplacé par un écran plat, et nos rendez-vous subséquents m’ont fait souffrir sensiblement plus.

Avez-vous déjà gravé quelque nom ou message sur un tronc d’arbre ou un mur ?

Je n’aime pas faire souffrir inutilement les arbres. Quant aux murs, pourquoi risquer le coup de massette sur les phalanges ?

De quoi vous souvenez-vous de votre enfance ?

The bewildering étrangeté du monde.

Collectionnez-vous les boules à neige ?

Non, non plus que les luges. Dans la famille presse-papier, je préfère les cailloux, polis par l’eau ou taillés en bloc par une main habile.

Quelle est votre équipe de football favorite ? (Si vous n’en avez pas, vous pouvez répondre à la question de votre choix)

Je n’aime pas le foot, je préfère le baseball, le rugby, l’escrime, le ski, la pétanque, le kung-fu, n’importe quoi plutôt que le foot. À ce point de l’histoire, je ne vois plus le jeu, juste la corruption planétaire, reptilienne, du business.

À quels personnages de l’histoire universelle auriez-vous aimé ressembler ?

L’Histoire universelle est un bouillon d’atrocités, une orgie de cannibales, de tarés et de pervers où l’on n’a le choix qu’entre les rôles de victime et ceux de tortionnaire. I would prefer not to.

Avez-vous beaucoup souffert par amour ? par haine ?

L’amour ne fait pas souffrir ; la jalousie, la vanité confondues avec l’amour, oui. Pour éprouver durablement de la haine, il faut la cultiver, assidument. Pendant ce temps, on oublie de vivre. (Ce qui est sans doute le but du jeu.)

Les listes de vente de vos livres sont-elles pour vous un objet de préoccupation ? (Si oui, pourquoi ?)

Anne-Françoise Garréta : exercer le "muscle syntaxique et le nerf sémantique"
« Lithographie », Jean Jégoudez (1961) © CC BY-SA 4.0/Jean Jégoudez/WikiCommons

Si elles l’étaient, j’écrirais autrement et probablement autre chose.

Vous arrive-t-il de penser à vos lecteurs ? En quels termes, par exemple ?

Les lecteurs sont des chimères. Je suis étonnée d’en rencontrer.

De tout ce que vos lecteurs vous ont dit, qu’est-ce qui vous a le plus touchée ? Qu’est-ce qui vous a le plus énervée ?

Le plus touchée : que tel livre leur avait découvert un pan insu d’eux-mêmes, ou de leur perception.

Le plus irritée : mais en vrai c’est qui, c’est quoi, ça veut dire quoi ?

Qu’est-ce qui provoque l’ennui chez vous ?

Tout ce qui manque de rythme.

Écrivez-vous à la main ou seulement sur ordinateur ?

À la main, sauf effort délibéré : ainsi Pas un jour (2002), expressément improvisé au clavier.

En compagnie de qui aimeriez-vous vous retrouver dans l’au-delà ?

There’s too much infinity (Alan Vega). Pour autant qu’on veuille y croire, il faut espérer que la géographie de l’au-delà soit assez variée pour contenir aussi des déserts et pas seulement des multitudes.

Avez-vous cru, à un moment ou à un autre, verser dans la folie ?

Ça m’aurait beaucoup simplifié la vie. Hélas, ne devient pas fou qui veut.

Qu’est-ce qui vous fait encore pleurer ?

La mort de mes amies.

Contribuez à l’indépendance de notre espace critique

N’enlèveriez-vous pas quelques pages à La recherche du temps perdu ?

Contrairement à l’idée reçue, Proust n’est pas long (environ 1,3 millions de mots pour la Recherche). Il est même très court.

Beaucoup plus que :

Zola (Les Rougon-Macquart affichent 2,5 à 3 millions de mots au compteur),

Balzac (La Comédie humaine, 9 à 10 millions de mots),

les bestsellers de gares et d’aéroports : Konsalik (c’est qui Konsalik ? me direz-vous) a pissé entre 14 et 18 millions de mots, en 155 romans vendus à plus de 83 millions d’exemplaires ; James Patterson, pas moins de 25 millions and still going…

Et vous voulez tailler (sans méthode) dans la Recherche ?

Simplement, Proust est dense, d’une densité d’opérations bien supérieure à la moyenne. Alors votre cerveau, paresseux, s’enlise, patine, n’a pas le muscle syntaxique, n’a pas le nerf sémantique ni la capacité sensuelle pour traverser ces phrases profondes comme des tombeaux, en saisir les fulgurances ou les voluptés.

Que dites-vous à ceux qui pensent que Houellebecq est le grand auteur de notre temps ?

Vous collectionnez les nains de jardins ?

De qui suivez-vous le plus les conseils quand il s’agit d’écrire ?

Quand il s’agit d’écrire, personne. Quand il s’agit de me relire, trois ou quatre femmes de confiance.

Quel écrivain francophone admirez-vous le plus profondément ? Et non francophone ?

Désolée, je ne saurais dire. Je suis fâchée avec le monothéisme, la monogamie, la monomanie, etc. Je n’arrive pas à avoir d’idole unique. Je suis polythéiste ou alors je change de monothéisme plusieurs fois par jour. Je flaubertise au réveil, je crébillonne à l’heure du thé, je médite Marie-Claire Blais au crépuscule, déguste de bons millésimes au dîner (1755, 1769, 1928…) et me verse un verre de Clèves avant d’aller dormir.

Peut-on sauver le monde ? (Si oui, pourquoi ?)

Le monde, il se sauvera tout seul, se désertera. L’espèce, je crains que ce soit foutu.

Avez-vous confiance ? en quoi, en qui ?

En la connerie profonde, massive, indécrottable des possédants et des gouvernants qui s’imaginent former une élite et entendent manager, pour leur bien, leur plus grande gloire et l’extraction maximale de la rente, les populations et les mener à l’abattoir de main sûre.

Qu’évoque pour vous le mot « posthume » [posthumus] ?

Un truc qui me fera certainement un beau tibia bien blanc.

Qu’est-ce que vous auriez aimé être au lieu d’écrivain ?

Bassiste de funk.

Retrouvez tous les entretiens