Erving Goffman, l’art des interactions

Que sait-on du sociologue Erving Goffman (1922-1982) ? À défaut de photographies, de journal personnel ou de confidences particulières, Yves Winkin nous emmène dans un jeu de piste qui prend appui sur les théories mêmes de Goffman pour éclairer Erving, la personne et ses masques, ses rôles et ses performances. En s’écartant du baluchon biographique et des petites affaires privées – et grâce à une enquête approfondie entamée voilà quatre décennies, déjà partagée dans son édition des Moments et les hommes en 1988 (Seuil/Minuit), Yves Winkin saute de congrès en congrès pour croquer toutes les mises en scène produites par le sociologue américain avec un humour certain.


Yves Winkin, D’Erving à Goffman. Une œuvre performée ? MkF, coll. « Les essais médiatiques », 190 p., 20 €


C’est une enquête insensée. Refaire les trajets d’une personne, fréquenter ses lieux de prédilection et réfléchir sur ce qu’ils ont fait sur ses théories. Yves Winkin a trotté sur les traces de sa cible tant de fois, parcouru la ville natale d’Erving Goffman (Mannville, dans l’Alberta canadien) puis les campus des universités de Chicago, Berkeley et Pennsylvania à la recherche de ses collègues. Il a aussi voyagé vers les trois grands terrains d’enquête du maître : quelques familles de l’île d’Unst (dans les Shetland, au nord de l’Écosse), les fous de l’hôpital Saint-Elizabeth à Washington, les joueurs de l’extrême (si l’on peut dire) harponnés par « la chance » des casinos de Las Vegas.

D’Erving à Goffman. Une œuvre performée ?, d'Yves Winkin

Au nord des Îles Shetlands (1983) © CC2.0/Mike McBey

Entre le pêcheur, le fou et le joueur, on comprend vite les théories insulaires de Goffman – les règles cérémonielles des interactions sociales. Et Winkin d’enfoncer le clou en explorant les premiers bains intellectuels d’Erving, ses amis proches, si oublieux du monde académique. Ainsi ses « potes » Ned Polsky, joueur de billard professionnel, Howard Becker, qui jouait du piano dans les boîtes de nuit, Fred Davis, chauffeur de taxi, Bob Habenstein, vendeur de rue de brosses à dent (on est en 1950 !). Là encore, de quoi est fait ce bain commun d’expériences ? L’espace public et ses interactions, l’engagement dans un rôle, les ressources dans la ville. Chacun s’active dans un monde fort singulier, joue un rôle très précis, dont la ligne de conduite majeure est la débrouillardise en public et l’inventivité dans la ville. Les habiletés de chacun – baratin, jeu, bagou, astuce – passionnent Goffman et constitueront le socle de ses théories à venir.

Que ce ce soit en suivant la tournée du facteur sur une minuscule île ou en qualité d’assistant du directeur des sports à l’hôpital psychiatrique, ou encore en jouant des sommes importantes des nuits entières au casino, Erving épouse des rôles qui « le mouillent » pour parvenir à tenir une théorie des jeux et des engagements de façon convaincante… et devenir Goffman en somme !

D’Erving à Goffman. Une œuvre performée ?, d'Yves Winkin

Le bâtiment principal (abandonné) de l’hôpital Saint-Elizabeth, à Washington D.C. (2006) © CC2.5/Tom

Et c’est là que le récit de Winkin devient épique et étonnant, si loin des codes biographiques et de leurs cascades de convenances. Les récits des colloques et autres rassemblements professionnels annuels montrent comment le jeu et la comédie l’emportent pour Goffman, qui refuse d’un air agacé, comme une star de cinéma, toute photographie durant ses conférences, interpelle violemment ses collègues par une théâtralité du combat, donne une leçon en une phrase : « La première chose que vous devez faire, en entrant dans la place, c’est de réduire votre vie à sa plus simple expression, la réduire autant que faire se peut ». Une règle d’or en ethnographie et pour qui se réclame de l’observation directe : se taire, ne pas bouger, baisser les yeux, se penser transparent. Soit l’envers de ses démonstrations en public.

L’ouvrage de Winkin raconte avec enthousiasme quelques conférences où l’athlète teste ainsi sa fameuse « gestion des impressions » en jouant le conférencier faisant la théorie de sa place de conférencier, laquelle consiste à faire croire qu’il est totalement investi dans sa relation avec son auditoire… même s’il pense à son bol de chocolat du matin ! D’où sa théorie du « soi » comme un personnage joué devant un auditoire qui doit montrer en retour qu’il a confiance dans son propos.

Dans ce livre passionnant, Yves joue à cache-cache avec Erving ; c’est qu’il sait que ce dernier détestait le genre biographique « qui n’est qu’une manière de réifier quelque chose qui n’en vaut pas la peine, une manière d’exploiter la niche sociale de quelqu’un pour les récompenses qu’on peut en tirer, de transformer l’opportunisme en vertu ».

D’Erving à Goffman. Une œuvre performée ?, d'Yves Winkin

Las Vegas (2015) © Jean-Luc Bertini

On peut dire que Winkin n’en a pas fini. Les observations des joueurs des casinos sont restées inachevées. Bien que Goffman se préparât activement à une plongée encore plus profonde, en suivant des cours de formation de croupier, nous dit Winkin, en achetant des pantalons spéciaux, avec des poches très profondes pour toujours avoir des jetons sous la main, on en sait peu sur cet univers du jeu, terre si mystérieuse, malgré quelques allusions dans un chapitre (« Les lieux de l’action ») des Rites d’interaction (1974), où Goffman observait les situations de crise où tout peut basculer, le « random walk » : ce moment où le joueur peut tout perdre comme tout gagner, et où il doit continuer à jouer sans céder à la panique, faire montre d’assurance et espérer que la chance tourne haut.

Erving Goffman est enseigné dans toutes les facultés de sociologie comme un solide classique, étudié dans de nombreux manuels pâteux et des précis satinés. Ici, on le voit dans son désir, dans son inquiétude, son hésitation. Marcher sur un fil, être en oscillation, un pied en avant : un exercice que Winkin nous raconte d’un ton franc et familier, et qui nous invite à redécouvrir avec Goffman ce qu’enquêter sur les situations chancelantes veut dire.

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