L’enquête en tête

Nathalie Piégay, qui a beaucoup travaillé sur le récit d’archives, a publié à la rentrée 2019 un roman aux éditions du Rocher, Une femme invisible, qui raconte l’enquête qu’elle a menée sur les traces de Marguerite Toucas, la mère d’Aragon, manière de faire une histoire familiale non officielle et de lire autrement le devenir écrivain du fils. Dans le texte qu’elle a écrit pour le dossier « Enquêtes » d’En attendant Nadeau, elle revient sur ce qui se passe dans la tête de l’écrivaine-enquêteuse lorsqu’elle est sur les traces de son sujet pour en faire un livre.

Imaginons qu’elle mène l’enquête sans gants blancs, ni tampon pour relever les empreintes digitales, ni sachets où recueillir cheveux et autres tissus susceptibles de porter les traces de l’ADN. Mademoiselle Rose sans colonel Moutarde n’a pas besoin de codes informatiques pour hacker les boîtes de messagerie et les relevés de comptes bancaires. Cette envoyée très spéciale se mettra ensuite à inventer, à monter, à imaginer – à écrire.

Elle veut être seule. Elle s’enferme dans son bureau, débranche son téléphone, ne parle à personne de son projet, annule quelques rendez-vous, disparaît de la circulation. Pourtant, seule, elle ne le sera jamais moins que pendant cette enquête. Rôdent toujours autour d’elle trois femmes. Chaque jour elle les repousse et les chasse. Elles reviennent. Mieux vaut les apprivoiser puisqu’on ne peut pas s’en débarrasser.

Elle va trouver, c’est certain, mais quand ? Il suffit de chercher. À partir du relevé systématique des sources à consulter, elle finira par trouver. La date de la mort de la grand-mère et le lieu où elle a été enterrée. Elle seule devine l’importance de ce fait. Peu importe qu’il semble anecdotique, et même complètement accessoire. Personne n’a pu comprendre avant elle l’intérêt de cette broutille. Et elle ne laissera pas dire qu’il s’agit d’un déchet de l’Histoire, d’un rebut, de moins que rien. Si nul n’en a pris avant elle la mesure, c’est précisément qu’il vaut la peine de consacrer à cette quête une semaine, un mois, un an, le temps qu’il faudra.

Plus elle cherche, plus la chance de le découvrir s’amenuise et plus gonfle son importance.

Auparavant, elle marchait sur un terrain bien balisé et à présent le sol se creuse – fissure, ravin, tranchée : elle ne sait plus où poser les pieds. Impossible d’avancer son projet tant que l’affaire n’a pas été élucidée. Mais où est-elle ? Faut-il commencer par la date ou par le lieu ? Cadastre, état civil, relecture de toutes les biographies, de la correspondance, de toutes les notes qu’elle a prises.

Enquêtes : enquêter sur Marguerite Toucas, la mère de Louis Aragon

Photographie de Marguerite Toucas et de son fils Louis Aragon (vers 1905)

Elle enregistre sur son disque dur ses absences de découvertes et tous les chemins qui n’ont mené nulle part. Avec les dates précises des investigations. Elle consigne très précisément le nom de tous les fichiers, documents, relevés d’état civil qu’elle a consultés en pure perte. Elle fait une copie des mails qu’elle a envoyés aux différents services administratifs susceptibles d’être compétents. Elle fait deux copies de sauvegarde, l’une sur sa clé USB qu’elle a accrochée à son porte-clés, elle n’oublie jamais ses clés – elle a plutôt tendance à vérifier trois fois qu’elle les a bien dans son sac avant de fermer la porte et à remonter au moins deux fois s’assurer qu’elle l’a verrouillée correctement. Pas question de copier ces recherches sur le cloud. Deuxième copie sur un disque dur portatif caché dans une boîte à chaussures dissimulée derrière les couvertures dans l’armoire du couloir.

Lorsqu’elle aura trouvé la date de mort de la grand-mère et le lieu où se trouve sa tombe, elle s’y rendra. Elle la prendra en photo. Plusieurs clichés, par sécurité. Et elle pourra rédiger le chapitre qui la concerne. Enfin. La mettre à mort une deuxième fois.

Et soudain elle comprend : on le lui cache. On le tait. Elle va le dire très fort. Ce n’est pas un secret, c’est un complot. Les pièces auront été détruites. Et d’autres ajoutées, qui sont frelatées, apocryphes : de vrais faux dans les archives.

Elle le dira, elle le dénoncera, elle fera un procès.

Aimée perd la tête.

Elle y pense tout le temps même quand elle n’y pense pas, même quand elle s’interdit d’y penser. Mais comment écrire quand on a l’esprit entièrement occupé par une pensée ? Pensée lourde, immobile, inamovible. Retrouver la trace de M. Retrouver ses traces. Comprendre qui elle était. Comprendre dans le détail. Et pour ce faire, rassembler tout ce qui peut témoigner de son existence. En particulier cette photographie et ce journal intime. Où sont-ils passés ?

À force d’y penser elle ne peut plus écrire – une photographie absente et c’est tout le livre qui manque. Elle a consulté tous les catalogues, écrit à tous les commissaires d’expositions, à tous les libraires spécialisés, à tous les chercheurs experts en la question. En vain. Elle n’en peut plus. Elle n’aurait jamais dû commencer cette enquête. Car que cherche-t-elle au fond ? Sait-on jamais ce qu’on cherche ? Elle n’y arrivera jamais. Ses mains tremblent. Elle dort mal. Elle mange trop peu. À quoi bon. Elle était pourtant si heureuse d’avoir eu cette idée, cette idée de livre, d’histoire à raconter, à partir de ce qu’elle aurait récolté : savoir, anecdotes, documents, faits établis, citations, écrire cette histoire et retrouver cette femme à partir de ses traces, mais comment ? Elle voudrait savoir son port de tête, la forme de ses joues, le mouvement de ses sourcils.

Elle en rêve la nuit. Elle la voit dans le métro alors qu’elle ne l’a jamais vue. Si elle regarde un film, elle est là, c’est elle sur l’écran.

M. fait le siège de sa pensée. Elle la fixe dans le noir. À partir d’une idée fixe, il est impossible d’écrire, elle le sait : l’idée doit se morceler, se ramifier, se déplacer, sans cesse et de façon imprévue et anarchique. Obscène obsession. Dans son bain, surtout dans son bain, elle pense à M. Pour se détendre, elle prend beaucoup de bains, cherche à se laver de ces pensées qui ne la quittent pas, à noyer cette image sur laquelle elle ne parvient pas à mettre la main. Plongée dans le silence de la baignoire, elle entend les glouglous de son ventre. Elle voudrait n’entendre qu’eux. Faire taire la voix du dedans obstinée à la rappeler à l’urgence : trouver cette photo. Chercher ce journal.

Vite, elle sort du bain, il lui faut un stylo pour noter, noter une idée, une piste. Y replonger. Elle la traque, la file, la flique, la piste, elle cherche à l’enserrer, la disparue, la morte, la coincer, lui mettre la main dessus, et ensuite l’écrire, la mettre à mort de nouveau.

Ernestine n’en a pas encore fini.

C’est l’histoire du siècle. La raconter est une opération fabuleuse. Raconter comment elle va la raconter, comment elle s’y est prise, quand elle en a eu l’idée, ou plutôt les idées, car elles étaient nombreuses, l’une en appelait une autre, c’était un festival d’idées. Au bout du compte, à coup de montages et de dissimulations, de petites inventions et de grands bricolages, elle est devenue le personnage central de l’histoire, peu importe de quoi elle parle, on finirait même par l’oublier, c’est l’histoire de Dora racontant l’histoire de Dora qui commence une enquête pour raconter une histoire, et ne croyez pas que ça a été facile, une suite d’embûches, de contrariétés, de grandes déceptions, et ça la renvoyait à son enfance, à ses parents, à ses grands-parents, et à ses amours, réelles ou imaginaires, à tant de choses qu’elle était sans cesse à vif, la mémoire déballée comme les entrailles d’un écorché.

Ne pas se mettre trop sur le devant de la scène, l’éditeur s’était risqué à formuler cette critique, trop de « je » tue l’enquête. Trop ? Moi ? Mais on ne me voit que dans les coins, je me suis cachée le plus possible, mise toute entière au service de l’histoire que je cherche à raconter, moi, l’absente de tous ces documents, toutes ces photographies, toutes ces citations.

Quoi, il aurait fallu qu’elle ne soit qu’une bande enregistreuse ? Un révélateur ? Une petite main manipulant dans l’ombre ses trouvailles ? Il aurait fallu se limiter à cela ? Dora éclate en sanglots, menace de s’évanouir, risque de convulsion, elle le sent, ne dites plus rien, taisez-vous silence, on raconte. Sans Dora.

Nathalie Piégay

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