Le problème à trois corps du capitalisme. Sur la gestion autoritaire du désastre (et les moyens de lui faire face), de Romaric Godin, semble taillé pour les crises de notre époque. Si son analyse et ses propositions apparaissent intéressantes et stimulantes, elles peinent à convaincre toujours et appellent à être discutées.
La crise actuelle du capitalisme induit une crise environnementale et une crise anthropologique, un « problème à trois corps », qui ne peut être résolu que par la fin de la domination du capital et de sa course effrénée à l’accumulation. Il y a d’autant plus urgence que, pour mieux se défendre, le capitalisme veut s’appuyer sur un État autoritaire. Qui suit, sur Mediapart, les articles de Romaric Godin, ne sera pas dépaysé. Qui aura lu son précédent ouvrage, La guerre sociale en France. Aux sources économiques de la démocratie autoritaire (La Découverte, 2019), retrouvera ici les dérives du néolibéralisme qui, pour résoudre la crise du capitalisme contemporain, veut le libérer de la résistance des peuples et des chaînes démocratiques.
Ici, les dérives politiques n’apparaissent qu’après une analyse approfondie de la cause première du mal : le « capitalisme d’État d’urgence », aujourd’hui dans une impasse. Pour l’expliquer, l’auteur reprend les fondamentaux, et d’abord la spécificité du capitalisme tel que Jérôme Baschet l’expose en 2024 dans Quand commence le capitalisme ? : « Dans aucun autre système socio-historique, l’économie n’avait émergé comme sphère autonome mue par ses propres règles et tendant à imposer sa logique à l’ensemble du monde social ». Et « ses propres règles » reposent d’abord sur la nature même du capital, qui a vocation à augmenter sa valeur monétaire, à poursuivre encore et toujours « l’accumulation » fondée sur la transformation de tout bien et de toute activité en marchandise, autant le travail humain et les rapports sociaux que la nature qu’il faut asservir aux nécessités de la production.
Un phénomène encore accentué depuis les années 1970 et la crise de 2008, où l’exigence d’accumulation indéfinie du capital est freinée par le ralentissement de la « croissance », de la hausse de la productivité, et par la baisse tendancielle des taux de profits. Pour continuer à se développer, le système ne peut qu’imposer aux États et aux populations plus de liberté d’action pour les entrepreneurs, amplifier son empreinte sur la nature, créer toujours de nouveaux besoins qui aliènent les hommes et perturbent les rapports sociaux. Face à ces trois crises engendrées par le fonctionnement du capitalisme, celui-ci ne voit son salut que dans la fuite en avant technologique, de plus en plus destructrice et de moins en moins créatrice au regard des besoins réels des hommes. En trois chapitres – « La crise au cœur du capital », « Le capital contre l’environnement », « La maladie des besoins » –, Romaric Godin décortique ces « trois corps » de la crise, s’inscrivant en faux contre la conception à la mode de la « polycrise » qui interdit d’isoler une cause première du chaos et qui, proclamant la « complexité » du monde, conduit à la « résilience », à se contenter d’encaisser au mieux les chocs.

Pour ce faire, il s’appuie d’abord sur Marx, tant celui des Manuscrits de 1844 que celui des Gründrisse de 1857-1858 et du tome 1 du Capital, mais aussi sur de nombreux autres auteurs s’inscrivant dans une mouvance dans laquelle il se reconnaît, tels Kohei Saito (Marx in the Anthropocene, 2022) ou Juan Sebastián Carbonell (Un taylorisme augmenté, 2025). Mais sa principale référence, après Marx, c’est Guy Debord et sa Société du spectacle (1967). L’auteur ne s’en cache pas et reprend à son compte le « spectacle » analysé par Debord « qui s’organise autour de la « création ininterrompue » de « pseudo-besoins », qui n’a pour but que « le maintien du règne » du capital ». Cette réflexion nous vaut un des passages les plus stimulants du livre où il est dit que « puisque les gains de productivité sont désormais extrêmement difficiles à réaliser, la croissance des profits dépend davantage […] de la création permanente de nouveaux besoins ». Plus loin, dans « les lignes de fuite » qui esquissent les combats à mener, Godin se retrouve dans une idéalisation de la Commune de Paris et dans les idées « conseillistes » de Debord et des auteurs dont il s’inspire, comme le marxiste et astrophysicien Anton Pannekoek (1873-1960).
D’autres passages méritent qu’on s’y arrête : sur l’automobile, « besoin créé de toutes pièces par le capital », sur l’aggravation de la situation par le « technosolutionnisme », en particulier tout ce qu’implique l’intelligence artificielle, « l’impasse de la croissance verte », la crise anthropologique liée à l’addiction à des produits, à des drogues, à une nourriture qui mène à l’obésité et à ses médicaments, à la solitude induite par la consommation comme choix individuel prétendument libre ; sur l’incompatibilité croissante entre démocratie et capitalisme, sur un nouveau mercantilisme impérialiste se développant sur les décombres de la mondialisation heureuse, où les grandes puissances cherchent à sécuriser leur accès aux ressources et aux marchés.
On prendra plaisir à lire ce qu’inspirent à l’auteur pour étayer son propos La bonne âme du Se-Tchouan de Brecht, La vie de Timon d’Athènes ou Le roi Lear de Shakespeare. Livre ambitieux, il déçoit cependant par son dédain de ceux qui luttent contre les inégalités. Pour lui, « aucune taxe Zucman ne sera capable de régler le problème à trois corps, mais elle pourra aisément justifier de nouveaux pouvoirs accordés au capital au nom de la sauvegarde de ses recettes à venir » car « la lutte qui oublie la totalité s’expose à un retour de bâton violent ». Curieux argument ! D’où son rejet de toute tentative réformiste qui ne soit pas une étape vers la révolution anticapitaliste. Il déçoit plus encore par sa volonté d’ignorer ceux qui ont déjà discuté tout ou partie de ces problèmes, qu’il s’agisse, en France, de Jacques Ellul, d’André Gorz ou de Serge Latouche. Quant aux fondamentaux du capitalisme, à lire Godin, la baisse tendancielle du taux de profit est une évidence marxienne alors que le sujet a fait l’objet de controverses parmi les marxistes eux-mêmes. On aurait aimé, par exemple, voir l’auteur discuter les thèses d’un économiste comme Jean Gadrey, auteur d’Adieu à la croissance, bien vivre dans un monde solidaire et de Faut-il donner un prix à la nature ?, qui croyait « beaucoup plus à l’influence de la hausse tendancielle de l’indignation, de la contestation, de la résistance à la cupidité et au productivisme » qu’à celle du taux de profit.
