Inspirée par le philosophe Baptiste Morizot et son ouvrage Rendre l’eau à la terre, l’ingénieure hydrologue Charlène Descollonges publie Eaux vives, un manifeste pour l’hydrologie régénérative. Une science récente qui vise à régénérer les cycles de l’eau contre les sécheresses et les crues en s’appuyant sur le travail du castor, des arbres et des processus naturels.
Le 22 mars 2026, pour la journée mondiale de l’eau, Le Monde publiait un article sur l’essor du retraitement des eaux usées dans le monde, activité dont Barcelone, ville en constant manque d’eau, serait devenue une sorte de championne. Qu’en dirait Charlène Descollonges, ingénieure hydrologue qui a cofondé l’association Pour une hydrologie régénérative ? Celle-ci vise à régénérer les cycles de l’eau à l’échelle des territoires pour améliorer leur résilience face aux sécheresses, aux inondations et à l’érosion, ce qui relève à la fois des sciences, des politiques publiques locales et de l’adaptation. Dans Eaux vives, manifeste paru chez Actes Sud dans la bien nommée collection « Domaine du possible », l’hydrologue présente les grands principes de cette stratégie de manière à la fois pragmatique et poétique face à « deux extrêmes hydriques » : l’eau qui se fait désirer (la sécheresse) et l’eau qui déborde (les crues qui engloutissent).
D’entrée de jeu, Charlène Descollonges met en garde contre une maladaptation, un technosolutionnisme consistant en « un rapport de domination et d’hypercontrôle sur l’eau douce ». Ce sont les activités humaines comme l’agriculture intensive, la sylviculture, une urbanisation non maitrisée, ou l’artificialisation des sols, qui assèchent la planète. Pourtant, « la vie terrienne cultive l’eau douce », insiste-t-elle en invitant à « renouveler notre perception des cycles de l’eau » et à prendre soin des processus naturels.
Elle distingue ainsi l’eau bleue, qui est l’eau douce issue des cours d’eau, des plans d’eau naturels et artificiels et de l’eau souterraine (nappe), facilement mobilisable ; et l’eau verte, soit l’eau de pluie infiltrée par les végétaux et dans les sols, disponible pour les plantes et moins visible à l’œil nu. Cette distinction conduit une hypothèse : les végétaux et la terre ont une influence sur l’eau qui circule dans l’atmosphère par évapotranspiration. De quoi soutenir un changement de paradigme amenant les hydrologues à se rapprocher de l’écologie et de la botanique. Quelle quantité d’eau évaporée pourrait retomber en eau de pluie ? Pourrait-on se servir des paysages pour inverser la désertification ? L’hydrologie régénérative est une discipline émergente, à rapprocher des solutions fondées sur la nature comme il en existe de plus en plus pour faire face, par exemple, au recul du trait de côte. Mais elle peut s’appuyer sur une culture scientifique déjà très robuste concernant les cycles de l’eau, souligne la chercheuse.

Du concept d’eau verte en serait né un autre, aux enjeux diplomatiques forts : celui de « bassin atmosphérique », selon lequel des régions du monde sont sources de pluie pour d’autres. Au sein d’un système complexe où l’hydrologue rappelle le rôle crucial des végétaux, arbres, champignons, rivières et zones humides, il est un héros : le castor. « La capacité du castor à modifier son milieu est telle qu’il est considéré comme une espèce à la fois ingénieure et clé de voûte, car sa présence conditionne celle de nombreuses autres espèces », rappelle Charlène Descollonges. Depuis huit millions d’années, cette espèce façonne les paysages fluviaux et donne des leçons d’aménagement. Car, d’ici à 2100, près de 80 % du territoire français pourrait se retrouver sous un climat méditerranéen dans les scénarios les plus pessimistes, soumis à des vagues de sécheresses-inondations-mégas feux. Face à cela, les propositions d’hydrologie régénérative défendues dans ce livre ne visent pas à se substituer aux exigences de sobriété exposées dans l’accord de Paris mais à s’y ajouter. Ce que la chercheuse définit comme « science des cycles de l’eau » cherche à « renforcer la résilience des territoires », et donc leur autonomie, tout en diminuant leur vulnérabilité. Assise sur le triptyque eau-sol-arbres, cette nouvelle science s’appuie sur cinq principes qu’énumère Charlène Descollonges : ralentir l’eau, infiltrer l’eau, stocker l’eau dans les sols, favoriser l’évapotranspiration, diversifier les couverts végétaux et l’écoulement de l’eau.
Sans entrer dans le détail de chaque application locale qui doit rester adaptée à chaque territoire, l’hydrologue distingue quand même un objectif nécessaire : que 20 à 30 % des surfaces forestières soient laissées en libre évolution et 10 % de chaque massif forestier cultivé. « L’hydrologie régénérative permet d’allier la santé des écosystème forestiers avec celle des hydrosystèmes. Elle rejoint le concept de forêt éponge expérimenté par l’ONF… », poursuit-elle. Elle cite alors l’exemple de la forêt domaniale de Rumilly-lès-Vaudes dans l’Aude, dont la gestion s’apparente à une stratégie de résilience : rétention d’eau, reméandrage (redynamisation) de ruisseaux, drains pour évacuer les écoulements…
Autre levier d’action : libérer les rivières. Une fois n’est pas coutume en matière d’écologie, le modèle est américain. Aux États-Unis, pays qui compte des millions de kilomètres de rivières dégradées, le marché de la restauration des cours d’eau est porteur. Un consortium s’est développé qui fait école : le Low-Tech Process-Based Restoration of Riverscapes. La régénération « low tech » consiste à installer des structures simples, soit des ouvrages en bois imitant les embâcles et ceux des castors. Non seulement ce serait moins couteux à grand échelle, mais cela laisserait le système « faire le travail ». En la matière, c’est la régénération de la Lierne et de la Véore dans la Drôme que cite l’hydrologue en exemple. Le chef du pôle opérationnel du service Gemapi (Gestion des eaux, des milieux aquatiques et prévention des inondations) de Valence, Cédric Cadet, a rencontré le philosophe Baptiste Morizot. En accord avec les autorités et les propriétaires fonciers, une vingtaine de structures en bois imitant embâcles et « ouvrages castor » ont été construits sur un affluent de la Véore. « Finalement, la rivière s’est rallongée de près de 1 km linéaire et 2 ha de zones humides alluviales ont été réhydratés », constate avec plaisir Charlène Descollonges.
Pourquoi le philosophe Baptiste Morizot ? Son ouvrage Rendre l’eau à la terre (Actes Sud), paru en 2024, est une source d’inspiration. Coécrite avec Suzanne Marty, artiste engagée dans la préservation des écosystèmes, cette enquête sur « le temps profond des rivières » a révélé le rôle crucial du castor dans l’entretien des cours d’eau. C’est lui qui ralentit l’eau, l’infiltre dans les sols, la purifie et la partage avec d’autres espèces. Le philosophe du vivant propose de partir de cet animal longtemps considéré comme nuisible pour développer « une philosophie de l’action libérée de la culture du pétrole, du machinisme et du contrôle ». Il signe d’ailleurs la postface d’Eaux vives où il raconte comment, en voulant s’écarter un peu de son travail sur le vivant – devenu trop « à la mode » – pour aller étudier la rivière, il s’est retrouvé à forger une pensée de la « rivière vivante ». Non par mysticisme, précise-t-il : « Le vivant ça peut être du vivant habitant et ça peut être du vivant habitat : de la vie qui fait de l’habitat. » De la vie considérée non comme espèce mais comme « force », et « processus », ajoute-t-il. « La vie, ce n’est pas seulement ce qui vient habiter sur un milieu abiotique élémentaire d’eau, de sédiment, de minéral. C’est aussi ce qui vient le transformer massivement dans son fonctionnement. » Or, le processus des rivières se maintient grâce aux castors et aux arbres. Cette réflexion permet au philosophe d’imaginer un nouveau métier d’avenir, en appui au manifeste Eaux vives, et portant un joli nom : accompagnateur de rivières.
