Violence en spectacle, luttes féministes en débâcle

Elsa Deck Marsault avait ravivé, avec son essai Faire justice (La fabrique, 2023), les pensées fondatrices de la justice transformatrice. Dans La violence en spectacle, elle montre la nécessité qu’une telle justice guide les luttes féministes. À l’heure où les ambitions répressives de l’État innervent de plus en plus les institutions, le féminisme le plus cohérent, qui est aussi le plus radical, doit questionner la confiance que l’on accorde à l’idéal punitif.

Elsa Deck Marsault | La violence en spectacle. Féminisme, État punitif et figure de la victime. La fabrique, 160 p., 14 €

Nos premières attentions à l’égard des victimes de violences sexistes ou sexuelles se focalisent souvent sur la question du dépôt de plainte. On s’imagine que l’espoir de voir l’agresseur derrière les barreaux les soulagera nécessairement. L’auteure nous réveille de notre sommeil dogmatique en exhibant les soubassements idéologiques d’un tel préjugé et nous invite à réviser la manière dont nous accompagnons les victimes.

Surpopulation carcérale, vétusté et insalubrité des établissements pénitentiaires : dans son rapport du 15 octobre 2025, le contrôleur général des lieux de privation de liberté affirme qu’« un très grand nombre de personnes [sont] détenues dans des conditions indignes, attentatoires à leurs droits fondamentaux ». Pourtant, les ministres de la Justice se succèdent et n’ont de cesse de présenter les détenus comme de véritables ennemis de l’intérieur en orchestrant toujours plus de programmes répressifs.

Dans ces circonstances, comment les mouvements féministes, si divers soient-ils, pourraient-ils miser sur l’efficacité carcérale pour endiguer les violences ? En s’en remettant à la triade commissariat, tribunal, prison, le féminisme majoritaire participe à l’illusion sécuritaire comme seule solution pour protéger la société. Ce fantasme de  la sécurité, qui se fait au détriment des libertés, est le terreau d’une politique fondée sur la stimulation de la peur du pauvre et de l’étranger. Le spectre fémonationaliste, connu désormais notamment sous les traits du collectif Némésis, détourne les luttes féministes en les utilisant comme une arme morale privilégiée pour des politiques répressives racistes et antisociales.

Elsa Deck Marsault note que, concernant les violences sexistes et sexuelles, « l’arsenal pénal n’a jamais été aussi lourd ». Pour autant, seules « 1 % [des] peines de réclusion criminelle [sont] prononcées dans les affaires de viols ». Continuer à accorder sa confiance au système pénal, c’est aussi oublier de se questionner sur son efficacité.

« Le code pénal », illustration de Jean Dratz (1950) (détail) © CC-BY-2.0/Yale Law Library/Flickr

Les féministes prônant l’abolitionnisme carcéral sont souvent accusées de laisser la voie ouverte à l’impunité. Mais quel est le message renvoyé par la justice ordinaire quand elle n’aboutit qu’à une accumulation de classements sans suite ou de non-lieux ? L’affaire concernant le harcèlement en ligne sexiste et les menaces de mort commis par 74 auteurs présumés à l’encontre de la journaliste Salomé Saqué est à ce titre exemplaire. Bien que jouissant d’une notoriété certaine auprès du grand public grâce au succès de son essai Résister, la journaliste a vu son action en justice classée sans suite. Au moment du dépôt de plainte, les commentaires étaient pourtant toujours accessibles en ligne.

Elsa Deck Marsault observe que les médias, ainsi que les mouvances thérapeutiques qui accompagnent la parole des victimes sur la place publique, renforcent l’illusion que la totalité des victimes serait dorénavant entendue et défendue comme il se doit. En effet, elles sont désormais prises dans les rets d’une normativité issue de l’avènement de la figure de la « victime », concept salutaire mais non suffisant pour appréhender les phénomènes de violence. L’auteure constate que « toutes les victimes ne se valent pas. Leur valeur se mesure notamment à la capacité à se calquer sur un cadre normatif pour se raconter, rationaliser son histoire et exprimer ses émotions. […] L’impossibilité d’y adhérer et/ou d’y accéder pour tout un tas de gens selon leur classe sociale, leurs origines géographiques ou encore selon leur racialisation côtoie le risque d’y être sans cesse relégué‧e et de se voir imposer, par des forces dominantes, des décisions « humanitaires », politiques et économiques au nom de leur “protection” ou “bien-être” ». Une normativité, donc, qui aliène les victimes dans leur capacité à choisir les moyens adaptés au règlement de leur situation et qui distingue, en quelque sorte, les bonnes et les mauvaises victimes.

L’auteure révèle une autre forme d’aliénation issue de la collusion entre la figure de la « victime » et le battage médiatique. Répondant à une économie du spectaculaire, certains médias enferment les lecteurs ou les auditeurs dans la position d’un témoin moral dépossédé de son agentivité politique, notamment de sa capacité à réfléchir aux conditions rendant possible une éthique commune. Spectacle et dépolitisation des tiers par la médiatisation d’images stéréotypées de la victime et du bourreau, lesquelles occultent la complexité et la diversité des rapports sociaux, la pensée d’Elsa Deck Marsault marque une filiation certaine avec La société du spectacle de Guy Debord. Résultat, il n’est plus possible de comprendre les mécanismes de l’exercice de la violence car la réalité ne correspond que très rarement à la dichotomie instituée par ces mises en scène et ces discours. Les récents aveux du rappeur Femtogo relatifs à ses agissements pédocriminels, alors qu’il s’est fait apprécier de son public en particulier pour ses textes évoquant son passé d’enfant victime d’agressions sexuelles, mettent au jour le spectre de la violence et viennent récuser la hiérarchie morale qui distribuerait à tout jamais les individus du côté du bien ou du mal.

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Militante cofondatrice du collectif Fracas qui œuvre à la résolution de conflits au sein d’associations, de syndicats, ou d’entreprises, Elsa Deck Marsault expérimente quotidiennement, non seulement la complexité et la diversité des situations conflictuelles, mais aussi la détresse provoquée par le monolithe pénal présenté comme l’unique recours.

Il n’est pas question de récuser la primauté des attentes des victimes. En revanche, l’auteure explique qu’« une part de [sa] tâche de tiers consiste à entrer en empathie avec celles et ceux qui commettent les violences. On ne peut bien évidemment pas demander aux personnes victimes de leurs actes d’en faire autant. Mais pour un‧e tiers qui n’a pas d’implication émotionnelle et qui n’a pas directement souffert de l’acte en question, c’est selon [elle] la meilleure manière de se mettre au service de protagonistes et d’aider à résoudre la situation » (Faire justice). La vertu de la justice transformatrice est ainsi de favoriser la remise en question individuelle de l’agresseur et de décharger la victime de la responsabilité de mener seule les démarches pour réparer le tort subi. Il s’agit d’en finir avec le cadre pénal qui ne permet qu’une confrontation à la suite de laquelle seul l’un des deux protagonistes sort vainqueur (l’auteur de violence présumé étant souvent ce vainqueur, du fait du renoncement au dépôt de plainte, du classement sans suite ou du non-lieu).

L’environnement conditionne en partie le déploiement ou bien l’empêchement d’une situation de violence. C’est pourquoi la notion de tiers est primordiale. Par exemple, l’entourage familial, professionnel ou amical peut réfléchir aux conditions pour que la violence ne se produise pas ou plus. La justice transformatrice répond à de courageuses ambitions sociales et politiques : en œuvrant collectivement à ce que les principes de justice ne soient pas des vœux pieux, il s’agit d’assurer une prise en charge optimale des victimes en brisant le cercle infernal des violences.



Titulaire d’un master de philosophie et d’un master Métiers du livre, Emma Dumont est coresponsable du rayon Sciences humaines et sociales d’une librairie à Paris. Elle anime régulièrement des rencontres avec des auteurs qui enrichissent, par leurs recherches, les différentes disciplines des sciences humaines.

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