Spécialiste de la radicalisation islamiste, le sociologue Elyamine Settoul retrace pas à pas l’itinéraire d’un jeune Varois qui a trouvé dans la violence d’extrême droite un remède à son mal-être. Ayant pu s’entretenir longuement avec cet apprenti terroriste et retracer le parcours parallèle de ses compagnons d’armes, il en tire un portrait passionnant.
Kylian N. est arrêté le 28 juin 2017 à son domicile, dans un quartier populaire de Vitrolles, en possession d’un fusil, de munitions, de composants d’explosifs, de masques à gaz et d’un gilet pare-balles. Les fonctionnaires de la sous-direction antiterroriste trouvent aussi des tracts racistes. Un des slogans : « Rebeus, Blacks, racailles, migrants, dealers, djihadistes : toi aussi, tu rêves de tous les tuer ? Nous en avons fait le vœu, rejoins-nous. »
Kylian est à la tête d’un groupuscule qui prévoyait d’attaquer des mosquées et des restaurants tenus par des citoyens musulmans, mais aussi d’assassiner des personnalités politiques comme Christophe Castaner et Jean-Luc Mélenchon.
Kylian est né à Marseille en 1996 dans un milieu modeste. Son père est propriétaire d’un restaurant et sa mère a été auxiliaire de vie. Il n’a pas souffert de difficultés matérielles durant son enfance.
Kylian déménage à Vitrolles quand il a six ans, car ses parents se plaignent du « trop grand nombre d’étrangers » à Marseille. La mairie de Vitrolles est alors aux mains d’une extrême droite très agressive.
Kylian a des problèmes à l’école primaire et au collège. À cause de ses tics, des camarades le harcèlent ; parmi eux, beaucoup sont d’origine maghrébine. Sa haine de soi se mue peu à peu en haine des autres.
Kylian va au lycée à Marignane, dont la mairie est aussi aux mains de l’extrême droite. Il prépare un bac pro de technicien en chaudronnerie industrielle.
Kylian se passionne à l’époque pour Anders Breivik, un suprémaciste norvégien qui tue 77 personnes et en blesse 320 autres lors d’un attentat terroriste à Oslo, le 22 juillet 2011. Au moment de son arrestation, Kylian anime une page Facebook intitulée « Les amis et supporters d’Anders Behring Breivik ».

Kylian trouve sur internet des pairs et des modèles. Malgré son jeune âge, il noue rapidement des liens avec des centaines de sympathisants et de militants d’extrême droite, qui l’apprécient pour ses talents d’organisateur et de logisticien. Il commence à participer à des actions violentes et illégales. Après les années d’humiliation, c’est le temps de la reconnaissance, de l’émulation et de la vengeance.
Kylian est conforté aussi dans ses opinions racistes par des figures médiatiques comme Éric Zemmour. Il croit au « grand remplacement » et prône une « rémigration » massive des populations d’origine étrangère, qu’il estime « inassimilables ».
Kylian vit les attentats du 13 novembre 2015 comme un retour de la guerre d’Algérie – les bombes dans des lieux publics, le mitraillage de civils en terrasse, l’état d’urgence sur tout le territoire.
Kylian veut venger ces attentats. Il lance en 2016 un groupuscule nommé OAS (Organisation des armées sociales), en référence à l’OAS historique (Organisation de l’armée secrète), ce groupe terroriste d’extrême droite qui voulait préserver l’Algérie française et a fait plus de 1 500 morts en 1961 et 1962. Pourquoi reprendre ce nom, lui demande un fonctionnaire de police ? Kylian répond : « Si on doit intimider une population arabe et africaine, il faut un symbole fort. »
Kylian se raccroche, comme plusieurs de ses camarades de l’OAS, à une identité fantasmée de descendants de pieds-noirs algériens – sa grand-mère est en fait italo-tunisienne. Ils se voient en « résistants » luttant armes au poing contre une prétendue « islamisation » de la France.
Kylian recrute des profils variés au sein de l’OAS. Certains sont des suiveurs manipulables, d’autres oscillent entre opportunisme cynique et convictions politiques, et quelques-uns font montre, comme lui, d’un engagement idéologique réfléchi. Marqués par la précarité affective, des traumatismes familiaux et des échecs scolaires ou professionnels, presque tous souffrent de solitude et d’un sentiment de déclassement. La plupart sont attirés par la violence et la figure du soldat.
Kylian organise l’OAS comme un groupe paramilitaire. Il s’inspire à la fois de l’OAS historique, des conseils publiés par Anders Breivik avant son attentat, des gangs et de l’État islamique. Car djihadistes et suprémacistes s’observent et se copient, partageant les mêmes stratégies de propagande, les mêmes techniques de recrutement et les mêmes modes opératoires. Dans bien des cas, les terroristes ou aspirants terroristes sont mus par un désir de violence, non par une idéologie. Certains, comme Michaël Chiolo, condamné à la perpétuité incompressible pour assassinat, peuvent ainsi passer en quelques mois du nazisme au djihadisme.
Kylian est jugé en octobre 2021 et condamné à neuf ans de prison ferme. C’est là, derrière les barreaux, qu’il rencontre par hasard le sociologue Elyamine Settoul, spécialiste du djihadisme et de la radicalisation, venu donner une formation à des professionnels de l’administration pénitentiaire.
Kylian accepte de se confier au sociologue, qui échange aussi avec plusieurs de ses connaissances. Comparant la trajectoire de Kylian à celle de terroristes islamistes, Elyamine Settoul éclaire les ressorts de la radicalisation suprémaciste, beaucoup moins étudiée que la radicalisation djihadiste car elle est moins meurtrière. Portrait à la fois psychologique et sociologique d’un apprenti terroriste d’extrême droite, ce livre minutieux est un captivant face-à-face, soixante ans après la guerre d’Algérie, entre un chercheur français d’origine algérienne et un nostalgique de l’OAS.
