Toutes lignes brisées

The Mastermind, film écrit et réalisé par Kelly Reichardt, se déroule dans le Massachusetts en 1970. Un menuisier au chômage décide de réaliser un vol d’œuvres d’art dans le musée de sa ville. Un vrai-faux film de casse, avec, dans le rôle principal, un Josh O’Connor aussi lâche qu’envoûtant.

Kelly Reichardt | The Mastermind. Durée du film : 1 h 50

On peut aller au musée pour différentes raisons. Admirer ses toiles préférées, passer le temps, ou faire plaisir à quelqu’un. Ou bien pour repérer les lieux et planifier un futur braquage. The Mastermind (« le cerveau ») suit James Blaine Mooney, la tête pensante d’un futur casse, père de deux jeunes fils et marié à Terry – magnétique Alana Haim, révélation de Licorice Pizza de Paul Thomas Anderson.

Lors d’une visite au musée en famille, James repère les tableaux les plus faciles à dérober. Il mesure ensuite la fiabilité du personnel de sécurité en faisant tomber ses clés. La réactivité du gardien, endormi sur sa chaise, est faible, voire inexistante. Une aubaine. Une fois rentré chez lui, il appelle d’anciennes connaissances qui, munies de collants en guise de cagoules, et de petites housses pour embarquer les toiles, acceptent, plus ou moins, de suivre son plan d’action.

D’emblée, l’ambiance du film se veut décalée : le jazz percussif et cuivré de la bande originale signée Rob Mazurek accompagne le flegme mélancolique de James. La palette de couleurs, terreuses, allant du jaune moutarde au rouge brique, et les tubes de 5th Dimension, achèvent de nous projeter dans les années 1970 d’une petite ville de la Nouvelle-Angleterre.

Comme à son habitude, et après son chef-d’œuvre First Cow, sorti en 2020 dans les salles françaises, Kelly Reichardt filme l’envers du décor. Si First Cow était l’anti-film des « pionniers américains »), The Mastermind est l’anti-film de casse. Car James n’a pas la trempe d’un délinquant, et n’a pas suffisamment rodé son braquage. Comme s’il imaginait que voler et revendre son butin était un jeu d’enfant, son comportement insouciant frôle parfois le pathos. The Mastermind nous montre les tristes détails d’un braquage sans fard, où le peu d’organisation se désorganise. Et l’arc narratif ainsi que que James se retrouvent alors en pleine improvisation, titubant entre les riffs nerveux de la partition de Rob Mazurek et la nonchalance du montage. 

"The Mastermind", Kelly Reichardt (2026) © Condor films
« The Mastermind », Kelly Reichardt (2026) © Condor films

La lenteur quasi psychédélique instillée par Reichardt emprisonne plus qu’elle n’enveloppe son anti-héros, comme lorsqu’elle filme l’échelle que gravit, de nuit, James pour cacher dans une grange les tableaux dérobés. Ou lorsqu’elle filme en 360 degrés, avec cette même lenteur décomplexée, la chambre d’hôtel où il se cache, coupant au cutter le passeport d’un autre que lui. Au fur et à mesure qu’il tente de s’accrocher, James se noie un peu plus.

Kelly Reichardt sait retenir notre attention, et ses films fascinent parce qu’elle exige notre patience, chose rare de nos jours. Et c’est peut-être grâce à la confiance, précieuse, qu’elle développe avec ses spectateurs que nous sommes cueillis par son cinéma, simple et brillant à la fois. Grâce à son regard singulier sur les choses, ses images parviennent à faire jaillir les odeurs d’un jour d’automne sous la pluie-neige, et les saveurs d’un œuf au plat au bacon froid et croustillant ou d’une bière bue trop tard, en pleine nuit, dans une cuisine étrangère. Toutes lignes brisées.

Contribuez à l’indépendance de notre espace critique

Loin d’un film psychologisant, The Mastermind semble à l’image des tableaux volés : porté vers l’inexplicable, vers l’erratique, comme si James se retrouvait dans ces dessins abscons. Et comme si son choix des œuvres à dérober, celles d’Arthur Dove, dans la scène initiale au musée, n’était pas si inconséquent pour cet ancien étudiant en art ayant abandonné ses études. Peintre moderne qui a capturé l’essence de la lumière, du son et de la sensation dans une zone liminale. Tel est le cas de James qui glisse de plus en plus de la figuration à l’abstraction.

Épuré et surréel, The Mastermind est un film sur la rupture de trajectoire de James, qui, ayant quantité de rancœurs pour le monde comme il roule, voit dans le braquage l’ultime porte de sortie. Et tant pis si cela revient à porter préjudice à son père, juge, et à trahir mère, femme et enfants, comme un coup porté au système patriarcal dans son entièreté. Et comme en écho aux manifestations contre la guerre du Vietnam qui ébranlent, à plus ou moins bas bruit, le pays et poursuivent, symboliquement, le récit du début à la fin.