D’avant l’aube, les métiers de rue

Simon Paré-Poupart, éboueur à Montréal durant vingt ans, publie Ordures ! Journal d’un vidangeur, un superbe récit de ses tournées d’hiver, 25 km par jour, sacs poubelle en main et en colère contre notre surconsommation et les regards de travers des passants. Sébastien Jacquot et Marie Morelle, dans Mécaniciens de rue, suivent des migrants qui réparent, désossent, remontent de vieilles voitures à la sauvette pour des clients désargentés. Entre sale boulot et boulot sale, entre travail de rue et entrepôts, rencontre au cœur des banlieues.

Simon Paré-Poupart | Ordures ! Journal d’un vidangeur. Lux, 144 p., 14 €
Sébastien Jacquot et Marie Morelle | Mécaniciens de rue. Réparer et vivre, d’Abidjan au Grand Paris. Presses universitaires de Lyon, 240 p., 20 €

On se réjouit de lire deux récits où domine l’expérience de la rue, le vidangeur québécois (éboueur) et le mécano de rue (à Abidjan et à Paris), ensevelis sous les odeurs, la saleté et la souillure à nous faire tourner la tête. Ce à quoi on ne voudrait pas penser, notre poubelle que l’on délègue une fois remplie. 

Qu’il neige, qu’il pleuve ou qu’il fasse très chaud, Simon court dans les rues de Montréal chaque semaine derrière le camion, il court en colère contre cette abondance des ordures qui augmente chaque année, en colère contre ces écoulements puants sans fin. Car il en voit des dangers, des objets coupants, du verre brisé, des produits chimiques, des piles électriques à ciel ouvert. Il les voit du haut de son marchepied, tout en évitant les chutes, entorses, blessures liées à la manipulation des poubelles trop lourdes, mal placées, cachées par une voiture. « Y a des matins, t’arrives devant une maison pis t’as l’impression que le monde a décidé de vider leur garage en pleine rue. Un vieux BBQ rouillé, des 2×4 pourris, des jouets brisés, des frigos qui sentent la mort. Pis là, t’as le chum qui te dit : « Hey, taboire, regarde donc ça ! ». »

Simon gronde contre le poids, la cadence, les odeurs, les regards aux fenêtres le rideau levé, les automobilistes qui hurlent, « pis là, tu vois un sac qui déborde, pis tu sais déjà que t’as droit à une douche de jus de vidange quand tu vas le soulever. « Câlisse ! » que tu lâches, pis tu te dis que t’es payé pour endurer ça ». La langue de fureur se mêle à l’humour noir pour parler de cette lutte dans les rues, entre frondes et abattements pour tenir le choc physiquement avant l’usure fatale. Avec ses collègues – anciens sportifs ou déclassés du bâtiment –, l’autodérision est de mise, comme cet ancien boxeur qui compte les années qu’il lui reste à faire.

Debout sur le marchepied arrière du camion, ce court récit oral, direct, imagé, nous secoue jusqu’au mal de ventre. « Écoute, mon gars, quand t’es vidangeur, t’es pas juste un gars qui ramasse des sacs. T’es un vrai athlète de rue, un cowboy des poubelles ! On se lève à 4 h du matin, on s’enfile un café noir comme la morve de chat, pis on part à la jobbe, peu importe si y mouille à boire debout ou si y fait un froid à péter les roches. Les bacs, des fois, sont gelés comme des blocs de glace, pis les sacs, ben, y en a qui pèsent comme si y avait un cadavre dedans. Pis là, t’as le choix : tu forces, tu jures un peu, tu sacres ton camp en dedans, pis tu continues. Parce que le camion, lui, il attend pas. »

Simon Paré-Poupart, Ordures ! Journal d’un vidangeur. Lux Editeur, Montréal, 2025. Sébastien Jacquot et Marie Morelle, Mécaniciens de rue. Réparer et vivre, d’Abidjan au Grand Paris, Presse Universitaire de Lyon, 2026.
Mécanicien (New York) © Jean-Luc Bertini

Ne pas mâcher ses mots, aller droit au but, la langue québécoise nous bouscule et casse notre indifférence. Avec une énergie sans faille, Paré-Poupart se moque de nous tout en jouant avec les trésors parfois trouvés sur les rues, « de quoi refaire un appartement tous les jours », comme un roi des freegans, la récupération antigaspi peut-on dire, un meuble, un vélo, des livres, des outils, de quoi équiper pas mal d’amis. En se réclamant « Roi et bouffon », l’auteur s’amuse entre sarcasme et rire sur les découvertes de nuit. Avec ce grand moment, la fonte des neiges, un paysage extraordinaire d’objets, « un festival IKEA à ciel ouvert », jetés et oubliés en plein trottoir. Vision de désolation, objets « victimes innocentes de la surconsommation, de l’obsolescence programmée, des modes, de nos envies, de notre obésité mentale insatiable, de nos insatisfactions renouvelables ». Et de pratiquer le « freeganisme », une forme de revalorisation de nos déchets.

Changement de décor. Changement de trottoir avec l’ouvrage de Sébastien Jacquot et Marie Morelle. Nous sommes entre les rues d’Abidjan et derrière le campus Condorcet sur la plaine Saint-Denis. Les tableaux se croisent. Des mécaniciens vous font signe de vous arrêter pour une courte révision de votre voiture. Tout est à petits prix. Tout est au forfait. Un billet suffira. Entre les casses automobiles des rues arrière et des revendeurs de pièces détachées et des carrossiers au marteau, vous allez rejoindre les véhicules gueules ouvertes, montées sur cric, l’aile en l’air, boîte à outil bâillant sur le caniveau. C’est que le travail au noir en mécanique découle des stratégies de subsistance entre des classes paupérisées des banlieues nord de Paris (et de nombreuses grandes villes) et des mécaniciens migrants déployant des savoir-faire du pays d’origine pour des bagnoles en fin de vie.

Transfert des savoirs ? L’ouvrage navigue entre l’Afrique et les banlieues françaises. Nez dans le moteur ou couchés sous le châssis troué, des centaines de mécaniciens bordent les rues de Dakar et d’Abidjan pour ces véhicules en état de commotion cérébrale. Modèle de débrouille là-bas, ces savoir-faire sont très recherchés sur tous les parkings de banlieue ici, autant pour le diagnostic que pour les dépannages d’urgence. Formidable voyage ! « Ici, on trouve toujours quelqu’un dans la famille qui sait faire. » On triture, on ressoude, on cherche la fuite, on débranche et on raccorde, la voiture fatiguée est aussi un défi qui attire les jeunes dans les garages privés de fond de cour.

Contribuez à l’indépendance de notre espace critique

Incroyable affinité ? Pourtant, le travail certifié là-bas s’inscrit dans la précarité ici : au-delà des risques de blessures et de l’outillage obsolète, on y trouve des relations âpres, des contrôles de la police insidieux, des confiscations de matériel ou des amendes, des saisies de véhicules. Ce qui implique des veilleurs et des protecteurs, toute une organisation pour contrôler la rue et les arrière-cours. D’autant plus qu’être « sans-papiers » redouble les risques et les incertitudes.  Il nous faut du temps pour saisir que les gestes ici ne s’inscrivent pas dans le même sens que les gestes là-bas. Et pourtant, l’enquête montre une assise commune. On y relève une même et solide occupation de l’espace par des activités connexes, la vente alimentaire de rue, les grillades, boissons et vêtements, des sociabilités qui mêlent le voisinage, des clients en attente. Et surtout la passion de résoudre des problèmes : les mécanos passent des heures à chercher le problème, à tester-retester des pièces. Tout le monde retient son souffle au bord du trottoir dans l’attente d’entendre résonner la fureur d’un moteur.

Les échanges et la fabrique de la confiance vont bon train. Si bien qu’on fait de la centralité migrante, de la centralité populaire, une centralité d’entente. Un bien précieux en ces temps de violence raciste !

Malgré la différence entre l’éboueur (qui a un statut) et le mécanicien à la sauvette (sans statut), l’espace public oblige à gérer des interactions imprévisibles avec les automobilistes, les passants, le voisinage, la police, le mauvais client ou le râleur qui ne trouve plus sa poubelle. Savoir négocier « sa place » et « prendre place » au bon moment, voilà ce que mettent en lumière nos auteurs. Un sale boulot en somme, au croisement des égoutiers, livreurs, élagueurs, maçons, charpentiers, petites mains commerçantes, et tant d’autres métiers de rue qui nous font si promptement changer de trottoir.