Les métamorphoses de Casterman

Issu d’une thèse d’histoire sous la direction de Pascal Ory, l’ouvrage de Florian Moine, Casterman de Tintin à Tardi (1919-1999), apporte une pierre importante à l’histoire du livre. Il retrace en détail, dans le cadre technique, économique et culturel de l’édition en Europe de l’Ouest, « les mutations de l’entreprise et de sa production, depuis les lendemains de la Grande Guerre jusqu’aux processus de globalisation éditoriale à la fin du XXe siècle ».


Florian Moine, Casterman de Tintin à Tardi (1919-1999). Les Impressions nouvelles, 434 p., 29,50 €


Ce pavé de plus de 400 pages est l’aboutissement d’un travail de plusieurs années sur un ensemble de sources, en premier lieu le fonds Casterman aux Archives de l’État à Tournai en Belgique. Ses recherches ont été élargies aux archives municipales de Tournai et à celles de différents centres spécialisés. Cette histoire de Casterman intéressera bien sûr les spécialistes de Tintin et d’Hergé tant elle apporte, grâce à des éléments peu connus ou inédits, un angle nouveau à l’exégèse tintinologique. Elle offre aussi aux bédéphiles un éclairage passionnant sur l’histoire du neuvième art dans les trois dernières décennies du XXe siècle.

Casterman de Tintin à Tardi (1919-1999), de Florian Moine

Des ouvrières dans l’atelier de reliure. On aperçoit les petits livres de piété édités par Casterman (années 1930) © Les Impressions nouvelles

Comme le rappelle Florian Moine, « soucieux de retracer l’histoire de l’entreprise et de mettre en valeur ses archives, Louis-Robert Casterman reçoit à Paris [dans les années 1980] l’historien Henri-Jean Martin (1924-2007), principal fondateur de l’histoire du livre en France ». Celui-ci dirige alors avec Roger Chartier l’imposante Histoire de l’édition française (Fayard, 4 vol., 1983-1986). Il aiguille vers Casterman l’un de ses élèves de l’École des chartes, Serge Bouffange, lequel soutient sa thèse sur la « vénérable maison catholique » depuis sa fondation, en 1776, jusqu’au lendemain de la Première Guerre mondiale [Pro Deo et patria. Casterman : librairie, imprimerie, édition. 1776-1919, Genève, Droz, 1996]. En décryptant la période suivante, Florian Moine prolonge la perspective tracée par Serge Bouffange sur Casterman « avant Tintin ». Il s’inscrit également dans une problématique soulevée par l’histoire culturelle, comme chez Sylvain Lesage : « la transformation majeure de la bande dessinée se joue au moins autant dans les manières de publier et transmettre la bande dessinée que dans les thématiques abordées ou les modes d’incarnations graphiques » (Publier la bande dessinée. Les éditeurs franco-belges et l’album, 1950-1990, Villeurbanne, Presses de l’Enssib, coll. « Papiers », 2018).

La maison Casterman, à la fois éditeur et imprimeur, a vu se succéder sept générations de la même dynastie familiale jusqu’à la disparition de l’entreprise en 1999. Le point de départ de l’enquête de Florian Moine, l’année 1919, correspond « à un tournant dans l’histoire de la société, qui ouvre son catalogue à de nouveaux horizons et développe son appareil productif ». L’auteur va ainsi écrire, en trois parties chronologiques, « l’histoire socio-économique de l’entreprise, de ses employés à ses dirigeants, et celle de sa production éditoriale, des livres de piété de l’entre-deux-guerres aux bandes dessinées tirées de la revue (À Suivre), en passant par les deux principales contributions de Casterman à la culture de masse : Les Aventures de Tintin et Martine»

Casterman de Tintin à Tardi (1919-1999), de Florian Moine

La direction (familiale) des éditions Casterman en 1958 © Les Impressions nouvelles

Dans la première partie du XXe siècle, on observe l’élargissement du fonds de commerce de Casterman. Spécialiste des livres de piété (« Des livres pour nourrir la foi »), d’éducation morale (« comment défendre la morale catholique dans le monde moderne ») et des livres de prix (« pour édifier l’enfant »), l’éditeur-imprimeur va investir dans le livre d’étrennes (en particulier avec les albums d’Hergé depuis 1933), le fructueux marché de l’impression des annuaires téléphoniques belges, la littérature pour la jeunesse et l’édition enfantine dans les années 1950, les livres éducatifs et les encyclopédies dans les années 1960. Enfin, derrière Hergé, après des décennies de timidité, Casterman développe « une stratégie de création ambitieuse en direction de la bande dessinée » dans les années 1970 avec le lancement de (À suivre).

« La correspondance éditoriale avec écrivains, dessinateurs ou directeurs de collections constitue une source particulièrement précieuse pour comprendre les relations économiques et sociales entre éditeur et auteur », souligne Florian Moine. On découvre ainsi comment les cadres de Casterman interviennent directement dans le contenu des livres de prix ou des « bons » romans publiés dans l’entre-deux-guerres en y ajoutant une « note religieuse ». Sous la pression du « droit de regard et de censure des institutions catholiques », cette littérature doit diffuser une « atmosphère » catholique ; les récits doivent être moraux et mettre en avant les valeurs chrétiennes : « Ces références sont généralement des ajouts effectués soit par l’auteur à la demande de l’éditeur, soit par l’éditeur lui-même une fois le manuscrit accepté. » Bien plus tard, à l’heure des transformations de l’Église, l’entreprise s’ouvrira « à une pensée catholique de gauche […] à rebours de sa tradition éditoriale conservatrice » et on assistera à « l’effacement progressif des albums religieux », puis à leur disparition… À la fin des années 1960, Casterman entamera même une collaboration avec le planning familial et les pédagogues de l’Éducation nouvelle, confiant, entre autres, la direction d’une collection à la militante féministe Catherine Valabrègue.

Casterman de Tintin à Tardi (1919-1999), de Florian Moine

Visite d’Hergé chez Casterman en 1976 (à gauche, Louis-Robert Casterman) © Les Impressions nouvelles

Politique éditoriale, stratégie industrielle, investissements, concurrence au sein du marché de l’imprimerie et de l’édition, transformation du catalogue et de la structure de l’entreprise, histoire du mouvement ouvrier et modèle paternaliste défendu par les dirigeants, accommodement de l’entreprise pendant la guerre, résistance passive de Louis Casterman, ambition intellectuelle après la guerre avec le lancement de La Revue nouvelle, basculement progressif du centre de gravité de l’entreprise vers la France… Le nombre d’aspects de l’histoire de l’entreprise abordés est impressionnant. En filigrane, on découvre également comment la maison Casterman a été intimement liée à Tournai. En 2011, dans l’introduction du petit ouvrage publié à compte d’auteur Tintin chez Casterman, Louis-Donat Casterman tenait à « ajouter aux noms de Tintin et Casterman celui de Tournai, tant il est vrai que ce sont les hommes et les femmes de cette ville qui ont mis, durant trois quarts de siècle, leur expérience professionnelle au service de la diffusion d’une œuvre d’envergure internationale ». C’est finalement sur les rives de l’Escaut, dans les anciens locaux de la maison Casterman, rue des Sœurs-Noires, que les Archives de l’État accueilleront le fonds de l’éditeur à la fin des années 2000.

Dès l’introduction, Florian Moine souligne combien « faire l’histoire de la maison Casterman, c’est poser la question de la part de l’éditeur dans la construction du succès des Aventures de Tintin, […], et dans l’édification du mythe qui entoure Hergé ». Dans une approche uniquement auctoriale, la fortune critique d’Hergé et l’inflation de l’exégèse rejettent « dans l’ombre les interventions de l’éditeur, pourtant déterminante, dans les mutations et le succès commercial des Aventures de Tintin». Moine propose ainsi « une histoire éditoriale des Aventures de Tintin qui, au-delà de l’exégèse de l’œuvre, cherche à mettre au jour les conditions, les étapes et les circonstances de la création d’un best-seller ». On s’attardera évidemment sur « une innovation fondamentale : le passage à la couleur des Aventures de Tintin ». En retour, l’auteur analyse le rôle fondamental du « succès colossal des albums d’Hergé » dans le modèle économique de Casterman… (À Suivre) doit beaucoup à Hergé ! En effet : « L’énorme succès en librairie de Tintin et les Picaros, paru au printemps 1976, offre à Casterman une marge de manœuvre économique qui facilite la mise en route l’année suivante du projet de revue et confirme le potentiel commercial d’une politique éditoriale centrée sur la bande dessinée ».

Casterman de Tintin à Tardi (1919-1999), de Florian Moine

Étienne Pollet et Jean-Paul Mougin lors du lancement de la revue (À Suivre) à Angoulême en 1978 © Les Impressions nouvelles

Dans les années 1970, Casterman « doit impérativement trouver de nouveaux débouchés après l’effondrement de l’édition religieuse et ses échecs dans la littérature générale ». Ainsi naît le projet (À Suivre), dans l’ébullition suscitée par Mai 68 au sein du milieu de la BD, et dans le cadre de la légitimation du médium et de la canonisation d’Hergé. Le statut d’éditeur d’Hergé confère à Casterman « une légitimité dans le milieu de la bande dessinée, une position dont il convient de tirer profit ». Il se montre attentif aux transformations qui agitent le champ du neuvième art et, grâce au lancement de la revue et de la collection des « romans en bande dessinée » (l’éditorial du premier numéro de (À Suivre) évoque « l’irruption sauvage de la bande dessinée dans la littérature »), il devient en quelques années « l’un des principaux acteurs – et l’un des plus innovants – du marché de la bande dessinée », donnant naissance à une génération d’auteurs. La description de cette aventure éditoriale – où l’on retrouve Pratt, Tardi, Schuiten et tant d’autres – à travers les archives de la maison est passionnante. Elle complète utilement l’ouvrage dirigé par Sylvain Lesage et Gert Meesters, (À Suivre). Archives d’une revue culte (PUFR, 2018), auquel Florian Moine avait participé.

Mais, pendant ce temps : « Les transformations qui affectent l’économie du livre mettent à mal le modèle de l’éditeur-imprimeur familial de Casterman. » Plusieurs erreurs stratégiques vont être commises. Une autre cause mènera à la disparition de l’entreprise familiale : depuis les années 1950, Tintin a constitué une véritable « rente de situation », la maison d’édition semble « de plus en plus dépendante d’Hergé ». « Les Aventures de Tintin deviennent un produit de consommation culturelle de masse » ; paradoxalement, ce succès contribuera à la fragilité de l’entreprise, tant sa santé économique est corrélée aux ventes des albums. À la fin des années 1990, l’affaissement des ventes des Aventures de Tintin fragilise le département édition et l’appareil de distribution. La messe est dite : on assiste à la chute de la maison de la rue des Sœurs-Noires en 1999. Elle deviendra en 2012 une filiale de Gallimard (groupe Madrigall, troisième pôle éditorial français), un étonnant retour des choses pour une maison un temps surnommée « le Gallimard de la bande dessinée ».

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