De la presse à l’infotainment

« Bâtonner » signifie, dans le jargon journalistique, recycler une dépêche à peine amendée pour la republier sous une nouvelle bannière. Le procédé, peu scrupuleux au premier abord, connaît pourtant un grand succès dans les rédactions web. Sophie Eustache, elle-même journaliste, fait le récit de l’effondrement moral du quatrième pouvoir en démocratie.


Sophie Eustache, Bâtonner. Comment l’argent détruit le journalisme. Amsterdam, coll. « L’ordinaire du capital », 120 p., 10 €


Qu’est-ce qui mérite d’occuper une place dans l’espace médiatique ? Voilà le fil rouge tiré tout au long de l’ouvrage de Sophie Eustache, qui permet d’élucider les transformations profondes connues par le journalisme ces trente dernières années, et  que résume parfaitement l’idée d’un glissement des « entreprises de presse » vers des « lieux de production de l’information ».

La nouvelle, le scoop, tout ce qui, hier, était dignement éligible au statut d’information médiatique, semble perdre aujourd’hui de plus en plus d’épaisseur, au point qu’un rien suscite un article. Les pratiques journalistiques sont désormais mues par un impératif d’occupation de territoire sur le web. Élargir « l’ensemble des espaces publicitaires disponibles » requiert une production médiatique pléthorique, si bien que, pour qualifier cette profusion de textes, on a débaptisé les « articles » pour ne plus parler que de « contenus ». L’information ne vaut donc plus que comme simple unité de sens, n’ayant d’autre fonction que d’honorer un contenant et d’accompagner des encarts publicitaires. « On avait une to-do list où chacun rentrait les sujets qu’il allait traiter, donc il en rentrait 5 ou 6 sur Game of Thrones, par exemple : une chronique sur le résumé de l’épisode, le résumé en GIF, ce qu’on attend pour la saison prochaine… toute une déclinaison d’articles ! », confie un jeune journaliste forcé à faire feu de tout bois et à imaginer pour un même sujet tout un kaléidoscope d’angles de traitement.

Cette perte de prestige de l’information bouleverse en profondeur l’organisation du travail journalistique : elle fait disparaître la salle de rédaction et apparaître le desk, sorte d’open space qui réunit toutes les chevilles ouvrières fortement précarisées dont la seule fonction est d’usiner des textes en série, au rythme de deux par heure environ. Les jeunes journalistes, ou « rédacteurs web » du desk, ne traitent que de données factuelles, ils ne font plus d’analyses, ni de reportages, ni d’enquêtes. Symptôme notable de cette déqualification du travail journalistique, la plupart des rédactions web n’organisent plus précisément leurs contenus selon des rubriques, tellement le fond des articles est standardisé, général.

Sophie Eustache, Bâtonner. Comment l’argent détruit le journalisme

Dictée d’un article au bureau étranger du New York Times (1942) © Library of Congress

Dans leur grande diversité, les médias du web se présentent donc davantage comme des catalogues de toutes les gloses possibles, à un moment donné, sur un état du monde. De là découle une nouvelle conception du métier de journaliste qui ne vise plus la vérité ou la description du monde social, mais qui consiste en une sorte de babillage continu, traitant l’information comme un prétexte, un expédient. La plupart des « contenus » ne visent en effet qu’à frayer dans l’océan du web des pages nouvelles et des encarts publicitaires.

Cette situation pousse très loin le constat que faisait déjà Günther Anders dans L’obsolescence de l’homme en 1956. Le philosophe y repérait le défaut de réalité dont souffrent les nouvelles que nous rapportent les médias. Ces informations répondent à des normes éditoriales et éthiques qui leur imposent de se présenter comme des prédicats privés de sujet : « Béziers : il bat sa femme à mort ». Au prédicat, ici la réalisation d’un meurtre et ses circonstances, ne correspond qu’un sujet proprement « fantomatique ». Mais un pas nouveau semble bien avoir été franchi dans le dépouillement du prédicat, qui, après avoir perdu son sujet, a aujourd’hui perdu l’intention dont il procédait : il ne s’agit plus d’écrire sur quelque chose, mais d’écrire tout court, de produire ad nauseam et de noyer le journalisme dans cette grande intransitivité.

Sophie Eustache se plaît à rappeler la distinction que le poète Bernard Noël faisait dans L’outrage aux mots (P.O.L, 2010) entre censure et « sensure », le second terme remplissant la même fonction restrictive que le premier, débarrassant l’espace public de ses contenus les plus tendancieux, non plus en proscrivant certains discours, mais plutôt à grand renfort d’abus de langage, de néologismes abscons et d’approximations. Les contraintes formelles pesant sur les rédacteurs, conséquence évidente des contraintes temporelles qu’ils subissent, forcent le recours à une langue sèche, aux topoï et aux formules toutes faites. Puisqu’il faut écrire sur tout, sur d’autres « contenus », sur des tendances émergées des réseaux sociaux, alors prospère la « sensure » sur ces métadiscours et ces empilements de dires, éloignés de tout sujet tangible, orphelins de référent.

En matière de censure, il est évident que la dépendance de plus en plus importante des médias à l’égard des régies publicitaires, qui fondent près de 40 % du chiffre d’affaires total du secteur, justifie certains choix éditoriaux. Depuis les débuts de l’ère Bolloré, tout journaliste de Canal+ auteur d’un contenu à charge contre la gestion de l’Olympique de Marseille s’expose à des représailles de sa hiérarchie au motif que l’OM, comme BNP ou LCL, entretiennent des partenariats avec la chaîne. Le patron de la chaîne a dès lors beau jeu de se défendre de toute intention de censure, arguant plutôt d’une collaboration en bonne intelligence, où l’on aurait tort de se mettre ses propres partenaires à dos.

De fait, les pressions et charges mentales subies par les journalistes du desk compliquent le respect de certaines exigences journalistiques, comme la vérification ou le recoupement de données. Cela reconfigure en profondeur le régime de vérité en vigueur dans l’espace médiatique. En effet, la complexité du monde, l’opacité qui pèse sur de nombreux sujets, l’intrication des causes, font que bien souvent la vérité résulte davantage de normes d’assentiment que d’une parfaite adéquation entre le réel et les représentations. Au rythme des contre-enquêtes, les contre-vérités abolissent fréquemment les anciennes conclusions, et ainsi progresse l’histoire des affaires. Nantie d’un certain prestige et d’un solide maillage de correspondants, l’agence France-Presse, dont il est absolument commun pour nombre de médias de recycler les dépêches, s’est ainsi positionnée comme l’autorité détentrice de la vérité journalistique : « Les travaux de Julia Cagé, Marie-Luce Viaud et Nicolas Hervé ont démontré que 64 % des publications reprenaient tout ou partie de textes déjà publiés ailleurs, sans jamais citer la source originelle. »

Fabriquée de facto par nombre de journalistes conduits, faute de temps, à bâtonner les textes succincts des dépêches, ce quasi-monopole de l’AFP sur la production originale d’information, dans le domaine francophone, condamne une grande partie du monde médiatique à un traitement univoque de l’actualité. Le fact-checking agit, dans ce contexte, comme instance de confirmation délivrant les brevets d’authenticité. Or, pointe Sophie Eustache, le fact-checking, tout en couronnant une forme de journalisme de canapé, repose sur « une vision bornée et technocratique de la politique […] où le changement n’est concevable que dans le cadre institutionnel existant ».

« Sensure » et univocité : voilà donc les deux pièges qui enferment le journalisme aujourd’hui, qui tarissent la langue au point de la rendre tellement sèche qu’elle deviendra muette. Malmenés au sein du mouvement des Gilets jaunes, certains journalistes ont entrepris leur autocritique. Et si, avant de fonder des conseils de surveillance, des autorités suprêmes chargées de rappeler les journalistes à leur sacerdoce, on les considérait à nouveau pour ce qu’ils sont : des gardiens, sinon des guérisseurs, du langage ?

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