Mémoire de Jenny

Vie de ma voisine tient davantage du témoignage que du roman. En effet, ce chant des souvenirs à deux voix rend compte de la vie passionnée, passionnante et douloureuse d’Eugénie Plocki, dite Jenny, petite fille née française de parents juifs polonais. Être née française n’est pas anecdotique : c’est ce qui la sauvera durant les années où, oui, la France a bel et bien collaboré et envoyé ses résidents juifs à la mort.


Geneviève Brisac, Vie de ma voisine. Grasset, 180 p., 14,50 €


L’ouvrage naît d’une rencontre miraculeuse entre deux femmes, sous la houlette spectrale de Charlotte Delbo, comme un signe de celle qui riait fort et préparait avec soin tous ses repas, cadeaux quotidiens d’une vie qui continue. L’écrivaine accompagne, entend, recueille la parole et la mémoire de Jenny qui décrit ce que fut la vie d’une famille juive militante, en partie intellectuelle, et pour beaucoup de ses membres vivant dans des conditions difficiles – lot ingrat de nombre d’immigré-e-s. Ses parents, marchands de bas sur le marché d’Aubervilliers, s’étaient émancipé-e-s des traditions religieuses pour explorer les chemins du combat politique, avec l’audace heureuse et avide de celles et ceux qui découvrent d’autres horizons de pensée. Mais voilà, l’histoire avec sa grande hache, comme dirait Perec, les a fauché-e-s au midi de leur vie, après que le couple, avec le déchirement de l’amour et du courage, a fait libérer leurs enfants « français » de la villa où la police de Vincennes avait regroupé toutes les victimes de la loi du 4 octobre 1940, qui permettait l’internement des juifs étrangers.

Geneviève Brisac, Vie de ma voisine, Grasset

Geneviève Brisac © J.-F. Paga

Ce récit polyphonique, où tantôt Jenny raconte à sa voisine, la narratrice, à l’aide de la première personne du singulier, tantôt la narratrice reprend la main, s’inscrit très précisément dans le cadre de transmissions perpétuellement recommencées. Il y a tout d’abord la transmission par l’éducation : le père de Jenny, Nuchim Plocki, lui parle des révolutions, de la gauche, lui fait lire à haute voix les classiques de la grande littérature française engagée, comme Victor Hugo. Il y a ces deux heures fatidiques qui précèdent la séparation d’avec les parents où la mère, Rivka, transmet dans l’urgence tout ce qu’elle peut à sa fille pour la suite de son existence. Alors elle mêle, dans un dernier élan vital, l’ordre ménager et la liberté amoureuse, la nécessité de la poursuite des études et la sexualité maîtrisée. Tout se dit dans le même élan de liberté féministe. Enfin, la transmission la plus précaire et paradoxalement la plus puissante pour l’avenir est celle de ce petit mot glissé par le père dans son wagon à bestiaux qui ordonne à ses enfants, en yiddish : « vivez et espérez ». Et c’est peut-être par fidélité à cet axiome que Jenny devient institutrice, transmet la lecture, la langue, donc les idées à ces enfants créatifs avec lesquels elle pratique une pédagogie émancipatrice et libertaire. Elle-même transmet encore par la traduction, par le témoignage auprès de Geneviève Brisac, par l’acceptation, finalement, que Marine, la petite fille qu’elle a élevée, se fasse tatouer le numéro de déporté du compagnon de Jenny, qui l’a éduquée avec elle. Une transmission douloureuse.

À nous lectrices et lecteurs, ce récit transmet un passé que, à l’image de la narratrice au début du texte, nous pourrions être tenté-e-s de remiser à la cave. Mais il faut bien au contraire le recueillir et l’alimenter de ces images glorieuses du Front populaire au cours duquel Nuchim se mêle aux ouvriers dont il partage la condition et les combats, de ces images ensoleillées du mouvement des auberges de jeunesse qui fut un incroyable vecteur de politisation et de découverte de la liberté, de ces discussions avec Maurice Nadeau ou avec le poète surréaliste Benjamin Péret…

La force de la transmission de Jenny est ponctuée de citations glanées par Genevière Brisac, qui créent un écho poétique ou historique avec ce récit faisant refleurir un passé dont notre mémoire actuelle se révèle quelque peu oublieuse.

Doriane Spruyt

À la Une du n° 31