Un nouveau livre d’or

Où en est la poésie aujourd’hui, ce sous-continent de la littérature, « nouveau monde », « monde en plus venant accroître l’étendue des terres jusqu’alors arpentées », trop ignoré mais diablement vivace, existant et fécond à en juger par la copieuse anthologie que publient les éditions Flammarion ? Yves di Manno et Isabelle Garron répondent à cette question avec éloquence, érudition et une partialité assumée. Cette dernière est de mise : une anthologie, par principe, ne peut et ne doit pas tout recenser. Alors, autant qu’elle ait des partis pris et qu’elle les revendique. Nous avons choisi de mettre en valeur ce volume comme un choix de la rédaction, et nous avons demandé à Anne Malaprade, membre du comité de rédaction du Cahier critique de poésie d’en rendre compte.

« Ce volume est donc un acte », écrivent-ils également dans leur introduction et, reformulant notre question initiale, ils ajoutent : « Que peut être un poème aujourd’hui ? » Leur réponse commence par l’évocation de quatre surréalistes, Joyce Mansour, Jean-Pierre Duprey, Gherasim Luca et Jean Malrieu, et se poursuit jusqu’en 2010 avec « Quelques nouveaux et nouvelles venues ». Les regroupements de poètes s’effectuent souvent par générations et autour d’une revue qu’ils ont créée ou qui a catalysé leur mouvement. Le commentaire des auteurs n’exclut pas la critique, parfois sévère, comme c’est le cas à propos de « l’inexorable progression du discours critique aux dépens de la création elle-même et l’effacement progressif des écrivains derrière la prose des commentaires » qui affectent les années 1960 et, à leur avis, la revue Tel Quel. Ce qui ne les empêche pas de valoriser l’énergie créatrice de Denis Roche ou de Pierre Guyotat, mais qui rappelle les luttes passionnées de la décennie 1970-1980 autour de la poésie et de la littérature en général.

Au cours d’une trentaine de chapitres consacrés à des familles poétiques spécifiques, les auteurs font la part belle à une centaine de poètes, hommes et femmes (ces dernières sont nombreuses), qui bénéficient d’un véritable article de présentation et d’une brève anthologie de leur œuvre (de sept à parfois vingt pages pour les plus admirés). C’est ainsi que se succèdent, autour de la revue L’Éphémère, Yves Bonnefoy, André du Bouchet, Jacques Dupin, Louis-René des Forêts ; autour de Change et d’Action poétique, Henri Deluy, Jacques Roubaud, Paul Louis Rossi, Jean-Pierre Faye, Danielle Collobert ; autour d’Orange Export Ltd, Anne-Marie Albiach, Claude Royet-Journoud, Jean Daive, Emmanuel Hocquard. Hors des revues, il y a les « solitaires », comme Georges Perros ou Christian Dotremont, ou, dans d’autres chapitres correspondant à des générations différentes, Bernard Noël, Jude Stefan…  Des Belges (seule exception à la règle que se sont fixée les auteurs : se limiter à l’Hexagone), des « réalistes », des « diseurs », de nouveaux lyriques, des narrateurs ou narratrices… Dès la décennie 1980, les femmes sont de plus en plus nombreuses, jusqu’à figurer, vers 2010, à égalité avec les hommes.

M. É.

Yves di Manno & Isabelle Garron, Un nouveau monde. Poésies en France 1960-2010, Flammarion

Isabelle Garron © Jean-Luc Bertini


Yves di Manno et Isabelle Garron, Un nouveau monde : Poésies en France 1960-2010. Flammarion, coll. « Mille & une pages », 1 526 p., 39 €


La réalité formelle et factuelle du poème se distingue, s’affirme, s’impose, qu’elle soit verticale ou horizontale : elle résiste à la ligne, se détache des lignes enchaînées et enchaînantes. Nous sommes beaucoup à désirer approcher et apprivoiser ces travaux, ces événements et précipitations verbaux, et néanmoins souvent démunis pour apprécier et goûter les textes en question. Effectivement, le poème surprend et suspend le cours de nos lectures ordinaires. L’anthologie poétique apparaît alors comme un choix éclairé qui, à partir d’un cadre temporel marqué, donne à voir et à entendre, mais aussi ordonne, coordonne et organise, flèche et narre, l’histoire immédiate des voix et des formes poétiques. Le travail proposé par Yves di Manno et Isabelle Garron, eux-mêmes éditeurs, traducteurs et poètes, cartographie « un nouveau monde », ce nouveau monde tel qu’il ne cesse de se recréer, de se modifier, de se configurer et de réinventer la poésie en autant de pluriels surprenants.

Comme Michel Murat l’a récemment rappelé dans un entretien avec Florence Trocmé pour Poezibao, une anthologie vise traditionnellement trois objectifs. Elle exemplifie, c’est-à-dire met en avant des fragments ou des extraits : des parties qui, dans une certaine mesure, doivent valoir pour le tout. Elle met en œuvre une certaine idée de la poésie, objet verbal plus ou moins bien identifié qui ne cesse de susciter des commentaires et des définitions par nature historiques, contingents et fluctuants. Elle propose enfin une ou des hypothèses historiographiques, en mettant en œuvre des articulations, des continuités, des oppositions ou des complémentarités entre des mouvements, des sensibilités et des projets qui s’expriment notamment par des choix formels. Isabelle Garron et Yves di Manno ont effectué un long voyage, qui s’étend sur quatre ans (sans compter, bien sûr, leurs lectures, leurs pratiques, leurs connaissances antérieures), afin de visualiser un espace-temps dont on pourrait dire qu’il est « si loin si proche ». Ils proposent, à l’ouverture du livre, un texte programmatique intitulé « Vestibule », jouant bien évidemment sur le double sens de ce mot : « entrée » certes, dans un bâtiment majestueux et vaste (l’ouvrage fait plus de 1 500 pages), mais aussi « cavité du corps humain donnant accès à des organes creux » ; on parle alors de vestibule de l’oreille, du vagin ou du larynx.

Poésies souterraines, murmurées, en partie cachées et recouvertes, à découvrir ou redécouvrir, dont Isabelle Garron et Yves di Manno scrutent les contenus, se réclamant de Julien Gracq commentant André Breton : « Il serait certes très nécessaire pour la clarté des débats en cours de tenter de préciser, après un demi-siècle de recherches et de controverses, le contenu au moins approximatif qu’on entend donner à ce mot de poésie pour lequel on a rompu tant de lances et noué tant de malentendus. » Il s’agit, en effet, d’une exploration à visée clarificatrice et pacificatrice, de la mise au jour apaisée d’un univers et d’un paysage traversés par des disputes, des polémiques, des controverses quant à la définition de la poésie, de la traversée distanciée d’un continent pour laquelle nous avons besoin de repères, d’outils (cartes, boussoles, lunettes de vue) qui sont ici réunis. Un fil chronologique est déroulé, des groupes et des familles sont identifiés, des singularités sont soulignées, sans pourtant que des repérages en termes de centre et de marges soient proposés. Bref, quelque chose se passe, un flux de propositions et d’écritures, une série d’expériences et de tentatives, dont il s’agit ici d’acter la présence, la force et la détermination. Dans leur texte liminaire, les deux auteurs utilisent souvent les termes « passe », « passage » ou « dépassement » : espoir que la lecture soit à la fois l’expérience d’un trajet et d’un transport, celle d’un changement d’état, d’une admission et d’un écoulement. On écrit, on lit, et rien ne sera plus jamais comme avant.

Yves di Manno & Isabelle Garron, Un nouveau monde. Poésies en France 1960-2010, Flammarion

Yves di Manno © Jean-Luc Bertini

Il a été question d’un « Vestibule », on l’a dit. Alors à quoi ressemble le domaine dans lequel on entre ? Quelles salles va-t-on traverser ? Quels escaliers va-t-on emprunter ? À quel grenier, à quelle cave va-t-on accéder ? L’anthologie raconte les poésies en France depuis 1960 (date d’une nouvelle crise de vers, ou du vers) jusqu’à 2010, par blocs de dix années, et propose un certain nombre d’arrêts sur images : ces derniers peuvent renvoyer à des groupes constitués par un mouvement (« Derniers feux surréalistes », « L’Oulipo »), par le collectif d’une revue (« Autour de L’Éphémère »), renvoyer à des collectifs réunis par un éditeur (« Orange Export Ltd ») ou par un choix formel (une réflexion sur le vers, une attirance pour la fiction et la narration), une pratique (la traduction), un changement de cap ou une réaction, voire un retour (« Des réalistes, encore »), l’apparition de voix jusque-là peu repérables (« Une autre génération de femmes »).

Impossible de lire cet ouvrage comme un roman, depuis sa première jusqu’à sa dernière ligne : on le feuillette, on le pèse, et on y entre plutôt par l’index général des noms propres puis des revues, par la lecture de la table des matières, comprenant bien vite que cette somme va devenir une référence dont on ne pourra plus se passer, tant elle regroupe d’informations et de données, de propositions et d’ouvertures. Une bibliographie générale offre ainsi un choix d’anthologies antérieures, avec un intérêt particulier porté à celles qui, « partisanes » et « orientées », fournissent un « fil directeur » qui permet d’y voir plus clair. On trouve également un florilège d’essais poétiques qui relèvent d’une « critique active » ou d’une « poétique privée », ainsi qu’une liste d’essais, d’études et d’ouvrages généraux qui sont le fait d’analystes et de lecteurs moins directement impliqués par l’acte qu’est le poème : critiques, universitaires ou prosateurs, par exemple. Enfin, pour chaque chapitre est proposée, en fin de volume, une bibliographie complémentaire qui offre d’autres noms, d’autres œuvres, d’autres références moins connues.

Quant à l’aventure de notre lecture, elle réintroduit du désordre, de la contingence, de la discontinuité : on repère les noms propres surlignés en gras (ils sont une centaine à avoir droit à une notice et à un choix de textes) ; on vérifie que notre panthéon personnel est présent, ou pas (regret, par exemple, que Jabès, Jaccottet, Emaz soient si rapidement évoqués, regret que Didier Cahen, Henri Droguet, Pierre-Yves Soucy, Patrick Wateau ou encore Ludovic Degroote, Gérard Haller et Isabelle Balandine Howald soient « oubliés ») ; on se dit qu’on aimerait connaître les noms de ceux qui ont été volontairement écartés afin de mieux percevoir et comprendre la cohérence et la politique des choix mis en œuvre (la liste des refusés constitue un révélateur déterminant) – mais la curiosité est un vilain défaut… On saute d’un nom connu à un nom inconnu, comme on consulterait un livre d’art ou un album photographique, comme on avance dans un terrain dont on découvre progressivement qu’il se constitue en paysage.

« Le temps passe et c’est toujours depuis un autre lieu du temps que nous essayons de comprendre une chose advenue », écrivait Bernard Noël dans L’espace du poème [1]. Cette anthologie arrête le temps mais restitue son épaisseur et sa durée, ses pauses et ses accélérations : finalement, elle invente et dispose une scène sur laquelle il revient au lecteur de choisir de faire jouer tel ou tel poète, tel ou tel collectif, tel ou tel mouvement. Elle a le mérite d’ouvrir notre présent à la présence des poèmes, et de rappeler combien une poétique active est, aussi, celle des lecteurs. Lire dans la compagnie d’Isabelle Garron et d’Yves di Manno, c’est faire l’expérience d’une « immersion éblouie » dans un monde qui touche à la fois l’origine et l’avenir, le proche et le lointain, l’autre et le même, le nouveau et l’ancien. C’est intensifier la question poétique, question inquiète et grave, essentielle et vigilante.


  1. Bernard Noël, L’espace du poème, P.O.L, 1998.

Anne Malaprade

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