Comment juger un Eichmann ?

Le livre qu’Hannah Arendt a consacré au procès Eichmann de 1961 lui a certes conféré la notoriété mais sur la base d’un scandale. Celle en qui il est désormais convenu de voir une philosophe majeure aurait fait preuve alors d’une certaine légèreté journalistique doublée d’un manque d’empathie avec la souffrance des Juifs européens. On peut pourtant juger ce livre plus profond que l’essai sur le totalitarisme auquel il est convenu de rendre toujours hommage.


Martine Leibovici et Anne-Marie Roviello, Le pervertissement totalitaire : La banalité du mal selon Hannah Arendt. Kimé, 352 p., 29 €


À force qu’on nous l’ait tant répété, il paraît désormais aller de soi que le totalitarisme est un phénomène politique unique dont la première moitié du XXe siècle a seulement montré qu’il pouvait prendre des formes diverses comme les justifications qu’il s’est données. Avec le recul, nous sommes plutôt sensibles à ce que pouvait avoir de circonstanciel Les origines du totalitarisme, cet essai rédigé au début de la guerre froide par une Américaine. Ce n’est pas que soient complètement apaisées les passions excitées en 1963 par son Eichmann à Jérusalem. La polémique a même repris vigueur depuis le cinquantenaire de ce procès, en un temps où l’antisémitisme ose de nouveau se manifester ouvertement. Mais ce livre – auquel même des esprits bienveillants ont pu reprocher quelques défauts journalistiques et un certain manque de rigueur intellectuelle – pose des problèmes fondamentaux qui n’ont, eux, rien de circonstanciel.

Pour la célébrer ou pour la dénoncer, quitte, dans les deux cas, à la simplifier, on s’est arrêté à la formule « banalité du mal », laquelle présente à la fois les avantages et les inconvénients de toute formule heureuse : donner à bon compte l’impression qu’on a bien compris. Cette notion a choqué ceux qui auraient préféré que tout dignitaire nazi fût présenté comme un monstre, comme si l’on était mieux vacciné contre le nazisme en croyant que cette idéologie ne peut toucher que des êtres déjà monstrueux, à moins que cette monstruosité ne soit un trait permanent de la germanité. Pour aggraver son cas, Arendt critiquait vigoureusement l’esprit dans lequel les autorités israéliennes, du Premier ministre Ben Gourion au procureur Hausner, avaient voulu que fût organisé le procès de ce bureaucrate de l’extermination qu’avait été Eichmann.

Il y a trois ans a été republié en français l’entretien de fin 1964 entre Hannah Arendt et Joachim Fest, historien connu pour son livre important sur Les maîtres du IIIe Reich. C’était, avec un an de recul, une des rares tentatives d’explication publique – sinon de cette justification à quoi elle se refusait – données par Arendt en réponse à la polémique suscitée par Eichmann à Jérusalem. D’une certaine manière, on pourrait s’en contenter, dans l’idée qu’elle était la mieux qualifiée pour expliciter ce qu’elle avait voulu dire. Mais expliciter n’est pas expliquer : on ne mesure pas forcément soi-même les présupposés qui fondent notre démarche, ni même ce que celle-ci engage et vers quoi elle tend. Tout l’intérêt du livre de Martine Leibovici et Anne-Marie Roviello, déjà auteurs toutes deux de plusieurs ouvrages sur Arendt, tient à leur extériorité.

Plutôt que d’ajouter de nouveaux commentaires à la thématique de la « banalité du mal », elles mettent en évidence la question fondamentale qu’Arendt s’est posée à l’occasion du procès Eichmann : quel sens y a-t-il à juger un tel personnage ? Sachant que la réponse à cette question philosophique commande les conditions politiques et juridiques dans lesquelles on va organiser un tel procès.

Cette question a bien sûr une dimension conjoncturelle, à laquelle nul ne pouvait être insensible en 1961. D’un strict point de vue juridique, l’État d’Israël avait-il le droit de juger le responsable de crimes commis avant son existence et sur un territoire qui n’était pas le sien ? Et comment oublier que l’homme enfermé dans sa cage de verre, et dont la condamnation à mort était acquise dans l’esprit de chacun avant même l’ouverture du procès, avait été enlevé, dans des conditions évidemment illégales, par des agents secrets opérant dans la clandestinité sur le territoire d’un État souverain avec lequel Israël entretenait des relations diplomatiques normales, l’Argentine ?

Martine Leibovici & Anne-Marie Roviello, Le pervertissement totalitaire. La banalité du mal selon Hanah Arendt, Kimé

Il ne nous est pas difficile de comprendre pourquoi de telles questions pouvaient scandaliser : la responsabilité d’Eichmann dans l’extermination était avérée, et d’ailleurs nullement niée par lui – le bon sens voulait donc qu’il payât pour sa participation à la mise en œuvre de ce crime superlatif. Il n’y avait pas lieu de se demander s’il avait du sang sur les mains : le consensus peut aisément se faire sur la responsabilité évidente qu’a l’organisateur d’un crime de masse ; or, loin de le nier, Eichmann était plutôt fier d’avoir participé en janvier 1942 à la conférence du Wannsee au cours de laquelle les dignitaires nazis avaient planifié la Shoah, ainsi que d’avoir jusqu’au bout agi avec la plus grande efficacité dans sa tâche exterminatrice. À supposer même qu’il se soit préoccupé de sauver quelques individus, ce geste éventuel n’aurait pas atténué sa responsabilité dans l’assassinat de centaines de milliers de personnes. Bref, cet homme est coupable, cela ne fait aucun doute : condamnons-le à mort et n’en parlons plus.

Pourquoi alors se donner la peine d’organiser un procès, plutôt que d’abattre dans un coin perdu de la pampa argentine ce personnage de second plan fier d’avoir côtoyé les grands assassins ? Une fois prise la décision d’organiser un tel procès, le gouvernement israélien voulut en faire l’occasion de dire à la face du monde ce qu’avait été l’extermination. En pratique, on décida donc de multiplier les témoignages des abominations perpétrées par les exterminateurs, quitte à ce que l’horreur fût affaiblie par cette accumulation même : en de telles matières, la répétition ne renforce pas l’effet produit, elle l’atténue. D’autant que, par définition, ne pouvaient témoigner que ceux qui avaient échappé à cette mort.

On en a beaucoup voulu à Hannah Arendt d’avoir posé de telles questions. Son ami Gershom Scholem lui faisant grief de son « ton insensible et presque narquois », de son absence d’« Ahabath Israël, l’amour pour les Juifs ». D’autres se montrant plus violents, voire injurieux. Avec le recul du temps, nous pouvons percevoir la profondeur philosophique de la réflexion d’Arendt à cette occasion, sans pour autant que le reproche de Scholem paraisse forcément injustifié car il est de fait que ce n’est pas l’amour pour les Juifs qui importe principalement à Arendt mais cette question philosophique : à quelles conditions peut-on juger quelqu’un, et singulièrement un tel personnage ?

Martine Leibovici & Anne-Marie Roviello, Le pervertissement totalitaire. La banalité du mal selon Hanah Arendt, Kimé

Hannah Arendt

La réponse, qui semble aller de soi, est que l’on juge quelqu’un qui a commis quelque chose de mal. Il faut donc que celui que l’on juge reconnaisse le même système de valeurs que la société qui le juge. L’assassin sait bien que l’on ne doit pas assassiner autrui. Quelque bonnes que puissent être les justifications qu’il donnera à son geste – à supposer qu’il reconnaisse l’avoir commis –, il sait qu’elles ne le justifient pas aux yeux de la société et, partant, aux siens propres. D’où les dénégations dans lesquelles beaucoup s’empêtrent. Il en va autrement avec quelqu’un comme Eichmann, et, de même, avec les nazis conscients de ce qu’ils faisaient, puisqu’il considère avoir fait son devoir. Alors que toute société humaine est fondée sur l’axiome que, hormis des cas très précis, les hommes n’ont pas à s’entretuer, la loi en vigueur dans l’ordre nazi est inverse : ce qui est présenté comme bien est de tuer, et le plus massivement possible, des personnes sans défense qui ne vous ont rien fait. Eichmann n’est donc pas un monstre, c’est un exécutant efficace et zélé de l’ordre donné par le Guide.

Comment donc juger quelqu’un qui ne nie pas les faits mais les présente comme l’accomplissement de son devoir ? Et on ne peut pas le tenir pour un menteur : il est vrai que telle était l’idéologie propagée par le pouvoir nazi. D’autres, beaucoup d’autres, ont eux aussi pensé faire leur devoir en gazant le plus grand nombre possible de Juifs, de Tziganes, de malades mentaux, ou en fusillant massivement des civils de tout âge au bord de la fosse qu’on leur avait préalablement fait creuser. En posant cette question, on se rend compte que le cas Eichmann ne vaut que dans la mesure où il amène à s’interroger sur cette perversion de l’esprit qui fait que l’on va présenter comme le bien ce que toute société humaine normale tient pour le mal : tuer massivement. Voilà ce que, lisant Arendt, Leibovici et Roviello appellent le « pervertissement totalitaire ». Sans doute fallait-il que s’écoulât un demi-siècle pour que l’on pût aborder ainsi la question, sans s’arrêter à la singularité du cas Eichmann, pour ne plus voir que l’exemplarité de son procès, les problèmes théoriques qu’il a posés.

Un exemple de ce que produit l’écoulement du temps pourrait être le film que Claude Lanzmann a consacré au Dernier des injustes, le rabbin Murmelstein qui avait accepté d’être le doyen du Conseil juif du camp de Theresienstadt. En faisant sentir dans quelle inextricable situation se trouve ce responsable juif qui cherche désespérément à « trouver une solution humaine pour une mission inhumaine », Lanzmann se rapproche bien plus de l’analyse d’Arendt que du propos expéditif de Scholem selon qui « Murmelstein aurait mérité d’être pendu par les Juifs ». De cette manière aussi on peut manifester son Ahabath Israël.

Marc Lebiez

À la Une du n° 30