Crépuscule irlandais

Il y a un univers propre à Molly Keane – ou M. J. Farrell, son nom de plume jusqu’en 1952 –, celui de ses romans et de ses pièces de théâtre, mais, à dire vrai, qu’est-ce qui sépare les uns des autres ? Le sujet ? Sûrement pas : le déclin de l’ordre ancien en Irlande, celui de l’aristocratie foncière.  La forme alors ? Non plus, puisque, comme ici, la fiction se fait théâtre. Chasse au trésor (Quai Voltaire, 2014 ; Treasure Hunt, 1952) est une pièce avant d’être un roman ; La revenante (Time after Time, 1983) se retrouve en 1987 sur les plateaux de la BBC. Mise en scène avant tout.


Molly Keane, La revenante. Trad. de l’anglais (Irlande) par Simone Hilling. Petit Quai Voltaire, 315 p., 14 €


Des personnages, tous d’âge respectable, défilent devant nos yeux avec une belle régularité, entrent et sortent – côté cour ou côté jardin – les uns après les autres, au fil de chapitres dont les titres sont autant de repères, topographiques (« À la cuisine », « À la salle à manger ») ou temporels (« Temps retrouvé », « Temps aboli »). Jasper et ses trois sœurs, April, May, June (eh oui !), cohabitent en un accord de surface qui camoufle de grosses rancœurs et de petites bassesses.

On nous présente d’emblée le répertoire des handicaps dont souffrent ces êtres dans le monde clos de Durraghglass : Jasper est borgne, April est sourde, il manque trois doigts et demi à la main droite de May ; quant à June, elle est « désespérément stupide ». Arrive une cousine portée disparue, croit-on, dans les camps de concentration nazis, la revenante, Léda : elle est aveugle. Difficile dans ces conditions d’attraper la vie du bon côté, et facile de faire un pas de travers, comme on l’apprend au fil de l’intrigue. Léda est au centre du jeu, et les autres essaient de capter l’attention de celle qui aurait traversé l’enfer nazi, mais qui s’avère une adroite manipulatrice désireuse simplement « d’acquérir un pouvoir sur chacun, pour les dresser les uns contre les autres, et pour leur dérober des secrets qu’ils ignoraient eux-mêmes ». Un exemple : May a un petit défaut – elle vole à l’étalage –, elle se confie à Léda, mais celle-ci la trahit auprès des autres. Drôle de famille en vérité, chacun ne se sentant heureux que lorsqu’il poursuit « ses desseins personnels ». Petites monades beckettiennnes ? Petits égoïsmes au moins, coexistence donc, et pas vraiment pacifique.

Molly Keane s’en donne à cœur joie sans se départir de l’humour ravageur qui traverse son œuvre. En témoigne un facétieux collage qui fait correspondre aux habitants de Durraghglass un double animal. Avec Jasper, homme affable et discret, un chat « plus aimant que le plus affectueux des chiens », Mister Minkles ; dans les bras d’April, la vieille coquette, dissimulatrice et alcoolique, « un féroce chihuahua » justement nommé Tigre ; avec May, un minuscule terrier en guerre ouverte avec le chat ; avec June, que nul homme n’a jamais regardée, une vieille chienne en chaleur nommée Bout de Chou… À cette ménagerie domestique, il conviendrait d’ajouter la truie et ses neuf porcelets, le cheval naguère monté par June, les pigeons (qu’on plume), et même les renards qui viennent « d’un autre monde, d’un monde de fées ». Ils sont tous adjuvants d’une aisance un peu plus perturbée chaque jour, comme l’est cette rivière en contrebas qui charrie les déchets produits à Durraghglass, le contenu des toilettes descendant « le tuyau perpendiculaire jusque dans le cours d’eau ». Molly Keane ne fait pas de cadeaux.

Molly Keane, La revenante, Quai Voltaire

Molly Keane

Durraghglass est la grande maison (big house) de la tradition, demeure de l’ascendancy anglo-irlandaise en voie de disparition, où règne l’ombre d’une Maman morte depuis longtemps – « Il faut vivre ici ensemble, c’est Maman qui l’a voulu ». C’est Maman qui a imposé l’ordre ancien perdurant vaille que vaille, dans la grande maison, fantôme pathétique –« tant d’esbroufe et la peinture qui s’écaille » –  qui hante la littérature irlandaise depuis les années 1920. Fantôme équivoque, à la fois image d’un joug disparu sous les coups de boutoir révolutionnaires, et métaphore d’une culture dont Yeats parmi d’autres a célébré la grandeur, sacrifiée sur l’autel des temps nouveaux.  « La vieille maison et ses problèmes » : elle a beau se camoufler sous un bosquet de lauriers et de rhododendrons, les serres sont brisées, les toitures fuient et les ronces envahissent le parc. Chacun à sa façon fait de son mieux pour boucher les trous, ceux des gouttières et ceux des finances, et Jasper négocie avec les moines du voisinage pour exploiter au mieux une bande de terrain.

Oui, tous les secrets seront révélés, et on apprendra que Léda exerce une vengeance en s’acharnant à les faire apparaître : disons seulement que le passé n’est pas vraiment glorieux. Pas plus pour elle que pour les autres : sous la tragicomédie de Durraghglass, se dessine en filigrane un propos bien plus grave, car le mari de Léda au temps du nazisme était du côté des bourreaux. Comment s’étonner alors qu’April ne soit pas la seule à essayer de « réduire au silence la voix du souvenir » et que Léda reste prisonnière de sa cécité – « il n’y aura jamais d’issue » ?

Une sorte de sérénité se retrouve dans le dernier chapitre intitulé « Temps aboli ». May fera « un bûcher funéraire de romarin et de lavande, de pommier et de géranium » avec les vêtements de Maman soigneusement conservés, puis souillés par Léda ; Jasper « refusera de voir ses sœurs autrement qu’il les avait toujours connues ». Alors un répit est possible, puisque Jasper, enfin épanoui dans une nature accueillante et domestiquée, « où l’amour amassé durant toute sa vie trouverait son emploi », va vaincre les ronces et les orties avec le concours des moines. June peut se rassurer, on ne vendra pas les terres. Un répit, certes, mais un répit seulement car toute victoire est éphémère. Au bout du compte persiste la conscience qu’il faut permettre à la vie « de poursuivre son cours régulier vers la décadence ».

Ainsi, ce texte alerte, caustique et salutaire, souvent très drôle, progresse à vive allure, ne s’arrêtant que pour des pauses bienvenues dans l’ombre délicate des cerisiers en fleurs, et dans celle beaucoup plus trouble des souvenir tenaces.

Claude Fierobe