Correspondances XXI

Satin Island, roman de Tom McCarthy, se situe dans un univers virtuel et technocrate. On y trouve des échos de T. S. Eliot, de Ben Lerner et de Don DeLillo. Enfin un auteur qui montre qu’il a lu Kafka, à la différence de la plupart de ses contemporains !  


Tom McCarthy, Satin Island. Trad. de l’anglais par Thierry Decottignies. L’Olivier, 208 p., 20 €


Au XXIe siècle, les correspondances ne sont plus ce qu’elles étaient. La vie contemporaine est-elle encore suffisamment riche d’un point de vue sensoriel pour nourrir l’imagination de ses écrivains, pour inspirer la création de synesthésies fictives ? Et, dans ce cas, où peut-on les trouver ? Dans les déversements pétroliers ou les colloques internationaux ? devant les écrans informatiques des salles d’attente des aérogares ? en écoutant les voix répercutées par un système de ventilation intérieur ?

Notre existence virtuelle mérite-t-elle le traitement poétique autrefois réservé à la faune et la flore, à la musique et à la peinture ? C’est le parti pris de Tom McCarthy.

U, héros du roman et adepte de Tristes tropiques, est anthropologue. Il étudie certains phénomènes en les modifiant par sa seule présence, en interpellant l’Autre : « U » se prononce comme « you ». Son identité se construit à partir des interactions avec son entourage, dont le lecteur fait partie. Dans un monde où tout est fluctuant, comment peut-on prétendre à la précision ? A-t-on le droit de s’approprier des procédés mimétiques, d’écrire un roman ?

D’ailleurs, Satin Island est-il un roman ? Le texte se découpe en quatorze « chapitres », ayant tous pour titre un chiffre, de 1 à 14, et divisés en sections numérotées, par exemple 1.1, 1.2, 1.3, etc. Chaque section se situe à la frontière du journal intime et de la parodie d’une thèse de sciences sociales.

De fait, U, après avoir étudié l’anthropologie et écrit un livre savant, a été embauché par la Compagnie, entreprise tentaculaire à l’influence mondiale, pour rédiger l’exégèse du Projet, le contrat du siècle, dossier aux contours flous et aux objectifs indéfinis. Pour ce faire, U applique sa méthode à l’exploration des tendances à l’œuvre dans la société de consommation, dans l’optique de résumer le sens même de la contemporanéité, voire de fixer les lignes directrices de l’avenir en définissant ces tendances.

Parce que, dans le monde actuel, il n’y a pas de futur : « Chaque présentation que nous faisions […] comportait une invocation à l’Avenir, une génuflexion […] Tout, comme le disait Peyman, peut être fiction – mais l’Avenir est la plus abracadabrante de toutes les histoires ».

Peyman, PDG de la Compagnie, fait figure de messie technocrate et sociolibéral, un amalgame de Steve Jobs, Jeff Bezos et Emmanuel Macron : « Ses idées prenaient la forme d’aphorismes : Qu’importe le lieu : ce qui compte n’est pas où se trouve une chose, mais où elle mène […] Ce que sont les objets ? Des faisceaux de relations […] Chacune de ces pépites était immédiatement mémorisable, éminemment digne d’être citée ».

Tom McCarthy, Satin Island, L’Olivier

Tom McCarthy © Patrice Normand

La pensée française fait partie de ce méli-mélo, grâce à U, qui pêche dans les écrits de Deleuze et de Badiou : « Je volai un concept au philosophe français Deleuze : pour lui, le pli décrit la manière dont nous ingérons le monde extérieur, le retournons une fois et puis à nouveau dans l’autre sens, et, en faisant cela, formons notre propre identité… Je fis la même chose avec un autre philosophe français, Badiou ; je recyclai sa notion de rupture, de soudaine déchirure temporelle, et l’appliquai, naturellement, aux accrocs que l’on trouve dans les jeans ».

Quel est le chemin qui mène d’Alain Badiou à un jean déchiré ? On passe par la ressemblance entre les noms de deux Juifs ashkénazes nés en Europe, l’un anthropologue et l’autre inventeur des 501 : « Levi-pas-de-tiret-Strauss ». Même pour ce dernier, la filiation hexagonale est fondamentale : « le tissu qu’il vendait venait, comme Lévi-Strauss, de France – de Nîmes, plus précisément. Serge de Nîmes : denim. La serge de Nîmes pâlit et se teint d’une manière unique ».

Baudelaire vous manque-t-il ? Tom McCarthy évoque la splendeur de notre siècle, celle des objets synthétiques ; il remarque les correspondances d’un univers virtuel. Hélas, le mode de vie occidental entraîne l’accumulation massive des détritus, la transformation du paysage en mausolée. Les rivages les plus tristes sont ceux des capitales, à commencer par l’arrondissement le moins connu de New York, Staten Island, île autonome où se situe l’immense décharge de Fresh Kills, fermée en 2001.

Dans un rêve, U vole dans un hélicoptère au-dessus d’un port, près d’une grande ville impériale, puis il la quitte et vole au-dessus de la rade, en s’approchant d’une île remplie d’un gigantesque complexe, une usine d’incinération des déchets. Il s’émerveille de la beauté de l’endroit : « Oui, majestueuse – là résidait l’étrangeté : si la ville était la capitale, le siège de l’empire, alors cette île en était l’exact opposé, l’inverse –, l’autre lieu, le distributeur, le filtre, assurant le contrôle des débordements, l’appendice sale et dissimulé sans lequel le corps lui-même ne pouvait fonctionner ; pourtant, elle semblait, dans son délabrement même, plus étrangement somptueuse que la capitale qu’elle servait ».

Une voix – celle du pilote, d’un commentateur, d’U ? – annonça le nom du lieu : Satin Island. U décide que ces mots pourraient résumer tout le sens du Projet. L’île du satin. Quelle étoffe soyeuse et brillante ! Telle une nappe de pétrole, ou le suaire de Turin dont il est question dans la section 1.1., le monde n’est qu’une enfilade de surfaces colorées et indéchiffrables, marquées par des plis et des déchirures, comme l’ont confirmé Lévi-Strauss et Levi Strauss. Avec son côté sombre : chaque évènement porte en lui son corollaire négatif, tel un anthropologue modifiant le comportement d’une tribu amazonienne.

Et le romancier alors ? Son rôle serait-il d’effectuer une métamorphose du lecteur, par laquelle celui-ci, en se dévoilant, deviendrait you ?

Steven Sampson

À la Une du n° 30