Chronique pré-électorale (6)

La vieille idée de gauche, honnêtement, que c’est la pauvreté qui est la source de l’insécurité et de la délinquance, je la vomis cette idée-là, voyez ?

Marine Le Pen, 3 avril 2017

Charles Bonnot chronique

Maud Roditi pour EaN

Alors que la campagne présidentielle entre dans ses dernières semaines, il nous revient de plus en plus souvent à l’esprit la caricature de Caran d’Ache datant de l’affaire Dreyfus et devenue un incontournable des manuels d’histoire. Dans une première vignette, on voit un « dîner en famille » se déroulant dans une bonne humeur réjouissante accompagnée d’une réplique d’un des convives : « Surtout ne parlons pas de l’affaire Dreyfus ». La deuxième vignette figure la même famille en train de se battre, de crier et de s’étrangler autour de la table renversée. La légende donne la clé de ce débordement malheureux, sous forme de commentaire : « Ils en ont parlé ».

Si elle n’est certes pas la seule responsable de ce climat, Marine Le Pen n’est pas étrangère à la tension que l’on perçoit dans le débat public, à la fois du fait de la rhétorique qu’elle manie et du rejet qu’elle fait naître chez ceux qui s’opposent à ses idées. Par souci d’exhaustivité, il convient ainsi de lui laisser une place pour tenter de dégager la façon dont son discours se construit, discours qui, pour déplaisant qu’il soit, trouve un écho auprès de l’électorat. Nous avons donc choisi cette phrase prononcée en plateau lors d’une émission sur la pourtant très paisible chaîne Public Sénat, car elle présente un certain nombre de traits caractéristiques du discours du Front national et de sa candidate.

Ce qui frappe, c’est tout d’abord son relâchement syntaxique, certes compréhensible dans le cadre d’une interaction orale, mais qui semble, au moins empiriquement, un peu plus important que la plupart des interventions télévisées des candidats. On peut relever d’abord l’élision du sujet dans la question rhétorique (« voyez ? ») adressée aux intervenants sur le plateau et d’autre part la triple incarnation du complément d’objet direct de vomis : « la vieille idée de gauche » en groupe nominal antéposé, « la » comme pronom objet, « cette idée-là » comme groupe nominal postposé reprenant et explicitant ce pronom – ce qui fait déjà un ou deux de trop, même en tenant compte de sa volonté d’emphase. On pourrait également citer la confusion dans l’articulation des deux subordonnées relatives au détour d’un périlleux « que c’est la pauvreté qui est », ce qui n’est certes pas grammaticalement incorrect mais reste peu recommandé pour la clarté du propos.

L’effet d’un tel discours est bien connu et a été abondamment documenté : en employant un registre courant, voire légèrement fautif, Marine Le Pen se présente comme quelqu’un qui ne s’embarrasse pas des apparences, de la politesse (et de la syntaxe) pour développer une parole qui se veut libérée des conventions et serait donc plus « vraie » et plus proche de ce qu’expriment les gens « normaux ». Elle ne manque d’ailleurs pas de souligner sa propre sincérité avec l’emploi d’un adverbe de phrase (« honnêtement ») visant à qualifier sa prise de parole, ressort rhétorique également bien connu. Celui-ci sert d’ailleurs à annoncer l’image du vomissement développée dans la suite de la phrase, en désamorçant, d’une certaine manière par anticipation, son caractère inapproprié : c’est parce que Marine Le Pen souhaite s’exprimer à cœur ouvert qu’elle va devoir livrer une opinion franche et sans tabou, quitte à employer une image violente.

Car c’est bien dans ce même ordre d’idée que doit se comprendre l’emploi figuré du verbe vomir pour exprimer le fait de « rejeter avec violence et répugnance », selon la définition du Petit Robert. Par ce recours hyperbolique à un terme malgré tout marqué par une forme de tabou – tant il est vrai qu’on est généralement peu amené à parler de déjections corporelles dans un débat politique, fût-ce à des fins métaphoriques –, Marine Le Pen met en scène sa propre transgression langagière, là encore pour construire une forme de sincérité débarrassée des convenances, laquelle s’expliquerait par l’intensité émotionnelle de sa réaction face à une idée qui la choque.

Pour autant, elle ne s’arrête pas à ces stratégies, que l’on a pu retrouver sous d’autres formes ou dans une moindre mesure chez des candidats à cette élection ou lors de présidentielles passées. Ce qui ressort dans l’emploi du verbe « vomir », outre l’expression du dégoût, c’est bien une certaine violence dans la contradiction qui n’invite pas franchement à la réflexion et encore moins au débat d’idées : comment argumenter contre quelqu’un qui « vomit » la proposition que vous avancez ? Ce qui est du reste intéressant, c’est que l’image même du vomissement est fréquemment utilisée, notamment sur les réseaux sociaux, pour qualifier les prises de parole et les positions du Front national par ceux qui s’y opposent, image que l’on retrouve du reste chez des militants de divers bords. De façon plus générale, la métaphore de la souillure est fréquemment employée comme forme de dégradation symbolique ou de rejet dans divers contextes, ce que l’on peut rattacher à la réflexion de Brown et Levinson (Politeness, 1987) sur le fait que la perte de contrôle sur son propre corps (dont le vomissement fait partie) constitue une attaque contre sa face positive, c’est-à-dire l’image de soi idéalisée que l’on cherche à donner en société. Quoi qu’il en soit, il faut bien admettre une fois encore qu’il est plus surprenant de retrouver une proclamation de souillure symbolique dans la bouche d’une élue briguant la présidence de la République.

On retrouve du reste deux autres traits du discours de Marine Le Pen articulés en creux dans cette phrase et plus généralement dans son intervention qui a pour but, précisons-le, de justifier une mesure de son programme consistant à supprimer les aides sociales des parents de mineurs condamnés pour des faits de délinquance. Le premier est l’emploi du mode de l’évidence : Marine Le Pen a recours à un article défini pour poser comme ancienne et non problématique l’existence d’une « vieille idée de gauche » visant à expliquer la délinquance par la pauvreté. Elle procède ainsi de la même façon que lors du débat du 20 mars, précédemment évoqué dans ces colonnes, au cours duquel elle avait affirmé qu’Emmanuel Macron était « pour le burkini ». Dans un cas comme dans l’autre, elle met à profit les imprécisions propres au discours rapporté et à la glose pour simplifier l’idée à laquelle elle s’oppose et avancer son argument. Dans l’exemple étudié ici, c’est encore une fois l’emploi des articles définis qui paraît éminemment discutable : en présentant la pauvreté comme « la source » de la délinquance plutôt que comme « une source », donc en employant le défini singulier plutôt que l’indéfini singulier, on laisse entendre que la pauvreté est la seule explication retenue par « la gauche » (dont l’unicité serait aussi contestable, mais passons) et non un facteur avancé parmi d’autres. Cela permet à la candidate de poursuivre son argumentation dans le reste de l’extrait, là encore en s’appuyant sur une forme de bon sens simpliste dérivé de l’évidence : puisqu’il existe des personnes pauvres dont les enfants ne sont pas des délinquants, la pauvreté ne saurait être la cause de la délinquance ; la responsabilité individuelle est donc forcément une explication plus pertinente et la suppression des allocations une meilleure solution, puisqu’elle « responsabilise » ceux qui seraient incapables de le faire par eux-mêmes.

Peu importe pour Marine Le Pen qu’il soit vraisemblablement impossible de trouver un dirigeant ou candidat de gauche disposé à attribuer à la délinquance une cause unique ou prêt à nier qu’une personne modeste puisse élever des enfants respectueux de la loi. Peu importe que les infractions puissent être commises par des personnes qui ne touchent pas d’allocations sociales ou que soient parfois poursuivis des citoyens qui auraient, par exemple, grandi dans un manoir et hérité de l’affaire familiale avant d’occuper une fonction parlementaire. Ce que son argumentation sert, c’est le deuxième trait saillant de son discours, la construction d’oppositions radicales et binaires : la gauche et ses vieilles idées contre une candidate qui les vomit au nom du bon sens et de l’évidence, les « bons pauvres » ayant des valeurs contre les « mauvais » parents de délinquants.

Et ce n’est sans doute pas un hasard si l’attaque de Philippe Poutou lors du débat du lendemain a fait mouche et a été retenue comme un des épisodes marquants de la soirée, notamment parce qu’il retournait contre la candidate un certain nombre de ses armes rhétoriques : affranchissement des conventions discursives (interpeller la candidate par son simple nom de famille, élision de certaines négations, accusations ouvertes de corruption), emploi de mots tabous (« le FN ne s’emmerde pas du tout ») et, enfin, une opposition binaire : immunité parlementaire d’un parti se voulant antisystème contre la désormais célèbre « immunité ouvrière » dont ne bénéficient pas les simples travailleurs luttant pour leurs droits.

Tout ceci n’a certes pas apaisé le débat, mais on pourra au moins se féliciter qu’ils en aient parlé.


Retrouvez notre dossier « Élections » en suivant ce lien.

Charles Bonnot

À la Une du n° 30

La carte des livres