Le révolté fraternel

Une phrase d’Ignazio Silone, l’un des « anges gardiens » d’Emmanuel Terray, pourrait bien résumer sinon la totalité, du moins un aspect et non des moindres du parcours de cet intellectuel discret, chercheur et militant qui sans donner dans la violence ne mâche pas ses mots : « Un beau dimanche , nous avons cessé d’aller à la messe, sans préjuger de la vérité ou de la fausseté du dogme, tout simplement parce que l’assistance nous ennuyait alors que nous attirait la compagnie de ceux qui restaient au-dehors de l’Église ».


Emmanuel Terray, Mes anges gardiens, précédé de Emmanuel Terray l’insurgé par Françoise Héritier. Seuil, La Librairie du XXIe siècle, 259 p. 21 €


Emmanuel Terray s’est éloigné de son éducation catholique sitôt qu’il a pris conscience d’un écart entre le discours évangélique qu’il avait tôt fréquenté et les pratiques quotidiennes de ceux qui s’en réclamaient ; de même s’éloignera-t-il en 1955, avant même Budapest, d’une autre église dont c’est peu dire que l’on mesure encore aujourd’hui les dégâts occasionnés par ses dérives totalitaires, préludes à son écroulement. Mais que l’on ne s’y trompe pas, il le dit du reste haut et clair, bien qu’incroyant il est demeuré fidèle à l’Évangile et pour ce qui est de son camp, il n’a pas changé, le sien demeure celui des exilés, des réfugiés et des opprimés.

Depuis son premier « terrain », au Sénégal d’abord puis en Côte d’Ivoire, choix guidé par le processus en cours de décolonisation et par les ouvertures dont il était porteur, Emmanuel Terray s’affirme comme un ethnologue de talent, vite reconnu par ses pairs – il deviendra Directeur à l’École des Hautes Etudes en Sciences sociales – mais il ne s’enfermera jamais dans la citadelle universitaire et dans l’académisme de bon aloi qui est souvent son corollaire. Militant étudiant contre la guerre d’Algérie, « gauchiste » dans les années 68 et leur suite, gréviste de la faim pour soutenir les sans-papiers, puis résistant à l’église Saint Bernard dont les portes sont fracassées à coups de hache par les CRS (l’accueil des pauvres par les autorités n’a guère changé), Terray, à la différence de beaucoup d’autres, ne se rangera pas. Il est, et demeure un « insurgé » ainsi que l’appelle Françoise Héritier dans le beau texte qu’elle lui consacre en guise de présentation, introduction à ce recueil qui n’est pas tant celui d’un ethnologue, anthropologue (encore que le sublime texte sur le Mexique précolombien qui clôt le recueil témoigne d’une rare connaissance des cultures aussi lointaines qu’anciennes) mais celui d’un philosophe et tout simplement d’un lecteur dont l’éclectisme n’est qu’apparent (on passe ainsi de Louis Guilloux à Maurice Barrès en passant par Malraux, Unamuno , Céline, Kafka et bien d’autres) car un fil rouge, celui de la solidarité, de la sensibilité à la détresse et à la déshérence, relie ces lectures.

Toutes les aventures littéraires et philosophiques de Terray ne figurent pas dans ce recueil, mais on se souviendra, pour autant qu’on les ait lus, des beaux livres qui jalonnent ces vingt dernières années, de La politique dans la caverne, lecture percutante de Platon, aux textes sur l’Allemagne (il est en cela et par bien des côtés un voisin de Régine Robin) à l’admirable, et trop méconnu, essai consacré à Clausewitz.

Mais pourquoi des « anges gardiens », guides et protecteurs ? Assurément Emmanuel Terray est plus que capable de se conduire lui-même sans être inféodé à tel ou tel : il y a lieu sans doute d’entendre dans l’usage de cette expression, marquée de quelques traces de catéchisme enfantin, l’attestation d’une dette à l’égard d’auteurs qui pour n’avoir pas toujours évité les contradictions, au risque de frôler l’infamie, voire de se perdre, lui ont enseigné « la persévérance, même dans l’erreur, la continuité même dans l’illusion : en un mot la fidélité à mes choix initiaux » Et le même d’avertir, le plus tranquillement du monde, « Certains de mes proches  attendaient avec gourmandise mon ralliement à l’« air du temps » : ils en seront pour leurs frais ».

Emmanuel Terray Mes anges gardiens

Emmanuel Terray © Emmanuelle Marchadour

Axe premier d’un parcours éthique et intellectuel, la fraternité : trois auteurs en sont les portes drapeaux, Malraux, Guilloux et Silone. La fraternité, Malraux la rencontre en sortant de son premier sillon, l’individualisme, dans le chaos des révolutions, celles qui conduisent au pouvoir puis… à la guerre pour défendre des acquis devenant dogmes ; la fraternité liée à la lutte meurt alors dans l’institutionnel qui l’étouffe. Chez Guilloux la fraternité est sœur de la misère, mais elle ne saurait éteindre l’instinct destructeur et guerrier de l’homme, son désir de domination ; tout au plus, mais c’est loin de n’être rien, elle peut aussi faire rempart à la douleur, donner du réconfort et de la consolation. Ce sont là des épreuves, la sagesse et la résignation porteuse d’espoir, que Terray a rencontrées moins dans sa vie de chercheur, encore qu’une forme inédite de fraternité l’a accueilli sur les terres africaines, que dans son militantisme instinctif guidé par son insatiable refus de l’injustice.

Silone demeure un auteur mal connu en France (il n’est guère plus à la mode en Italie) un militant qui comme d’autres de cette génération des années vingt et trente, a connu l’enthousiasme et les déchirements liés aux soubresauts, trahisons et retournements du mouvement communiste. L’écriture sera pour lui parade au désespoir mais en aucune manière refuge individualiste : si trop souvent la révolution tant attendue se révèle prélude à la dictature, elle n’en reste pas moins pour Silone l’adversaire de la solitude, le berceau de cette fraternité qui tient la peur à distance. Toujours épris d’une rare honnêteté, Terray mentionne dans un bref appendice que les biographes de Silone ont fait apparaître un épisode noir dans son parcours : indicateur de police au service du fascisme durant quelques années il retrouvera un chemin plus rigoureux ; Terray ne l’absout pas, il n’en ressent pas la légitimité, mais le rapproche de Céline, précisant qu’au-delà des aléas biographiques, c’est aux livres, aux œuvres et à ce qu’elles lui ont apporté qu’il donne plus que son crédit, son adhésion.

De Céline justement, c’est bien sûr le Voyage au bout de la nuit qui retient Terray à travers deux dimensions, la fureur et la pitié. Céline est sans illusion, la vie, quelle qu’elle soit, conduit à la mort et grandir relève plus d’une dégringolade que d’une ascension. La mort chez Céline n’est pas seulement de l’ordre du destin, elle surgit souvent, à tout instant sous la forme de la rivalité entre hommes, fussent-ils pauvres jusqu’à la misère, sous la forme du désir de nuire : Céline rejoint là, et Terray ne manque pas de le souligner, le Freud des écrits sur la guerre, le Freud qui identifie, voisine de la pulsion de mort mais distincte d’elle, la pulsion meurtrière et la pulsion de cruauté. Demeurent toutefois dans le misérable cette crédulité qui le met à la merci du puissant, le fait obéir et appelle quelque chose de l’ordre de la miséricorde : le ciel célinien, Terray y insiste, n’est pas tout à fait noir, la pitié, voire des formes d’amour peuvent se manifester. Alors quel qu’ait été le triste devenir du docteur Destouches, il reste aussi celui qui venait en aide, réconfortait et soignait les miséreux de la banlieue, celle de Clichy (elle n’est pas à notre connaissance devenue riche) ou de Bezons. Au fond de la nuit, aussi noire soit-elle, Terray entend, voit de l’espoir, de la lumière.

C’est cette même lumière qu’il discerne dans le commentaire que Miguel de Unamuno nous a laissé du Don Quichotte et cela à condition de suivre le grand écrivain espagnol qui se déjoue des apparences, celles du sens commun et découvre avec ceux qui le suivent, Terray est de ceux-là, l’existence d’un autre monde, le monde de la réalité qui se joue de toutes les formes de conformisme. Avec Unamuno, Terray retrouve le sel de ce qui le fait être toujours et partout un insurgé : la haine proclamée chez les riches de la pauvreté, le rejet des misérables, des sans-patrie – Calais et tant d’autres bien nommés camps…de réfugiés, au Soudan ou ailleurs, en Syrie, en Irak, ah ! Les armes de destruction massive chère aux nantis du Pentagone ! – bref tout ce qui appelle de la part des puissants un « maintien de l’ordre ». Il faut des héros proclame Unamuno mais les héros ne peuvent être que des enfants – affamés – des poètes ou des fous. « Vérité et vie, donc, et non raison et joie ». Cette ultime devise du poète, on sent que Terray la fait sienne, tout comme il adhère à celles de ces autres « anges gardiens » qui lui font cortège, de Pierre Loti à Saint-John Perse en passant par Kafka, et dont la lecture peut nous aider à lutter contre le découragement et l’abandon des valeurs de lutte auxquels notre époque ne cesse de s’efforcer de nous faire renoncer.

Michel Plon

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