Le faufil musical de Jaume Cabré

Après l’épanouissement du roman au XIXe siècle dans toute l’Europe, et la France balzacienne en particulier, le XXe siècle part à la recherche d’une autre esthétique du récit, qui semble donner dans le mur avec le Nouveau Roman, puis rebondir en fin de parcours sur une nouvelle revendication romanesque. Après « l’aventure d’une écriture » chère à Jean Ricardou, l’histoire, tel l’oiseau de feu battant de l’aile au-dessus du bûcher, reprend la main, non plus comme un fil linéaire parcourant le bâti, mais comme un faufil traçant le cours multiple de l’écrivain, la polyphonie de ses encres. Milan Kundera semble montrer la voie en infiltrant la narration – ainsi La valse aux adieux − par la musique qui, à l’aube de Johann Sebastian, ne fut qu’un thème et ses variations, ainsi que le suggéra Antonio de Cabezón en usant de diferencias. Soit un sujet et ses multiples réfractions dans le cristal du récit. Mathias Enard l’a somptueusement illustré avec Boussole, qui rapporte la tempête sous le crâne d’un musicologue. La tête farcie de contes et de notes, le Catalan Jaume Cabré impose cette conception musicale du texte avec Voyage d’hiver.


Jaume Cabré, Voyage d’hiver. Trad. du catalan par Edmond Raillard. Actes Sud, 294 p., 22,50 €


Les mélomanes le mettent en bouche, ce mot terriblement schubertien, « Winterreise », et le savourent en pleurant. Le poème romantique de Wilhelm Müller, qui inspira à Schubert l’une de ses plus belles partitions, commence par Gute Nacht (« bonne nuit ») et s’achève sur Der Leiermann, (« le joueur de vielle »), vieillard qui mouline les notes et les heures et nous traîne à la mort. Ce cycle n’est rien d’autre qu’un chant d’amour avorté, une plongée dans la tristesse, la solitude et le néant. Le romancier va le destiner au compte de diverses histoires traversées par maintes coïncidences. Entre deux ostinatos en taverne, le musicien s’emparera de cette longue méditation temporelle pour y déverser sa mélancolie, son désespoir, ce « trou dans l’être » qui est le stigmate de la tragique histoire. Ici, la plus grande tragédie : la Shoah ; et Treblinka se situe à la charnière d’un récit explosé : la huitième des quatorze nouvelles.

Directement inspiré par cette partition, le discours commence bien par un « Opus posthume », tout comme le lied initial schubertien s’ouvre quand tout est consommé. Un pianiste en concert décide de son suicide comme musicien, il bouscule le programme en interprétant, contre l’attente du public, la Sonate D 960, que Schubert composa déjà à l’agonie, pour finir par l’œuvre d’un presque inconnu qui va révolutionner la musique moderne, le mystérieux Kaspar Fisher, claveciniste admiré de Bach, au contrepoint révolutionnaire – notons qu’il est l’auteur d’une partition intitulée Le journal du printemps –, et qui pourrait être ici un avatar d’Arnold Schönberg, ce compositeur juif qui inventa le « dodécaphonisme », cet art « dégénéré » aux yeux des nazis. Car il y a bien quelque chose de juif dans cette fêlure schubertienne :

« Le regard aveugle perdu dans un futur impossible pour lui, il murmura ce qu’il n’aurait jamais osé dire… :

– Peu importe d’où l’on vient. Il n’y a pas de tonique. Le thème et son développement ne sont qu’un mirage… Il y a une musique toujours inattendue.

– Et les dissonances ?

– Dieu les a créées, elles aussi…

Et Kaspar joua fa dièse, sol dièse, la, et les sons horripilants se produisirent… avec la hâte du moribond qui ne veut pas s’en aller sans avoir laissé, comme une ancre pour le souvenir, sa dernière pensée, une pensée illuminée par sa hardiesse, un contrapunctus canonique, avec un équilibre parfait entre les parties fuguées, à partir de la folie du thème initial. Et là-dessus, encore six autres variations, toutes dans le même… dans la même absence de ton… »

Est-ce un recueil de nouvelles, comme nous le dit l’épilogue, ou un roman polyphonique ? Les histoires se situent en divers lieux et temps, mais sous divers masques s’impose la récurrence des personnages et d’un même drame : la mutilation et l’humiliation, la frustration et l’échec, l’impuissance et la mort pour prix de la vie. Le lien, le faufil du bâti est fourni par cette partition nomade à contre-courant (on pensera aussi à Alban Berg, l’élève de Schönberg), qui débute par le thème « si bémol, la, bémol, si, do » et se poursuit en variations atonales : « rien que de la musique suspendue en l’air, mein Gott ». Nous sommes à Vienne et Schubert est dans la salle… Delenda est Vienna ! Comme naguère Carthage, Vienne doit être détruite, et la brillante Mitteleuropa, sommet de la culture, va plonger dans les catacombes. Le romancier, in fine, ira s’incliner devant la tombe de Schubert, qui, artiste mélancolique, avait tout vu de la chute des corps et de cette Europe « couverte par les cendres » dont Treblinka sera le paradigme. Nous sommes à Barcelone chez les mauvais garçons, et puis en Bosnie ou à Oslo, même au Vatican, et nous sommes en Israël, la patrie des rescapés d’un judaïsme qui, pour l’affront de l’histoire, est toujours stigmatisé. Mais le nombril du monde est Vienne, d’où tout est parti dès lors que l’Anschluss mit en pièces sous les griffes hitlériennes la plus haute civilisation des temps modernes.

Jaume Cabré, Voyage d'hiver

Jaume Cabré

Avec un art consommé du récit, Cabré part d’un détail infime, et c’est la déflagration tragique : ainsi, le jeune Isaac, caché avec ses parents, est incapable de contrôler sa toux : les bourreaux arrêteront toute la famille, puis décideront de contraindre l’enfant, qui n’a que neuf ans, à assassiner père, mère, grand-père et sœur ; il aura à ce prix la vie sauve, afin d’illustrer aux yeux des nazis la dégénérescence de la race juive. Libéré des camps et pris en charge par l’Alya Beth − qui sauva aussi en son temps celui qui allait devenir Aharon Appelfeld −, il se retrouvera en Israël où, soldat de Tsahal montant la garde, sa toux irrépressible en alertant l’ennemi provoquera la mort de tous ses compagnons : enclos dans sa solitude, abandonné de Dieu comme tous les siens, il assumera sa culpabilité jusqu’au bout et l’issue fatale.

Mais d’autres histoires s’ouvriront à d’autres limites du récit, comme la picaresque aventure de ce courtier parti d’Anvers en quête de diamants et qui, après de truculentes péripéties, finira au fond d’un boyau sur lequel la porte verrouillée scellera sa mort. Mais quelle est cette « fumée qui, par le conduit de la cheminée, se dissipait dans le ciel gris de Leipzig » ? C’est un autodafé de la musique au temps du Cantor. Et tiens, que fait ce mari dans la rue ? Il barytonne un lied qui dit : « Je dois prendre un chemin dont personne n’est revenu » et se dirigeant chez lui où sa femme, dont le lave-linge était tombé en panne, s’est envoyée en l’air avec le dépanneur : « C’était facile d’être infidèle : deux minutes, pif paf et ça y est, tu as commis un adultère ». Mais la fin, nous dit-on, peut être toute différente : « Manifestement, les anges ne descendaient pas en soufflant dans les trompettes du châtiment ». Le mot est lâché, il sera apparié à culpabilité, tout comme solitude rime avec suicide et fondu au noir avec les rives de ce Danube qui n’est pas bleu : ayant pris naissance dans la Forêt-Noire, le fleuve jettera ses eaux grises dans la mer Noire.

L’ultime halte du récit est un retour au point de départ : Vienne où les vieux amants, depuis vingt ans séparés, se retrouvent et s’aperçoivent qu’ils ont vécu toutes ces années dans la même ville orpheline et la même errance, sans jamais se croiser, car, n’est-ce pas, « la vie n’est pas le chemin, pas même la destination, seulement le voyage… ». En définitive, au bout de tant de fils romanesques et de tant d’aventures, il ne restera qu’une « âme entièrement dévastée ». Mais on ne saurait résumer ce livre profus ni en démêler l’écheveau d’intrigue. On le lira, et sans doute appréciera-t-on mieux ces pages de Jaume Cabré en écoutant, en même temps, les lieder du Winterreise, sous l’incomparable voix de Dietrich Fischer-Dieskau : au sommet de l’émotion, ce regard sur l’Histoire, ces vies écartelées, ce carcan sur la gorge, et puis la fêlure. Et Schubert, à jamais…

Albert Bensoussan

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