La colère fait penser

Le critique rationaliste danois Georg Brandès (1842-1927) voulait « reconstruire l’âme de Shakespeare », sans doute dans son royaume rationaliste du Danemark. C’était oublier Elseneur ou pire : tenter de le vendre à la raison. Alors le jeune Chestov surgit et balaie Brandès, pour lancer son défi : « Toute aspiration à un système tue la création libre, en la confinant dans des limites posées d’avance. » Sa main n’a pas tremblé.


Léon Chestov, Shakespeare et son critique Brandès. Trad. du russe et présenté par Emma Guillet. Postface de Ramona Fotiade. Le Bruit du temps, 432 p., 26 €


Pour Chestov, la pensée n’est pas un jeu de construction, mais « il faut chercher », répétait-il. « Chercher » : sa vie entière le rappelait. « Ma vocation d’écrivain et de philosophe m’est venue assez tard. J’avais déjà vingt-sept ans lorsque je publiai mon Shakespeare devant son critique Brandès (je n’avais, avant cela, écrit que ma thèse de doctorat en droit sur les nouvelles lois ouvrières). À cette époque je lisais Kant, Shakespeare et la Bible. Je me suis senti tout de suite un adversaire de Kant. Quant à Shakespeare, il me bouleversait au point de ne pas me laisser dormir. Et voici qu’un jour, je lis dans une revue russe la traduction de quelques chapitres du livre de Brandès consacré à Shakespeare. Je suis entré dans une grande colère [1]. »

« Colère » est bien le mot qui caractérise Chestov. Toute sa pensée n’a été qu’une colère, qu’un cri. Dès l’entrée, elle se révèle énergie, révolte. Elle est cinétique face à des systèmes plus ou moins statiques. Aussi, l’œuvre de Chestov ne se présente pas comme un édifice mais comme un brasier. Elle ne forme pas un abri d’idées avec ses murs et son toit : Shakespeare lui ayant appris à ne pas se laisser dormir, désormais Chestov s’exposera à tout bout de champ.

C’est en 1896 qu’il commence à écrire sur Brandès. Il aborde ses trente ans [2]. Il n’aspire à rien des affaires de ce monde (ni de celles de son père), il ne souhaite que se dégager de leurs entraves : ce ne sera pas facile, mais il est opiniâtre. Il veut tout autre chose. Il veut Tout. Il cherche d’abord ce Tout dont les siècles, l’Histoire, les hommes, ont cru réussir à prononcer la condamnation. C’était oublier la vie. Elle fait toujours revenir au défi. Celui de Chestov est pour ainsi dire nu, sans posture. Sans gants. Laissons-les à la fameuse promenade quotidienne et « sans histoire » (comme le soulignait si bien Heine, mais il faudrait peut-être écrire également le mot avec un grand H), laissons-les à la promenade protégée de Kant. Laissons les mains de Kant à l’abri de la vie. Restons aux mains nues de Chestov. Elles tremblent de la colère de Yahvé. Elles sont dans le désert comme l’arbre des psaumes. Emplies déjà des livres à venir, en germe avec ce Shakespeare et son critique Brandès, paru en décembre 1898. À compte d’auteur, bien sûr : que voulait cet intrus dans une pensée qui se jouait à guichets fermés ?

Léon Chestov, Shakespeare et son critique Brandès

Georg Brandes par Peder Severin Krøyer

« Comment, jeune, garder pur son chemin ? », demande le psaume 119. D’emblée, Chestov crie, tape sur la table des philosophes. Il ne veut ni de leur raison, ni (à l’instar de Pascal) de leur Dieu. Il y ajoute leur table et c’est un point d’importance : il sera un errant.

Sa protestation est d’envergure : il donne des coups de pied à la bibliothèque, défait les rangements, crache dans les tiroirs où attendent les crayons trop bien taillés, jette l’encrier comme Luther et ne cesse de crier avec les psaumes. Lui-même et sa vie sont un psaume errant.

« Mais toute la vie de l’homme n’est-elle pas, elle aussi, un mensonge ? Ne l’a-t-il pas, elle aussi, inventée ? » N’est-il pas gênant ce Chestov ? Quel comportement ! Ainsi, selon lui, on peut s’inventer des amours, des enfants, un système philosophique, une carrière, faute de se créer soi-même et d’avoir vraiment vécu. Et pendant que la raison dit son chapelet, le monde souffre et hurle dans chaque âme.

Dès son Brandès, Chestov nous l’enseigne : couvert du « vêtement de l’abîme », il faut sentir et ressentir la vie que tout rationalisme tente d’émasculer. Et, couvert du vêtement de l’abîme, Chestov s’est mis en route et avance : nul ne saurait l’arrêter. Pas même lui, si l’on peut dire : qu’est-ce qui le pousse ? Partout les gloseurs sont maîtres.

« L’homme de science, dont toute l’éducation, les habitudes et la disposition d’esprit trahissent le savant, sortit de la quiétude de son cabinet et fit main basse sur la vie. » Voilà qui peut s’entendre de deux façons : tout d’abord une dénonciation sans ambages (Chestov vise ici les rationalistes) ; mais derrière celle-ci se profile comme en sourdine un aveu, l’envie d’un autre départ, singulier, abrupt : le sien. Car lui aussi est un homme de science et il lui faut muer. Il y a toujours cette part de défi (et celui-ci n’a de valeur que s’il s’exerce en premier lieu vis-à-vis de soi) dans sa démarche de pensée où l’autobiographie n’est jamais loin.

Chestov indique donc deux manières de sortir de son cabinet : celle de Kant (pour la promenade quotidienne, après avoir refermé soigneusement la porte), et, en filigrane, celle de Chestov lui-même qui s’apprête à claquer la porte pour ne plus revenir, car on respire à l’intérieur un air malsain.

En réalité, Kant ne quitte pas tant son cabinet qu’il ne va se dégourdir un peu les jambes et réchauffer un corps qu’il a d’un autre côté oublié : c’est un cerveau sur pieds. Il emmène prudemment son cabinet dans sa promenade. Et le voyage autour de sa chambre, il ne le connaît d’ailleurs pas.

Chestov, ce mal élevé, s’enfuit du cabinet feutré des philosophes en hurlant : il faut être d’abord un voyou pour « chercher Dieu » et surtout exiger, sans politesse, qu’on le cherche. Sans doute s’enfuit-il aussi de la même manière du « poêle » de Descartes.

Kant ne se promène pas et ne cherche pas, il élude. Encore qu’au passage il pense s’emparer de la vie pour la ramener sur sa chaise. C’est presque accidentel et c’est sournois. Suspect en tout cas : « main basse ». Le mot est juste. Chestov a trop d’âme dans ce monde et trop de raison lui pèse. Que faut-il comprendre ? Il lève ses mains nues, en plein vent. C’est sa manière à lui de s’emparer des choses. Sa main basse, si l’on peut se permettre, a de la hauteur ; et sa volonté de se dépouiller de tout système a du chien.

Shakespeare va être un prétexte. Un déclencheur. Il faut bien parler de quelque chose pour avouer ce qui vous hante. Mais c’est plus complexe : Shakespeare est autant une aide et un chemin. Par-dessus tout, il est poète et, pour Chestov, « la philosophie, en tant qu’analyse et explication de la vie humaine, n’est accessible qu’à celui chez qui l’artiste ne complète pas le penseur mais le domine ». D’un coup de fouet et à grandes guides, Chestov s’éloigne du rationalisme et du scientisme dominants en cette fin du XIXe siècle.

Il lui faut d’abord s’inscrire dans son propre contour, un contour bien à lui, et il n’a rien d’arrondi.

Si sa manière de sortir de son cabinet est autre que celle de Kant, c’est qu’il cherche un autre savoir, non pas celui qu’apportent les livres mais celui, essentiel à ses yeux, « empruntant des voies autrement difficiles ». Et il n’a pas la lassitude d’un homme qui renâcle.

S’emparer de la vie pour la neutraliser, la clôturer, l’étouffer, ou alors tenir et ne plus lâcher le vivant, de façon que lui aussi ne vous lâche plus. « Si je suis vivant », notait chaque jour Tolstoï dans son journal. C’est tout ce que demande Chestov : être vivant. Avec Shakespeare pour commencer : celui-ci, en quelque sorte, lui confirme les preuves de la vie. C’est tout de même autre chose que les preuves aventurées de l’existence de Dieu. C’est mieux. Un corps et sa vie, c’est une ligne de crête à tenir. Devant l’horizon inconnu. Et devant ceux qui le barrent.

Ainsi, dans les Enfers, derrière l’épaule de Shakespeare, s’avance Chestov. Il va devenir, il devient, il est lui-même. Les cercles de la raison lui font face. « Et là, le remuement sans nombre », dit le psaume. Mais il peut maintenant avancer sans relâche.

Autour, « le dernier mot de la science est partout » : on se bouscule pour le prononcer. Georges d’Anthès a tué Pouchkine et fondé en France la Compagnie du Gaz. Georg Brandès emmène Shakespeare au cachot de la raison : ni vu ni connu, pense-t-il. Mais Chestov a bondi. Quelle mouche le pique ? Peut-être a-t-il lu les derniers instants de Pouchkine : « J’aurais voulu voir Joukovsky. Donnez-moi de l’eau, j’ai mal au cœur […] La mort arrive ». La poésie (Joukovsky), l’eau : elles sont nécessaires au cœur battant de l’humanité. On comprend le sursaut de Chestov : non, Shakespeare, nécessaire lui aussi, ne mourra pas. Toujours en écho à Pouchkine : « Non, je ne mourrai pas. »

C’est que vie et mort ne se bâclent pas, dans les deux acceptions du verbe. Et Chestov n’a pas voulu n’importe quelle mort. Sur sa table de chevet, dans sa chambre de la clinique Boileau (dans le seizième arrondissement de Paris), un livre ouvert et quelques lignes soulignées avant de mourir (le texte original est en allemand) : « Ce n’est pas une pénible ascèse qui marque celui qui a la connaissance de Brahma, mais la conscience joyeusement confiante de l’unité avec Dieu. » On est le 20 novembre 1938 [3].

Ainsi, Léon Chestov, venu des tentes de Shakespeare pour lui rendre témoignage, aura obstinément marché dans une voie qui n’est pas celle de Georg Brandès, ni d’Hippolyte Taine (dont se réclame Brandès), ni de Kant ou même de Descartes. Il avance jusqu’au bout en colère et droiture de cœur. Il ne forligne pas. Mais il renverse, ôte comme une rouille. Avec toujours ce frémissement, ce même bond, cette même protestation quand il entend autour de lui le « comprends-toi toi-même » des positivistes : une notable dégradation du « connais-toi toi-même ». Il tombe sur la proposition de Taine : « Qui est-ce qui s’indignera contre une géométrie vivante ? » Eh bien, ça ne pouvait mieux tomber : Chestov sera toute sa vie tout indignation (c’est peu dire), contre les géométries, vivantes en apparence, et leurs géomètres déjà cadavres à ses yeux : « Mais vous voyez bien qu’il ne peut parler d’un événement de la vie sans d’abord en avoir fait une chose morte. » Chestov nous apprend alors que la compétence exclut trop souvent la vie. Brandès est compétent sur Shakespeare. Il veut pourtant le cerner, et à sa manière le tuer : à défaut de chercher Dieu, on finit par se croire Dieu et tout fonder sur le sable d’une telle impression. Brandès s’ébat dans le plus parfait malentendu.

Chestov Georg Brandes Shakespeare

Georg Brandes par Lovis Corinth (1925)

Pour Chestov, en revanche, il faut vivre dans l’infortune et la nuit, c’est-à-dire là où il y a si peu d’affirmation et tant de signes dans les profondeurs. Si peu de savoir et tant d’inconnu qui vient nous connaître.

Chestov porte avec lui la liberté réelle de l’aigle en vol et en chasse, mais rien d’un songe stérile sur le vol et sa cible. Sa voix n’est pas à côté de lui, de sa vie quotidienne : elle est sa vie même. Ce qu’il dit de Brutus (à propos du Jules César de Shakespeare) ressemble à un autoportrait précis : « Vivre et penser ne sont pas chez lui deux processus séparés et opposés, mais un seul et même processus. »

Il est plaisant de noter combien Chestov, revenant maintes fois à la charge, tient à écarter Brandès du héros exemplaire de Shakespeare : « Brandès éprouve une aversion instinctive à l’égard de Brutus. » C’est autant ici l’aversion de Chestov à l’égard de Brandès.

Chez Kant, Taine et Brandès, nous dit Chestov, la vie n’est que « floraison » de la raison, une floraison, ajoute-t-il, que l’on retrouve « le jour idoine » dans les cimetières. Tandis que, pour lui, la vie demeure une lutte. Et toujours à travers Brutus revient l’aveu intime : « il ne s’est pas évadé dans les livres pour en faire sa vie ».

Justement, dès son premier livre, Chestov a rompu les lances sans hésitation. Il lui est apparu ensuite que les nécessités ne sont pas des lois à embrasser mais du mauvais bois à embraser. Dans la foulée, il s’empare de Job, parce qu’il sait que leur blessure commune à lui et à Job n’est pas au bout d’un enchaînement, d’un mécanisme. Et qu’elle n’a pas de cause. Que les raisons toujours avancées (mais comme une viande peut l’être) mutilent la vie et la mort. Que tout ce qui ment et parle tant finit par avoir la bouche fermée. Chestov ferraille avec obstination : il n’est pas seulement du côté de Job, il a revêtu Job, c’est-à-dire le vertige et l’abîme.

En cette fin du XIXe siècle, Job lit. Il lit Taine, Brandès, tous les positivistes et il élève de plus belle sa réclamation contre la nécessité même. Qu’importe à ce Job le faisceau des lois raisonnables ? Qu’importe leur obligation quand il y a la protestation ? Il a trouvé tout de suite en Shakespeare un solide allié qu’il avait déjà pressenti auprès de Musset, pour qui l’œuvre céleste est composée de « tant d’éléments si peu d’accord ». Et, dans le désespoir, l’homme avance ses droits et veut devancer l’aurore qu’il appelle.

Comment aplanir Job ? Comment aplanir Shakespeare ? Brandès s’y attelle. Trop souvent la critique, aux yeux de Chestov, ne songe qu’à aplanir, lisser, distinguer, catégoriser : en un mot, à présenter les belles planches d’une flore des hommes et des œuvres, en vue de conclure et de faire taire par l’admiration. Faire taire quoi ? Que peut-on conclure ici et maintenant ?

Chestov veille au bruit et au cri. Il tient à rester mal élevé. D’ailleurs, la vie et l’amour, grâce à Dieu, resteront toujours mal élevés. Inattendus. Chestov le sait. (Et Péguy, Claudel, Bernanos, Artaud, Fondane et tant d’autres le sauront à leur tour). Jamais il ne cherche à tirer vers l’apparence. Il cajole la tourmente. Ainsi, il fouille et farfouille les œuvres dans un désordre de douleur et d’injures bien à lui, quand Brandès, pour sa part, après s’être intellectuellement endormi, les classe dans son rêve épais comme la graisse où la raison éclairante, telle une loupiote paresseuse qui se balance, peut se réjouir de soi.

Qu’ajouter, sinon qu’aujourd’hui, avec ou sans raison, on ne peut plus se réjouir. Sauf d’une chose encore (et elle est de taille) : qu’un écrivain, un poète ou un philosophe ait « plongé la tête la première dans la vie ». Qu’un critique survienne pour enfermer bien vite ça dans son cabinet, ses fiches et ses tiroirs (le mauvais temps règne dehors, aussi pas question de sortir), pose problème. Brandès, appelant à l’aide tout le courant positiviste et rationaliste de la fin du XIXe siècle, tient et retient ainsi Shakespeare. Le rendre à la vie d’où il vient ? Non. Il faudrait plonger la tête, et quelles seraient les conséquences ? Seulement, Chestov ne lit qu’au grand air. Avec Brandès, ça ne peut décidément pas marcher.

Au passage, Chestov nous apprend quelque chose d’intéressant : c’est notre propre vie qu’on lit dans les livres, et la littérature ; et l’art en général n’est pas une évasion mais un chemin de connaissance de soi. Pour autant, ce n’est pas simple et ce pourrait être tout aussi bien un chemin de leurre et de mensonge, par exemple pour celui qui lit chez Shakespeare « des choses qu’il n’a jamais écrites ». Et le jugement est sans appel : « Brandès, comme les autres, ne veut pas s’instruire auprès de Shakespeare. » Qui sont les autres ? N’en sommes-nous pas ? Ainsi le lecteur est à la fois porteur de lampe et habitant d’ombre et de ténèbres. Et, par les chiasmes de la vie, il faut bien avancer.

Chestov donne sa lecture de Shakespeare et de Brandès (à qui il rappelle au passage que « chez un bon écrivain, les personnages parlent pour eux-mêmes et non pour leur auteur »), mais il nous livre surtout ses luttes futures. S’il présente Brandès avalant et régurgitant les œuvres de Shakespeare, il refuse de légitimer cette régurgitation même : « sa façon de voir les hommes et la vie ». Pour Chestov, tout le courant de pensée rationaliste, auquel appartient Brandès, a perdu « l’instinct de la vie », l’instinct d’aimer et de haïr. Chestov, de son côté, tient à rester un « énergumène » : il brise « les portes d’airain » du positivisme ambiant, sort de cette Égypte fin XIXe siècle à la rencontre des hommes, à la rencontre du XXe siècle et de Fondane.

La tombe de Chestov, dans le grand cimetière de Boulogne-Billancourt, est un buisson ardent où son nom parle toujours. Comme les freux qui accompagnent, à l’heure de l’ouverture, le visiteur. Et vraiment leurs claquements d’ailes accompagnent : « Si la philosophie est la science de la vie, ce n’est qu’en traversant la vie qu’elle pourra en parler. » Tout voyageur le sait. Kant et Brandès sont rentrés au chaud de leur promenade, si peu soumis « à la pensée d’Hécube », mais cherchant comment définir l’inconnu par le connu, et ainsi le soumettre et le faire taire. Chestov, pour confondre ces deux ignorants, a franchi les portes d’airain. Et Fondane, pour dominer jusqu’au cœur de l’ennemi, celles de Birkenau.


  1. Benjamin Fondane, Rencontres avec Léon Chestov. Non Lieu, 2016, pp. 92-93.
  2. Nathalie Baranoff-Chestov, Vie de Léon Chestov I : L’homme du souterrain 1866-1929, La Différence, 1991, p. 40.
  3. Benjamin Fondane, op. cit. , pp. 175-176 ; Nathalie Baranoff-Chestov, Vie de Léon Chestov II : Les dernières années 1928-1938, p. 234.

Christian Mouze

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