Melvil Poupaud, lost in translation

Melvil Poupaud s’envole en 2013 vers la Chine, pour jouer le rôle d’un peintre jésuite dans le film historique The Lady in the Portrait, de Charles de Meaux. Son costume de héros : une soutane. Ses alliés : Bin, sa coach de mandarin, Fan BingBing, sa partenaire chinoise au doux regard, et Charles, le réalisateur, dont la détermination est à toute épreuve. « Mei Er Wei Er Po Bo », comme ils l’appellent là-bas, nous raconte son périple dans l’empire du Milieu.


Melvil Poupaud, Voyage à Film City. Pauvert, 176 p., 18 €


Les « making of » et autres bonus de DVD ont certainement été inventés pour ce genre d’êtres un peu particuliers qui ne peuvent se contenter d’une œuvre et de ce qu’elle donne à voir ; ce genre de personnes qui ne peuvent éteindre l’écran une fois le générique fini, mais ont besoin de prolonger le plaisir en passant de l’autre côté du miroir, où restent confinés les machineries, les bâches, les rails de travelling. Notre libido sciendi est sûrement comblée par la découverte de toute cette mécanique complexe et génératrice de rêves. Mais si cette passion est compréhensible à bien des égards, on voit moins souvent les cinéphiles compulser des heures de making of avant d’aller voir le film en question.

Pourtant, c’est bien ce qui nous arrive avec Voyage à Film City, un carnet de route de Melvil Poupaud. Nous y apprenons, après quelques pages de déboires dans les aéroports, que le comédien s’est fait enrôler par Charles de Meaux dans son nouveau film The Lady in the Portrait. Il lui faudra se glisser dans la soutane de frère Jean-Denis Attiret, un jésuite de trente-trois ans, qui, durant une mission en Chine, devint le peintre officiel de l’empereur Qialong. Si ce postulat a une réalité historique, le réalisateur imagine cette période de sa vie et notamment les relations qu’il aurait pu avoir avec la fille de l’empereur, Ulanara, une de ses modèles – jouée par la superstar chinoise Fan Bingbing.

Ce livre est, disons-le tout de suite, extrêmement drôle. On est loin des interviews d’acteurs face caméra, où l’on nous explique, avec un sourire victorieux, que, malgré les difficultés, on a réussi à trouver en soi-même « l’esprit » du personnage. Ici, il s’agit tout simplement de maîtriser un tant soit peu sa langue, pour donner la réplique. On se retrouve pris du même rire nerveux que l’acteur quand sa coach de mandarin lui apprend que cette langue comprend quatre tons différents pour chaque phonème : un premier ton « relativement bref », un deuxième ton « relativement plus bref que le premier », un troisième ton « plus bref que le premier mais plus long que le deuxième » et un quatrième ton « plus long que le second mais plus court que le premier et moins long que le troisième… à moins que ce ne soit l’inverse ». Ce tournage est en lui-même une sorte de catastrophe, une suite d’annulations de dernière minute, de changements de plan. La censure, le visa, les fans endiablés de Fan Binbing, le susceptible chef opérateur chinois, tous semblent se liguer contre le film. The Lady in the Portrait est une œuvre de Sisyphe, et Melvil Poupaud sait en faire ressortir les éléments amusants pour les magnifier sur un ton tragicomique.

Melvil Poupaud, Voyage à Film City. Pauvert

Melvil Poupaud © Richard Dumas

Ce ton n’est pas qu’une affaire de texte. Il y a un très beau travail sur l’image tout au long de cet écrit. L’image n’est pas seulement, comme dans un carnet de voyage d’ethnologue, une illustration, mais elle dialogue constamment avec le texte pour créer des effets inattendus. Il y a ainsi ce passage très réussi où l’on voit d’abord en pleine page la photo d’une petite cabane perdue au fond d’une allée, puis, sur la page suivante, ce seul paragraphe : « – Cet après-midi, Fan Bingbing sera sur le plateau. Il faut absolument que tu te la joues aussi star qu’elle. Il faut qu’on l’impressionne ! Alors tu restes dans ta loge et tu attends qu’un assistant vienne te chercher, ok ? – Mais, Charly, c’est pas une loge ça… ». On aura plus loin la confirmation que la petite cabane de la photo était bien la loge en question, suivie par une autre photo, de Melvil Poupaud, de dos, un peu pathétique, à l’intérieur de la « loge ». Dans un autre registre, on ne peut qu’être touché par la juxtaposition du portrait d’Ulanara par Attiret et d’une photo-portrait de Fan Bingbing, dont le regard de star, trois siècles plus tard, dégage le même charisme.

Il y a aussi cette très belle façon qu’a l’acteur de photographier sa propre écriture, griffonnée sur des livres et des carnets, mêlée au texte dactylographié. Il y a dans cette écriture à bâtonnets quelque chose d’un peu candide, qui nous donne à voir le monde à travers des yeux sensibles et curieux. Il est assez étrange qu’une écriture puisse transmettre ça, mais cela indique combien Melvil Poupaud utilise avec grâce tous les médiums qui sont en sa possession.

Sans oublier un jeu avec sa propre personne. Un carnet de voyage doit, par définition, donner à voir un périple via une certaine subjectivité, mais cette dernière ne doit pas être le centre de l’attention. Il y avait certainement, dans ce projet, le risque que le lecteur cherche à lire un livre sur Melvil Poupaud plutôt que de Melvil Poupaud. Ce dernier évite l’obstacle par une belle pirouette. Il n’hésite pas à se mettre en scène sur les photos, tantôt en soutane de jésuite, tantôt en costume et chapeau. La coiffe du jésuite et le panama se confondent, il ne reste que le visage de l’acteur, que nous connaissons bien, mais qui, dans ce monde exotique, devient celui dans lequel on peut se projeter, le « gros pif » auquel on peut s’identifier. Finalement, l’auteur reste, même dans l’écriture, un excellent acteur. Il n’est plus Melvil Poupaud, mais « Mei Er Wei Er Po Bo », l’acteur français perdu en Chine, rebaptisé à l’occasion.

Il y a d’ailleurs dans ce livre une très belle méditation sur la question du jeu, notamment par le biais des souvenirs du maître de l’auteur, Jean-Pierre Léaud. La réflexion n’est pas grandiloquente, elle est vitale : comment jouer quand on ne comprend ni ce qu’on dit ni ce que les autres nous disent ? Nous n’en dirons pas plus, ce sera notre petit cliffhanger

Ce n’était donc pas un making of, mais presque un film-livre en soi, qui nous a emportée plusieurs heures durant. Pourtant, dans un trajet symétriquement opposé à celui de notre cinéphile adepte des bonus – mais finalement assez similaire –, on ne peut pas s’empêcher de chercher sur internet des informations sur le film réel. Et là, étrangement, très peu d’éléments, seulement la date de sortie initiale du film, 2015 (!). On apprendra finalement, à force de recherches, qu’il doit sortir au printemps 2017, mais on ne peut s’empêcher de sourire de cette énième blague du film fantôme, qui se prolonge une fois le livre fermé.

Alicia Marty