Les conditions d’une critique engagée

Comme le précédent livre d’Hélène Merlin-Kajman, Lire dans la gueule du loup, L’animal ensorcelé traite des tâches propres de la littérature, de son rôle politique ou infra-politique et des conditions de sa transmission. C’est ce que j’appelle un « livre-lion » car, superbe et généreux, il invente des partages et il est habité par l’intensité des expériences de lecture.


Hélène Merlin-Kajman, L’animal ensorcelé : Traumatismes, littérature, transitionnalité. Ithaque, coll. « Theoria incognita », 478 p., 28 €


Le livre défend une thèse et cette thèse est forte : la littérature est une proposition culturelle parmi d’autres (avec le mythe, la religion, la croyance en la sorcellerie, le marché), pas forcément « supérieure » aux autres, mais s’en distinguant par sa capacité politique à faire du lien, par sa capacité thérapeutique à nous soigner et par sa capacité mémorielle à porter les puissances d’étrangeté qui sont en nous. Cette thèse engage une définition de la littérature comme partage, ce qu’Hélène Merlin-Kajman appelle « transitionnalité », qui travaille avec les schèmes de l’anthropologie et de la psychanalyse, l’économie du don de Mauss et l’espace transitionnel de Winnicott. Cette définition inscrit pleinement la littérature dans une dimension anthropologique (à la fois dans sa raison et dans ses fins). Puisque l’auteure ne veut pas faire de la littérature un espace autotélique ou écarté, elle refuse l’idée d’une littérarité constitutive, qui se caractériserait par une esthétique ou une certaine manière d’user du langage et de la représentation. Elle ne veut pas croire non plus à une littérarité historique, qui verrait plusieurs étapes dans l’élaboration de l’idée de littérature : du mythe à la littérature sacralisée telle que l’a représentée le romantisme et qui est encore dominante aujourd’hui, en passant par les belles-lettres.

Mais Hélène Merlin-Kajman refuse aussi l’idée d’une littérature nostalgique de la communauté, qui créerait une totalité à partir du mythe ou de la croyance : « La littérature, le partage littéraire sera alors ce qui permet à la démocratie de lutter contre ce qui la menace sans cesse de l’intérieur, à savoir cette absence de figuration qui nourrit la nostalgie de la communauté : car si la littérature propose bien des récits, des images et des scènes, ce sont des récits, images, scènes incertains, librement appropriables, non destinés à fournir une assomption de tous dans une image performative de tout. » Ainsi, la thèse inscrit une différence majeure entre deux types de partage, le partage que l’auteure appelle « mythico-traumatique » et le partage littéraire. La supériorité du partage littéraire est, selon elle mais on la suit volontiers, qu’il permet de dépasser le caractère impossible et intransmissible de l’expérience traumatique, qu’il permet de déplacer les autres propositions culturelles d’une société et qu’il réinscrit des liens en proposant aussi des lieux-refuges.

Hélène Merlin-Kajman, L’animal ensorcelé. Traumatismes, littérature, transitionnalité, Ithaque

Hélène Merlin-Kajman © Catherine Hélie

Échapper à la terreur, celle que l’on éprouve historiquement devant les catastrophes ou celle que l’on ressent en naissant avant terme ou dans la conscience que l’on se fait progressivement de la déliaison et de la mort, peut se faire par différentes propositions littéraires. La catharsis en est une à l’âge classique, où la littérature prend une place collective inédite qui n’est justement pas celle du paradigme mythique ou sorcier. La réponse littéraire de la catharsis s’oppose alors à la réponse mythique de la sorcellerie, magnifiquement présentée dans la deuxième partie du livre, avec des pages qui sont importantes pour comprendre certaines fixations mythico-traumatiques d’aujourd’hui, comme par exemple : « le complot, c’est l’anti-communauté hantant la communauté comme son ombre ».

Une autre proposition est celle qu’Hélène Merlin-Kajman appelle la « transitionnalité », à savoir une disponibilité des textes à se laisser partager dans des expériences communes où se construisent les sujets, autorisant par exemple une autre relation à la pitié que la catharsis : il s’agit d’un partage de lien avec tous les êtres, y compris les animaux. De même que la catharsis comme réponse littéraire s’opposait à la sorcellerie comme réponse mythique, la transitionnalité est une réponse littéraire qui s’oppose aussi à une réponse mythique, l’hypnose, un « éprouvé définitivement énigmatique (source d’un signifiant définitivement flottant), une expérience anthropologique transhistorique que, dit-on, connaissent aussi les animaux ». La communauté s’y crée selon le régime du don, de la profanation au sens que lui donne Agamben (l’espace soustrait à la soustraction du sacré). La transitionnalité permet de créer des liens sociétaux, transgénérationnels et translinguistiques (par la traduction).  Elle tend vers le langage originaire, le langage enfantin, la berceuse étant un phénomène exemplaire de transitionnalité, facilitant « le passage entre monde interne et monde externe ». Et l’on pourrait prolonger la réflexion en montrant qu’une grande part de la littérature moderne tend vers le rythme confiant de la berceuse : Pierre Guyotat confiait récemment que ce qu’il écrivait, et que certains ressentaient comme d’une extrême violence, était selon lui une berceuse…

Alors que l’insécurité de nos sociétés post-traumatiques défait et met de côté ces arts du passage (au profit de lectures, en particulier celles de certains témoignages, qui favorisent la communication traumatique), il est urgent, selon Hélène Merlin-Kajman, de les mettre en valeur pour en montrer la puissance de lien. Cela implique toute une réflexion sur la transmission que l’auteure mène depuis longtemps avec le groupe « Transitions » ainsi que sur le site internet « mouvement-transition » (www.mouvement-transitions.fr/), qui propose quantité de réflexions et de témoignages importants. Comment ménager l’espace d’une critique engagée ? Cela ne peut avoir de sens qu’à deux conditions : la première serait sans doute de poser que la lecture, la transmission des œuvres littéraires, de la lecture et par la lecture, donc, n’est pas un objet de savoir comme les autres parce qu’elle ne serait pas objectivable, mais seulement le relais d’une expérience, ou le don d’une pratique. La seconde condition serait de rendre habitable un hiatus entre le théorique et l’infonctionnel, ou le théorique et l’intraitable, de dire qu’il peut y avoir une écriture théorique qui ne soit pas branchée sur la pratique mais sur la production de monde (et donc, éventuellement, la possibilité de le changer), articulant le poétique, le théorique et le politique.

Le travail de transmission, alors, porte moins sur les contenus que sur la relation, ce que Barthes appelle « la cohabitation entre des corps » dans un texte qu’Hélène Merlin-Kajman cite dans L’animal ensorcelé ; « cohabitation dirigée, et en grande partie faussée, par l’espace institutionnel. Le vrai problème est de savoir comment l’on peut mettre dans le contenu, dans la temporalité d’une classe dite de lettres, des valeurs ou des désirs qui ne sont pas prévus par l’institution, quand ils ne sont pas refoulés par elle. En fait, comment mettre de l’affect et du délicat, au sens où Sade l’entend ? Ceci, aujourd’hui, est laissé au mode d’être du professeur dans sa classe et n’est pas pris en charge par l’institution [1] ». Cela change ce que l’on appelle littérature : si on la pense selon sa capacité d’accueil, cela implique de donner plus d’importance au lecteur et d’indiquer que les œuvres majeures sont celles qui démultiplient les occasions de l’hospitalité.


  1. « Littérature/ enseignement », entretien avec André Petitjean, Pratiques, février 1975, Œuvres complètes, tome IV, Seuil, p. 883.

Tiphaine Samoyault

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