La génération post-soviétique en Ukraine

Sergueï Jadan a été arrêté à Minsk dans la nuit du 11 février 2017 par la police biélorusse et menacé d’expulsion du territoire. Depuis 2015, il est interdit d’entrer en Russie « pour implication dans des activités terroristes ». Son roman, traduit en français aux éditions Noir sur Blanc, règle ses comptes avec un monde qui n’est plus, mais dont le souvenir reste omniprésent. Un autre écrivain ukrainien, Alexei Nikitine, plus proche de la dissidence soviétique, traite aussi de la permanence de ce monde dans Victory Park.


Sergueï Jadan, Anarchy in the UKR. Trad. de l’ukrainien par Iryna Dmytrychyn, Éditions Noir sur Blanc, 224 p., 19 €

Alexei Nikitine, Victory Park. Trad. du russe par Anne-Marie Tatsis-Botton, Éditions Noir sur Blanc, 444 p., 24 €


Bien des thèmes, émotions, couleurs, paysages, relents de propagande, relient ces deux ouvrages, mais on sent que si l’âge des auteurs est proche, leurs parcours, leurs poste d’observation, restent éloignés.

Natif du Donbass, Sergueï Jadan est un globe-trotter de cet espace qu’il arpente sur toutes ses coutures, avec tendresse. Après La Route du Donbass (Buchet-Chastel, 2014), sa nouvelle trajectoire fluctue, chavirée d’un côté par la guerre dans l’Est ukrainien, de l’autre par le projet de parcourir les principaux lieux d’activité des anarcho-communistes ukrainiens et d’en tirer un récit. Mais sa route va être déviée : Sergueï Jadan bute davantage sur le monde soviétique et ses propres souvenirs d’enfant que sur la figure de Makhno. Avec cette ironie mordante qui fait sa marque, il se moque de lui-même comme d’hypothétiques touristes de passage « cherchant à retrouver sur les visages les traces de l’anarcho-syndicalisme, n’y trouvant rien d’autre que des traces d’alcoolisme ».

Sergueï Jadan, Anarchy in the UKR

En tentant de faire ressurgir une couche historique antérieure, l’écrivain retombe sur la plus récente, celle de ces gares qui ne mènent nulle part, de ces voies que l’on aurait nul intérêt à franchir car « la rive d’en face tout comme la tienne n’a ni passé ni présent et même si cette vieille passerelle avait survécu, tu n’aurais probablement pas eu envie de passer de l’autre côté, parce qu’en vérité (…) depuis cette rive, cette ville et cette mémoire, tu n’as nulle part où aller ».

Un monde où domine toujours l’alcool, la drogue, l’absurde d’une vie où tout invite à l’immobilité, les hôtels vides, les gares qui semblent ne mener nulle part, ces routes que le dénuement a ruiné avant que n’opèrent les bombardements. « J’ai peur de la vitesse, note le narrateur, j’ai peur d’aller quelque part, la seule chose qui me fasse encore plus peur, c’est de m’arrêter ».

Cette permanence du monde soviétique va servir de fil au récit et lui donner sa couleur propre, une couleur qui se dilue dans le temps, depuis l’époque du rouge dominant, celle des figures de Lénine, « toujours accroché derrière un rideau ». Puis les années quatre-vingt, celles du brejnévisme, le triomphe de l’immobilisme, quand la politique n’existe pas encore, dit l’écrivain, mais survient plus tard, en même temps que le libre-marché. Le récit est marqué par le moment de son élaboration, 2005, c’est un peu le « monde d’avant », d’avant Maïdan, d’avant la société qui bascule.

L’écrivain réajuste cette première trame – tout en gris – avec le Journal de Lugansk qui retrace un espace cette fois chaviré par le conflit dans le Donbass, les hésitations, la valse des drapeaux. « Dans la cabine de son van, Oleh a accroché un ruban bleu et jaune [les couleurs nationales]. Il plaisante en disant qu’il a déjà rejoint l’union européenne depuis longtemps, car il ne peut pas attendre le reste du pays ».

Jadan est un écrivain ambulant qui parcourt son pays en lectures ou récitations, c’est un militant de la poésie et de la littérature, en ukrainien, qui suit les routes de l’anarchisme ou de la guerre, flairant les traces et les couleurs d’un passé, souvent plus prégnantes que celles de la modernité.

Son pendant de Kiev, Alexeï Nikitine, écrit et communique en russe, conscient que quelle que soit la langue, la tonalité de la propagande reste la même. Nikitine est plutôt proche du monde de la dissidence à la soviétique que de l’anarchisme, ses personnages se positionnent par rapport aux règles en place pour les respecter ou s’y opposer. Son roman bruisse des mille anecdotes propres à cet univers, drôles, sarcastiques.

Là où Jadan démine par la description, Nikitine le fait par les récits qui s’emboîtent, mais l’un et l’autre achoppent sur ce monde où le communisme est toujours un monde du « presque » et marqué par la discontinuité. C’est le syndrome des « taches », explique l’écrivain, un phénomène qu’il apparente à celui des bryophytes, ces mousses qui apparaissent par plaques, sans racines, sans système vasculaire. Les plus inexplicables ?

Alexei Nikitine, Victory Park

De ce roman touffu mais décapant pour la compréhension de cette société qui fait écrire à l’auteur qu’à Kiev, à cette époque, « même les grenouilles n’osaient pas croasser sans la permission des autorités » on relève de nombreux traits à garder en mémoire : « Dans la première moitié du vingtième siècle l’Ukraine était l’endroit le plus dangereux d’Europe. Ici, ceux qui survivaient n’étaient pas les forts, mais les prudents et ceux qui avaient l’échine souple ».

Le caractère décalé de ces deux récits en accentue la dimension de témoignage. Romans ou récits documentaires, journaux personnels, nouvelles en cascade, ils fournissent un éclairage unique sur ce monde d’avant et qui persiste jusque dans ses travers, ses inhibitions, ses incohérences. « Le statut post-totalitaire nous donne le droit à l’infantilisme politique et aux paradoxes sociaux », note Jadan qui, dans son précédent roman avait employé cette image que tout un chacun, même les géopoliticiens, peuvent comprendre : l’Est et l’Ouest dans le pays « ressemblent à deux adolescents vivant dans la même chambre, l’un issu d’un milieu établi, l’autre d’une famille problématique. […] mais tous les deux sont obligés d’une manière ou d’une autre de s’entendre : parler, écouter et comprendre. Ils ont en plus de choses en commun, à commencer par un solide appétit et finalement la grande envie de faire quelque chose de leur vie. »

Annie Daubenton

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