Sans alcool

Dialogues de ventriloque, recueil de nouvelles de Péter Hajnóczy (1942-1981) publié en 1998, préfacé par Péter Esterházy, a fait découvrir au lecteur français une voix originale et peu connue de la littérature hongroise du XXe siècle. Le roman qui paraît aujourd’hui (sorti en Hongrie en 1979) confirme l’importance de cet auteur à l’existence brève et à l’œuvre peu abondante. La mort a chevauché hors de Perse dépeint avec acuité les méandres et les souffrances d’un écrivain livré à l’alcool, malade de l’alcool à en mourir, abandonné à une voix intérieure qui ne lui laisse aucun repos. On pensera au bouleversant texte de l’écrivain écossais Ron Butlin, Le son de ma voix (Quidam, 2004).


Péter Hajnóczy, La mort a chevauché hors de Perse. Trad. du hongrois par Charlotte Karady. Vagabonde, 128 p., 15,50 €


Un écrivain à sa table de travail. Un écrivain devant « la terrible page blanche ». Un écrivain qui feuillette des centaines de pages de notes, rédigées en état d’ivresse, dont il faut maintenant se débarrasser, pages qui retracent les tergiversations avec soi-même, et qui dressent, dès le début du récit, ce constat : « Pour ma part, je suis ivre dès le premier verre et je me transforme en une autre personne. » Cet homme devant une page blanche est autre, sans cesse, dans le dédoublement qui s’opère en lui lors des innombrables conversations intérieures qui sont en réalité des négociations avec lui-même, des tentatives, toujours victorieuses, de justifier le verre en plus, la bouteille supplémentaire : « il lui vint à l’esprit que ce serait bon de boire encore une bouteille de vin, bien entendu avec de l’eau gazeuse riche en substances minérales et à effet thérapeutique, comparé à laquelle le vin n’est qu’une sorte de liquide d’accompagnement […] il acheta deux litres de pinot gris, puis au supermarché du coin deux bouteilles d’eau gazeuse. Évidemment, je ne vais pas boire les deux bouteilles de vin, pensa-t-il, j’ai juste besoin de savoir qu’elles sont là et, de toute façon, le pinot gris, c’est avec de l’eau gazeuse bénéfique pour la santé et riche en sels minéraux que je vais le boire. Il essaya de temporiser, de retarder le moment ; il ne voulait pas déboucher une des bouteilles immédiatement ».

Ce sont des dialogues intérieurs épuisants et redoutables, les mêmes qui l’ont hanté lors de sa rencontre avec la jeune et (trop) joviale Krisztina dans le bassin à vagues de la piscine du Gellért, orchestrés par cette voix obsédante impossible à faire taire. Faire la cour à la jeune fille à qui il serait tellement agréable de faire l’amour ou aller prendre une bière, rapidement, au bar de la piscine, prétextant avoir oublié quelque chose au vestiaire, avoir envie d’une deuxième bière qui nécessite de trouver une autre explication à son absence prolongée : le dilemme est permanent. Cet état de tension intérieure du buveur amplifie le manque d’alcool, il peut en être considéré à la fois comme la cause et la conséquence, et fait résonner cette voix intérieure de manière permanente ; une voix dont on pense – à tort –  que seul l’alcool pourra enfin la faire taire.

Péter Hajnóczy, La mort a chevauché hors de Perse, Éditions Vagabonde

Péter Hajnóczy dépeint par le menu les sensations physiques nées du manque d’alcool et les souffrances intolérables dans lesquelles son narrateur est plongé : se sentir tomber, sentir ses bras et sa langue gagnés par la paralysie, et, dans une sensation de dédoublement, vouloir se jeter par la fenêtre pour enfin ne plus ressentir ça. Recherche frénétique des lotions après-rasage et des eaux de toilette dans la salle de bain, attente désespérée du médecin qui pourra atténuer pour quelques heures, grâce à une piqure, la violence de ces crises, prise quotidienne d’Anticol, administré par sa femme, censé éveiller une sensation de dégout en cas d’absorption d’alcool, par effet antabuse, « visions d’horreur », tel est le lot de l’homme livré à ses démons. Aujourd’hui, justement, alors qu’il est devant sa « terrible page blanche », sa femme n’est pas là, et a oublié de lui donner sa dose d’Anticol. L’attente de cette femme ponctue l’ensemble du récit, le temps se dilate dans la souffrance qui confine au délire. Il faut un témoin de cette souffrance, l’épouse qui seule peut chasser les « visions d’horreur », qui creuse le récit par son absence : « Tu aurais dû sentir à quel point je souffrais car peut-être le but même de ma souffrance était justement que tu me comprennes et que je ne me sente plus seul ; c’est ta compassion qui me manquait et aussi que tu reconnaisses ma douleur, que tu en sois le témoin ». Le lecteur devient alors le substitut du témoin et celui qui endosse la compassion.

L’homme alcoolique est autre, il est, devant sa « terrible page blanche », tout autant ce jeune ouvrier non qualifié qui tente, tant bien que mal, de jouer son rôle de galant au bord d’une piscine, que cet ancien chauffeur, devenu aide-arpenteur à l’Institut de géodésie, qui écrit aussi des nouvelles, cet écrivain livré à sa solitude, en qui les visions déferlent alors que les bouteilles se vident, et que l’épouse, Á., qu’il attend « de toutes les fibres de son corps », ne rentrera pas avant plusieurs heures. Tout est objet d’écriture, ce passé qui ressurgit, ces hallucinations, tout est intrusion et doit alors pouvoir aussi devenir autre, être la matière de cette altérité invasive, afin de parvenir à une nouvelle – éventuelle – intégrité. Le récit se construit comme un va-et-vient plus ou moins maîtrisé entre des souvenirs, la lecture de notes et le temps de l’écrivain, moment où l’homme écrit, saisit l’objet, tentant par l’écriture de parvenir au sursaut de l’unité désirée, unité avec soi, tout autant avec son corps qu’avec son esprit.

Une des qualités de ce texte est de rendre compte avec autant de précisions et de rigueur des effets physiques et psychologiques de l’alcool, et de faire en même temps se gonfler le texte des visions, du délire, dans des descriptions qui oscillent entre grotesque et fantastique, souvent empreints d’une poésie légèrement ironique. Ainsi, La mort a chevauché hors de Perse dresse un constat quasi clinique de l’alcoolisme et éclate le cadre, laisse son auteur habiter le texte, l’envahir de tous ses « soi » et de tous ses regards.

Gabrielle Napoli

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