Philosophie première

L’élaboration de ce monument a sans doute exigé des années de travail mais une chose est certaine : il est là pour des décennies. Laks et Most pourraient dire du Diels-Kranz ce que, présentant son propre dictionnaire, Paul Robert disait du Littré : « un tel ouvrage est irremplaçable mais il a vieilli à bien des égards et le besoin d’une mise à jour s’impose depuis longtemps déjà ». Leur œuvre est comparable en importance.


André Laks et Glenn W. Most, Les débuts de la philosophie: Des premiers penseurs grecs à Socrate. Fayard, 1 674 p., 70 €


Nous aimerions savoir comment sont nés le langage ou la société, et nous devons nous résoudre à ce que nul ne puisse jamais nous le dire. Nul n’est témoin de sa propre naissance et nous ne pouvons, à propos d’origines, que nous raconter des histoires, inventer des mythes. Mais, du temps qui s’est écoulé entre notre naissance et le moment où nous avons maîtrisé le langage, nous avons conservé des bribes de souvenirs, que nous pouvons tenter de nous remémorer sur le divan du psychanalyste. Dans la vie collective, la protohistoire constitue un moment comparable, celui, juste avant que ne se répande l’usage de l’écriture, depuis lequel nous sont parvenues des bribes, sous forme de légendes, de faits de langue, d’édifices. Ce ne sont certes que des lambeaux, mais qui portent des noms propres, dont nous ignorerons toujours ce qu’aura été la réalité, effective ou légendaire. Qu’en a-t-il été de la guerre de Troie, simple coup de main parmi tant d’autres qu’aurait magnifié un poète sublime, ou gigantesque conflit opposant la Grèce unie à une grande puissance d’Asie Mineure ?

Les présocratiques nous viennent eux aussi d’une sorte de protohistoire : de leur pensée ne nous sont accessibles que des lambeaux, car leurs livres, s’ils en ont effectivement rédigé, sont irrémédiablement perdus. Point de livres philosophiques avant ceux de Platon, et les traces les plus anciennes que nous ayons des présocratiques sont, pour l’essentiel, les citations que l’on y trouve. Comme toute citation, celles-ci sont fragmentaires et dépendent de ce qu’il s’agissait d’illustrer. Comment alors reconstituer dans sa singularité propre ce qui fut la pensée de chacun de ceux qui préparèrent le terrain pour ce qui allait devenir la philosophie ?

Nous voyons bien qu’Empédocle et Parménide étaient poètes puisque ce sont des vers qui leur sont attribués, mais nous ne savons pas combien de poèmes ils ont composés. Un seul, récapitulant la pensée de toute une vie ? Plusieurs, et quel sens aurait une telle pluralité ? D’Héraclite sont cités des fragments assez brefs, dont nous voyons que ce ne sont pas des vers, sans savoir s’ils sont les bribes d’un grand ouvrage. Et à supposer qu’Héraclite ait rédigé un livre, celui-ci se présentait-il comme un recueil d’aphorismes à la manière de Nietzsche ou de René Char ? Il se pourrait que les penseurs antérieurs à Platon n’aient jamais envisagé de faire quelque chose comme un livre et que leur enseignement ait été exclusivement oral, leurs disciples se répétant de bouche à oreille, entre initiés, leurs bons mots ou se transmettant leurs poèmes. Rien d’ailleurs ne nous autorise à penser que tous auraient vu les choses de la même manière ; certains peuvent avoir écrit, d’autres composé oralement des poèmes ou des livres, d’autres s’étant contenté d’une fonction de maître à penser à la manière de Socrate ou d’un rabbi du Talmud.

De certains de ces penseurs, on ne sait même pas s’ils ont existé. La question est traditionnelle à propos de Pythagore mais nous pouvons aussi nous la poser à propos d’un personnage comme Leucippe, qui aurait été le maître de Démocrite comme Socrate fut celui de Platon, ou de Phérécyde à qui est attribuée la même place auprès de Pythagore. Nous voyons la récurrence du thème du maître fondateur qui n’a laissé de trace de son enseignement que dans les œuvres de son disciple, mais cela ne prouve rien à propos de tel ou tel, et nous n’avons aucune raison de généraliser, que ce soit dans un sens ou dans l’autre.

André Laks et Glen W. Most, Les débuts de la philosophie, Fayard

Empédocle

Hormis Démocrite, qui n’y est même pas gratifié d’une allusion, les principaux présocratiques nous sont d’abord connus par les divers dialogues platoniciens – dont l’auteur n’hésite pas à inventer des personnages présentés comme disciples de tel ou tel. Nous n’avons pas toujours les moyens de savoir qui est un personnage littéraire, qui un penseur dont Platon expose ou discute les positions. Nous supposons que le Calliclès présenté comme disciple de Gorgias est inventé par Platon mais les arguments littéraires qui nous le font penser n’ont rien de décisif. Quant à ce Timée à qui Platon donne continûment la parole dans le dialogue homonyme, il nous paraît n’avoir été qu’un porte-parole de l’auteur, mais certains ont cru pouvoir évoquer un authentique Timée de Locres. Le témoignage d’Aristote incite à penser que le Cratyle qui a donné son nom à un dialogue platonicien a existé ailleurs que dans ce livre et qu’il fut bien un disciple d’Héraclite ; en revanche, tout indique que Platon a inventé l’autre personnage du même dialogue, ce Hermogène présenté comme disciple de Parménide.

Autre incertitude, celle qui porte sur le contenu doctrinal prêté à tel ou tel. Nous ne doutons pas de l’existence historique de Protagoras mais ne pouvons savoir dans quelle mesure il se reconnaîtrait dans le discours que Platon lui fait tenir. La question se pose d’ailleurs pour Socrate lui-même : s’il est clair qu’il finit par ne plus être qu’un personnage littéraire, il nous est impossible de déterminer s’il est un seul ouvrage de Platon dans lequel ce personnage présente quelque ressemblance précise avec l’homme qui dut boire la ciguë. Devons-nous nous fier davantage au portrait que fait de lui Xénophon ou à ce que dit Aristote, voire à la caricature dessinée par Aristophane ? On veut bien croire qu’un Socrate âgé tout au plus d’une vingtaine d’années aurait pu discuter d’égal à égal avec le vieux Parménide – jusqu’au jour où l’on découvre l’extrême profondeur de ce dialogue, un des sommets de la pensée occidentale !

Sans doute la question du Socrate historique ne présente-t-elle pas une importance considérable. Il nous suffit, somme toute, de savoir qu’il aura été le maître de Platon et l’une des victimes des procès pour athéisme que subirent les familiers de Périclès. Le problème est autrement plus grave quand il s’agit d’identifier des penseurs dont les éventuels livres ne nous ont pas été transmis et qui pourraient présenter une originalité intellectuelle considérable. On sait que ce fut le cas de Parménide, d’Héraclite, d’Empédocle, mais les autres ? Et même ceux-là, comment apprécier convenablement la portée de leur pensée ? Comment recoudre les lambeaux qui nous sont parvenus, reconstituer une pensée à partir des citations qui en furent faites par Platon puis Aristote, repris par les écoles successives ?

André Laks et Glen W. Most, Les débuts de la philosophie, Fayard

Héraclite et Démocrite, par Bartholomeus Dolendo (1589)

On cite un auteur pour illustrer une thèse que l’on défend ou que l’on combat. Contextualisées par ce qui justifie qu’on y recoure, les citations le sont aussi par rapport aux autres du même auteur et de ceux que l’on présente comme ses proches ou ses adversaires. L’argumentation platonicienne produit ainsi un effet classificateur : se trouvent construites des écoles supposées, dont certaines – mais lesquelles exactement ? – n’ont de sens que dans ce cadre argumentaire. De même, certaines oppositions, comme celle d’Héraclite et de Parménide, auraient peut-être surpris les intéressés. La scolarisation de la philosophie a, par la suite, fixé ces classifications qui pouvaient n’avoir été aux yeux de Platon qu’une manière de dire. Ces effets ont commencé avec les petits historiques de la question par lesquels Aristote aime à attaquer un sujet, le plus développé étant celui de Métaphysique A sur les conceptions de la causalité. Ces doxographies se répétant, ces classifications ont pris la force de l’évidence et on a lu les présocratiques à travers cette grille, leur prêtant des réponses à des questions venues de Platon ou d’Aristote. C’est ainsi que, dans sa constante fidélité à ce que la tradition peut avoir de plus moisi, Heidegger prête à Héraclite un vocabulaire de l’ontologie qui n’a été élaboré que bien plus tard, en réponse à des questions que l’on ne s’est posées qu’ensuite.

Voilà pourquoi il importe tellement à qui veut comprendre la pensée des présocratiques de s’interroger sur le mode de transmission des fragments qui nous sont parvenus, afin de saisir les inflexions de sens que les classifications anciennes ont pu leur faire subir. De toute manière, ces lambeaux de pensée feront l’objet de classements. Si l’on ne peut y échapper, encore faut-il parvenir à l’expliciter. Cela suppose que l’on regarde au plus près l’usage ancien qui fut fait de chacun de ces lambeaux de pensée, afin de les dégager de la gangue dans laquelle ils ont été solidifiés il y a si longtemps. Tel est le travail auquel se sont livrés Laks et Most, dans la perspective ouverte par Jean Bollack et Heinz Wismann.

On pourrait croire que la phase la plus délicate est celle de la traduction. En réalité, celle-ci n’est qu’un aboutissement. À propos d’Héraclite, par exemple, la décision porte d’abord sur le statut des fragments qui nous sont parvenus : est-il légitime de les lire dans la perspective où Platon et ses successeurs les placent, ou faut-il tenter de retrouver ce que cet auteur de l’extrême fin du VIe siècle a pu vouloir dire, avec la culture qui pouvait être la sienne ? La question est aussi difficile à trancher que celle de savoir si l’on peut interpréter Le Clavier bien tempéré sur un grand piano romantique ou s’il est impératif de le jouer sur un clavecin. Quand Heidegger interprète Héraclite dans un langage de l’ontologie dont il sait bien qu’il n’était pas encore élaboré du temps de Platon, il fait comme ceux qui jouent Bach au piano : s’attacher à faire apparaître dans l’ancien ce qui annonce le plus récent. On peut considérer que l’on rend mieux justice à Bach en utilisant un instrument qu’il ne connaissait certes pas mais qui est plus à même de donner à entendre toute la richesse de ses compositions. La position est discutable mais tout à fait défendable. Toute l’affaire est de nuance : si l’on peut admettre que le piano valorise Le Clavier bien tempéré, il est douteux qu’on rende justice aux cantates de Bach en les faisant jouer par le grand orchestre mahlérien de la Symphonie des Mille.

André Laks et Glen W. Most, Les débuts de la philosophie, Fayard

Démocrite

Quand, au début de la Métaphysique, Aristote interroge tous les philosophes antérieurs sur la réponse qu’ils ont apportée à la question de la cause et qu’il les classe en fonction de ce critère, il les fait entrer dans le moule qui lui paraît pertinent à lui et dont il ne peut ignorer qu’il n’avait guère de sens pour eux. Or la classification qu’il opère ainsi va enfermer pour des siècles les auteurs concernés dans cette grille. Du point de vue aristotélicien, elle est parfaitement justifiée, mais on ne peut dire que justice soit ainsi rendue à des penseurs qui eurent peut-être d’autres préoccupations que celles de Platon et d’Aristote. Avant donc de se livrer à la traduction, il convient de sortir de ce classement doxographique, et en particulier de cette double tradition reprise à son compte par Diogène Laërce : l’une, ionienne, dont Thalès aurait été le fondateur ; l’autre, italique, issue de Pythagore. En sortir, c’est d’abord le mettre en évidence et en expliciter les présupposés. C’est ensuite proposer un autre classement, aussi indépendant que possible de ces filiations scolaires issues des dialogues platoniciens et de l’enseignement d’Aristote. On peut ainsi espérer mieux sentir l’originalité de chacun de ces penseurs, qui ne se préoccupaient pas d’apporter leur réponse propre à des questions qu’ils ne se posaient pas.

En sortant de ce classement devenu canonique, on se met en position d’entendre ce que chacun a dit, avec ses mots, pour répondre à ses propres questions. Accessoirement, on peut aussi préciser le découpage des citations, dont les limites ne sont pas toujours claires, dans des livres publiés en un temps où les guillemets n’étaient pas plus en usage que les autres signes de ponctuation.

Telle est la tâche que se sont donnée Laks et Most : revenir sur ce qu’avait accompli Hermann Diels, à la fin du XIXe siècle, lorsque le grand érudit avait rassemblé tous les lambeaux disponibles des pensées d’auteurs présocratiques. Quoique complété en 1951 par Walther Kranz, le Diels avait conservé son économie première. On pouvait bien sûr l’enrichir encore avec des documents récemment découverts, comme le papyrus de Strasbourg contenant des fragments d’Empédocle. On pouvait aussi ajouter des textes arabes, syriaques, arméniens ou hébreux. On pouvait revenir sur certaines traductions : celles, allemandes, de Diels ; celles, italiennes, de Giovanni Reale ; celles, françaises, de Jean-Paul Dumont pour la Pléiade. Le monument désormais à notre portée fait tout cela mais surtout il bouleverse l’économie du Diels-Kranz, tant dans son ensemble que pour chaque notice : à la traditionnelle bipartition entre l’homme et l’œuvre est ajoutée une section sur la réception de la doctrine dans l’Antiquité. Cet ajout est d’une grande importance car c’est de ce côté que sont susceptibles d’apparaître les multiples déformations qu’a pu subir la pensée des uns et des autres. Il n’est pas non plus sans conséquence sur notre lecture des « présocratiques » – Laks et Most préfèrent inclure Socrate et donc parler de « préplatoniciens », ce qui est plus conforme au mode de réception de ces penseurs – de joindre à ceux que nous disons rétrospectivement avoir été des « philosophes « (quand le mot n’existait pas encore) ceux qu’Aristote appelle « théologiens » : des poètes comme Hésiode ou les tragiques.

Nous voici donc désormais dotés d’un ouvrage de référence dont les riches possibilités ne seront pas épuisées de sitôt. Il est d’autant plus utile qu’aucun éditeur français n’avait jusqu’alors jugé bon de publier le Diels-Kranz en édition bilingue. Les très riches pouvaient se le procurer dans l’édition allemande, les moins riches dans l’édition italienne disponible depuis dix ans dans une collection très facilement accessible. C’est aussi ce retard qui est ainsi comblé – comblant ainsi le lecteur, spécialiste ou pas.

Marc Lebiez

À la Une du n° 27