Adresses mythiques à Manhattan

Les Chelsea Hotel et Christodora House ont, tous les soirs, abrité célébrités et utopies pendant près d’un siècle dans une effervescence digne d’Halloween. Centres de la création artistique new-yorkaise et lieux de résidence libertaires et solidaires, ils ont marqué leur époque et résonnent encore comme matrices de journaux intimes et de fictions.


Nicolaia Rips, Garder la tête hors de l’eau : Une enfance au Chelsea Hotel. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Cécile Dutheil de la Rochère. Pauvert, 304 p., 18 €

Tim Murphy, L’immeuble Christodora. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Jérôme Schmidt. Plon, 493 p., 21,90 €


Deux totems de Manhattan, tous deux sites classés, l’un plus international, le Chelsea, l’autre plus local, le Christodora, l’un néo-gothique, l’autre de style perpendiculaire, continuent de féconder l’imaginaire d’aujourd’hui. Ils s’inscrivent dans deux romans qui appartiennent à l’écriture de la ville, à la poétique d’un lieu, redessiné par deux écrivains auteurs de leur maison, régis par une double structure générative, l’une essentielle, l’autre culturelle. Il s’agit à chaque fois d’un premier roman, trop long sans doute pour Tim Murphy, le journaliste new-yorkais qui a toutes les bonnes raisons de retracer dans l’immeuble Christodora le cheminement de la contre-culture et de la politique de libération des mœurs de l’East Village; trop anodin sans doute pour Nicolaia Rips, lycéenne de dix-huit ans, qui mêle sans façon et avec drôlerie souvenirs d’école et de résidence familiale dans le temple de l’hédonisme artistique.

« Le hall du Chelsea n’avait pas bougé depuis 1884, date de la construction de l’hôtel. Les murs et les plafonds étaient plus ou moins jaune moutarde et couverts de tableaux de résidents de l’hôtel, anciens et nouveaux. Sur un des murs était accrochée une peinture de Joe Androe qui représentait un cheval gris et blanc. Au-dessus du sol en marbre brun et blanc oscillait une femme obèse et rose assise sur une balançoire dont les jambes battaient l’air avec malice et invitaient à pénétrer le monde caché un peu plus haut. » En hauteur, douze étages d’artistes attirés par cette grotte aux chambres spacieuses, un lieu mythique souvent filmé, souvent cité dans les chansons, de Bob Dylan à Leonard Cohen. La jeune Nicolaia Rips travaille son texte à partir de son journal intime, racontant les années de la maternelle au lycée pour retracer son cheminement, sans se laisser intimider par la stature de ceux qui ont précédemment hanté le lieu : Twain, Kerouac, Burroughs, Miller, Ginsberg, sans parler de Kubrick, Forman, Warhol, Piaf, Christo ou Niki de Saint Phalle, et bien d’autres. « Nous nous sommes installés au Chelsea Hotel connu pour être un repaire d’écrivains, d’artistes et de musiciens, mais aussi de toxicos, d’alcooliques et d’excentriques en tout genre ». Chacun y vit le rêve d’un autre monde avec des voisins venus d’autres mondes dans cette tour de Babel, cet espace communautaire qui rassemble pour un destin collectif un entre-soi de la création.

Nicolaia Rips, Garder la tête hors de l’eau, une enfance au Chelsea Hotel, Pauvert

Le Chelsea Hotel en 2012

L’écolière y fait son éducation parallèle, auprès de ses parents, installés sur la longue durée – une mère peintre et plasticienne et un père écrivain –, volontiers hospitaliers avec la carafe de gin toujours prête dans leur sixième étage. C’est une enfant solitaire à l’école mais intuitive et à l’aise avec les résidents et les gens du hall, dont Artie qui sort en pyjama blanc et blouson de cuir, le vieux Stormé, collier d’opales et de turquoises, pantalon treillis et un révolver rose sanglé à la cheville, une enfant intriguée par l’antre d’El Capitan enserrée dans ses épais rideaux brodés et qui ressemble à une fumerie d’opium. Gens célèbres, gens sulfureux, tout y passe, tout s’y passe. Mais la magie va s’émousser, même si l’extravagance d’Halloween qui atteint des sommets reste parmi les meilleurs souvenirs : « Le Chelsea n’était plus un château enchanté mais un avant-poste en ruines envahi de toqués, de bons-à-rien et de marginaux. Les gens que j’aimais n’étaient ni des capitaines, ni des chevaliers, ni des grandes dames, mais des toxicos, des éclopés et des prostituées. Désormais je redoutais de devenir comme eux. » La construction d’un monde autarcique fabriquant ses dimensions et ses limites a vécu et se délabre.

Tim Murphy embrasse un temps plus large, de 1981 à 2021, pour écrire un roman de société, foisonnant à la manière de Thomas Wolfe, centré là aussi sur une famille et ses voisins, tous épris d’un lieu qui devient l’épicentre d’une métamorphose sociale, une mue suivie de l’âge du jazz à l’âge des activistes. À l’origine, « les riches protestants réunissaient l’argent nécessaire pour construire la nouvelle tour du Christodora, afin de civiliser les enfants shethl et leurs pairs catholiques qui venaient aussi d’immigrer », une tour en briques de seize étages, inaugurée en grande pompe en 1928, avec bibliothèque, théâtre, piscine et gymnase, bureaux d’associations militantes, cuisines, clubs, ateliers et logements des employés sur les cinq premiers niveaux. L’immeuble « don du Christ » va vivre des soubresauts divers : travaux de reconversion, débuts du sida, drogue, et, comble d’ironie, une gentrification mal tolérée dans le quartier qui mène à l’émeute de Tompkins Square en plein été 1988. Murphy y installe trois générations: Félix Traum, son fils Jared qui va adopter Mateo, un petit Latino né en 1992. Les années Jared donnent lieu à une description détaillée des petits faits du quotidien, des scènes très dialoguées, des pans de vie sous observation directe. Comme les parents de Nicolaia au Chelsea, ceux de Mateo ont des visées artistiques et les deux immeubles hébergent des êtres solitaires, excentriques, composites, jadis flamboyants mais devenus l’ombre d’eux-mêmes.

Tim Murphy, L’immeuble Christadora, Plon

La sympathie de Tim Murphy pour les victimes du sida et de l’héroïne, ses maraudes dans les épisodes de défonce et les angoisses des dépistages, sa proximité chaleureuse avec les amoureux devenus veufs et junkies, comme Hector le vaincu du huitième étage, font du roman un hommage posthume à ceux de la communauté LGBT qui ont péri, et un salut fraternel aux survivants. Le retour de Mateo adulte, après une longue rupture et une installation en Californie, s’opère tout naturellement au Theodora. C’est à la fois un retour à la maison, à la mère adoptive, une brève enquête sur sa mère portoricaine sidéenne. Qui plus est, c’est un retour d’artiste puisque Mateo est devenu peintre à succès de décors urbains et va réaliser une œuvre pour un parc souterrain du quartier. De manière ultime, la rédemption et la transmission vont se réaliser dans l’art, sur le terreau du quartier où jadis flânait Basquiat.

Le Chelsea comme le Christodora, ces fantasmes de résidences d’artistes, sont ainsi recréés par le discours de ceux qui les habitent, dans leur ancrage sensoriel et leur vie souterraine, leur affectivité et leur désir d’humanité créatrice. Ces deux documentaires de témoignage, devenus constructions littéraires d’un monde autarcique, fabriquent leurs dimensions et leurs limites. Au-delà du décor et de l’architecture, tenant lieu de caverne magique ou de grotte primitive, les deux totems demeurent des territoires sacrés de la mutation de New York dont Nicolaia Rips et Tom Murphy, soucieux de traces affectives, sont devenus à leur tour les portiers et les gardiens.

Liliane Kerjan

À la Une du n° 27