La dentiste d’Hitler

Né à Rome en 1962, Luigi Guarnieri, cinéaste, dramaturge et écrivain, n’est pas un inconnu en France où quatre de ses romans ont été traduits et publiés par les éditions Actes Sud.


Luigi Guarnieri, Le sosie d’Adolph Hitler. Trad. de l’italien par Marguerite Pozzoli. Actes Sud, 340 p., 22,80 €


Dans Le sosie d’Adolf Hitler, l’auteur recherche le dépaysement total : il ne s’agit ni de notre époque ni de l’Italie, mais d’un événement historique qui continue de faire couler beaucoup d’encre : est-ce Hitler qui s’est donné la mort le 30 avril 1945 ou a-t-on « suicidé » à sa place l’un des sosies prévus à cet effet ? Le fait que les cadavres aient été brûlés brouille les pistes. Certains chercheurs dignes de foi affirment que le Führer est mort à quatre-vingt-quinze ans en Argentine. La question est passionnante, et elle passionnera plus particulièrement l’agent Green, chargé par les services secrets américains d’éclairer ce qui restera sans doute une énigme.

Allant bien au-delà de sa mission, Green consacre seize ans de sa vie à parcourir de nombreux pays (Allemagne, Autriche, Uruguay, Argentine) et à contacter les derniers témoins de l’effondrement du nazisme. Dans ce que l’auteur tient à qualifier de roman, cinq personnages principaux : Hitler (très amoindri), l’aristocrate Egon Sommer, responsable de l’opération Janus et présent dans le bunker le 30 avril 1945, Mario Schatten, sosie B, le docteur Freundin, dentiste personnelle d’Adolf Hitler, et le narrateur. Le décor initial : Berlin ravagé par les bombardements des Alliés et envahi par les Russes.

Luigi Guarnieri, Le sosie d’Adolf Hitler, Actes Sud

Luigi Guarnieri © Jerry Bauer

Comme le titre l’indique, le récit est centré sur le sosie d’Hitler, l’une des deux ou trois « doublures » recrutées, si l’on peut dire, dans le cadre de l’opération Janus, visant à faire évader Hitler au dernier moment et à laisser aux enquêteurs le cadavre du sosie, identifiable à sa denture reproduisant scrupuleusement celle du Führer. Le premier chapitre retrace l’opération sanglante qui consiste à arracher une denture saine pour la remplacer par des prothèses chaotiques, identiques à celles du célèbre modèle. Schatten, violoncelliste et compositeur, sinon reconnu du moins talentueux, a été enlevé à son domicile et vit désormais séquestré dans le bunker de la Chancellerie (entièrement détruite). La musique, sorte de contrepoint de toutes les horreurs qu’il subira, est sa seule bouée de sauvetage. Elle crée en outre un lien entre lui et Sommer et Green, tous deux musiciens. Pour en revenir à la triste vie du sosie, le lecteur découvrira comment, après avoir miraculeusement échappé à la tyrannie du nazisme, il tombe dans l’enfer du goulag : tout simplement parce que les Russes étaient certains d’avoir Hitler entre les mains, et espéraient le faire avouer. La fin de cet innocent, victime d’une funeste ressemblance, est à la mesure de son sinistre destin.

Mais l’horreur va bien au-delà de ce cas particulier. On assiste au Götterdämmerung, au fameux 30 avril 1945 : fuites ou suicides massifs des chefs nazis, Magda Goebbels empoisonne ses six enfants avant de rejoindre son époux dans la mort. Eva Braun, sur ordre de son illustre mari, se tire une balle dans le cœur. Hitler temporise, et c’est Egon Sommer qui donnera à Green, des années plus tard, sa version des faits. En effet, l’agent américain l’a retrouvé en Argentine, vivant paisiblement dans une somptueuse villa. L’ancien chef nazi raconte, affirme, mais qui est l’étrange Mr Wolf, vieil homme dégradé et presque inconscient, qui occupe depuis des années la chambre d’ami ? Le questionnement et le suspense sont permanents dans ce récit qui mêle habilement réalité et fiction. Il faut absolument lire la postface mais, comme il se doit, une fois la lecture du roman achevée.

La traductrice passe avec aisance, comme Guarnieri, du ton sérieux du rapport officiel à celui, plus léger, du narrateur quand il parle de musique ou décrit les paysages des multiples pays où le conduit son enquête.

Le roman, très noir, s’achève pourtant sur une note d’espoir, puisqu’une idylle semble naître entre Green et la charmante dentiste du Führer. Un livre passionnant, qu’on lit comme un polar, impatients de connaître la suite. L’auteur lui-même nous donne la clé  de cette réussite : « Il n’y a rien de mieux que les documents authentiques pour construire un roman imaginaire. »

Monique Baccelli

À la Une du n° 27