Une critique du pouvoir aujourd’hui

La publication en France, trente ans après sa parution en Allemagne, de l’ouvrage qu’Axel Honneth avait tiré de sa thèse, rédigée pendant ses années d’études à l’Institut de sociologie de l’Université libre de Berlin, aide à comprendre ab initio les distances qu’a prises son auteur avec Francfort et son École et ses principaux représentants, Adorno et Habermas, même s’il a ensuite enseigné dans cette ville et dirigé le célèbre Institut de recherches sociales.


Axel Honneth, Critique du pouvoir. Trad. de l’allemand par Marianne Dautrey et Olivier Voirol. La Découverte, 384 p., 28 €


On y découvre comment s’est constituée la réflexion développée par Axel Honneth : dans le cadre d’une théorie critique de la société, quelle capacité les groupes sociaux ont-ils à faire évoluer leur situation et à échapper ainsi à une forme de résignation face à la domination ou de limitation à une activité communicationnelle ? Son texte, qui suit l’argumentation des auteurs qu’il relit pour montrer à quelles impasses ils aboutissent, fait passer à l’arrière-plan, par sa nature même, par son caractère démonstratif abstrait, l’enjeu politique qu’Axel Honneth rappelle lui-même dans la préface ajoutée pour le public français d’aujourd’hui. Relu de nos jours, il apparaît comme l’ambitieux et sévère programme d’une réflexion à venir.

La thèse d’un nécessaire renouvellement de la théorie critique, formulée au début des années 1980, part du constat de l’échec de Horkheimer et Adorno à penser le social parce qu’ils en sont restés à une conception de la domination de la société sur le modèle de la domination de la nature par le travail, d’inspiration marxiste. Quelles que soient les inflexions qu’ils ont pu y apporter de retour d’exil, leur théorie de la domination élaborée pendant les années du fascisme, du nazisme et du soviétisme triomphants vaut pour l’époque du capitalisme installé où les institutions tiennent les individus dans leur dépendance ; il lui manque une théorie de la société qui ne laisse pas les individus purement en position de dominés mais leur donne la possibilité d’une interaction. Refusant ce réductionnisme, et pour échapper au « monopole » de l’école de Francfort en Allemagne de l’Ouest, Axel Honneth se tourne vers deux auteurs qui intègrent la dimension de l’agir social dans leur théorie : Michel Foucault et Jürgen Habermas.

Le premier, qui est venu à Berlin à plusieurs reprises, expose une théorie du pouvoir qui passe d’une approche sémiotique, structuraliste, à une analyse en termes de relations de pouvoirs et de savoirs, sur fond de « bataille perpétuelle ». Sauf que les luttes sociales cèdent le pas à une technologie de plus en plus fine de contrôle social. Ce béhaviorisme, pour Axel Honneth, n’explique pas « les formes d’intégration des sociétés du capitalisme tardif » et finalement Foucault rejoint Adorno d’une certaine façon : là où ce dernier voyait aboutir, résigné, le processus de civilisation, avec l’auto-aliénation des hommes, Foucault constate, dans ses études historiques, « le processus objectif d’un accroissement du pouvoir social ».

Axel Honneth, Critique du pouvoir, La DécouverteHabermas, en revanche, centre ses réflexions sur « l’interaction sociale ». Il pose la communication comme le moyen pour les membres d’une société de s’entendre sur des normes d’action : « pour la première fois dans l’histoire du marxisme, l’entente par la communication devient un paradigme du social ». Le consensus qui se réalise ainsi ne doit pas conduire pour autant à penser que, si « l’agir communicationnel » s’effectue dans « un monde vécu », le système et ce monde vécu s’autonomisent, sauf à reconduire les erreurs d’Adorno (le « dualisme entre organisation et individu ») et de Foucault (le « dualisme entre appareil d’État et corps humain »). Habermas ne tient pas les promesses d’une théorie communicationnelle en ne prenant pas en compte l’inégalité entre les groupes sociaux, qui ne peuvent interagir pour aboutir à un consensus moral que par le truchement de la lutte sociale : telle est « la version alternative » qu’en propose Axel Honneth à la fin de sa longue analyse.

C’était annoncer là un programme de travail qui l’a occupé effectivement pendant les années suivantes, comme il le rappelle dans sa préface pour l’édition française. Sans doute Axel Honneth ne rend-il pas justice aux auteurs dont il relit minutieusement l’œuvre. Adorno s’est défendu de l’accusation de résignation portée (pas seulement par Honneth) contre « les vieux représentants de ce qu’il est convenu d’appeler l’École de Francfort » ; Habermas, qui porte lui aussi la même accusation, partage pour l’essentiel l’interprétation de Foucault par Honneth, en faisant référence à La critique du pouvoir dans Le discours philosophique de la modernité. Mais on voit comment Axel Honneth procède en jouant un auteur contre l’autre pour avancer dans sa propre réflexion, centrée sur l’aptitude des groupes sociaux, au nom de l’égalité, à dialoguer de façon conflictuelle. Cette dimension de la lutte sociale sera mise en avant par le détour de la « lutte pour la reconnaissance » après une (re)lecture de Hegel. Dans Ce que social veut dire (Gallimard, 2013 et 2015), Axel Honneth a exposé le résultat provisoire de ses travaux, « l’idée que le social consiste essentiellement en une lutte pour la reconnaissance mutuelle », développée ensuite dans Le droit de la liberté (Gallimard, 2015) autour de la justice sociale déclinée selon les sphères d’action, pour garantir aux individus la liberté qui leur est promise.

Dans sa préface à La critique du pouvoir, Axel Honneth reconnaît qu’il a peut-être été trop dur en 1985 envers Adorno et Foucault et regrette « l’injustice » dont a été victime Habermas, accusé dans les années 1970 de trahir l’école de Francfort par son réformisme. Il n’en reproche pas moins à ce dernier, en 2014, son « tournant libéral ». Et s’il évoque dans Ce que social veut dire l’utilité « des différents courants de la philosophie sociale française » qui ne lui sert pas de « repoussoir » mais l’aide à préciser sa pensée, c’est surtout au « grand Durkheim » qu’il fait référence dans Le droit de la liberté, Foucault n’étant mentionné qu’incidemment et de façon négative, pour son oubli de l’État de droit.

Axel Honneth replace son travail dans le contexte politique de Berlin-Ouest, avant la chute du Mur, dans le prolongement des évènements qui s’étaient produits depuis 1967. Il lui semblait erroné de croire en une opposition simple entre domination, pouvoir disciplinaire et capacité de révolte postulée ; il cherchait à travers la théorie critique, et l’apport de Foucault et de Habermas, à formuler une hypothèse cohérente avec l’état des sociétés libérales, celle d’une confirmation par la lutte sociale, contre les inégalités, de la promesse de liberté et d’égalité. Aujourd’hui, il considère que cette orientation est toujours d’actualité puisque ressurgit la vieille opposition entre pouvoir et révolte, reprise par un Antonio Negri ou un Slavoj Žižek « et autres héros de la gauche communiste ». Il la juge même « plus aberrante » parce que « ce qui reste de dispositions à la résistance du “peuple” est désormais plus mû par des idées néonationalistes et passéistes ». On peut se demander quand même si le « peuple » seul défend ces idées, et non aussi bien des intellectuels et dirigeants politiques. Et que pourra y changer L’idée du socialisme, pour reprendre le titre de son ouvrage de 2015 ?

Pierre Saint-Germain

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