Vers l’effacement

Dans Rouler (2011), Jean, le narrateur, décidait de quitter Paris pour Marseille, dans une fuite discrète et fondatrice. Jean, le narrateur de La vie automatique, laisse un beau jour sa maison brûler et s’échappe seul, valise, carte de crédit et téléphone en main.


Christian Oster, La vie automatique. L’Olivier, 138 p., 16,50 €


Acteur, Jean décide de changer de vie, de changer de lieu, et de ne se consacrer qu’à cet abandon de soi, de son passé, pour mieux laisser advenir les rencontres, mieux laisser surgir les personnages de fiction qu’il incarne au cinéma. Christian Oster évoque avec humour, dans une écriture mesurée et délicate, l’énergie paradoxale d’un homme qui ne cherche qu’à disparaître au monde, afin d’atteindre une présence à soi plus intense. C’est dans tous ces paradoxes assumés que se trouve la force discrète de ce roman.

« C’est sur la route de la gare que je me suis vu tout à coup comme un homme qui n’a plus de maison. » Dans La vie automatique, tout réside dans ce simple « tout à coup », qui dit bien le basculement de la vie de Jean, lequel organise comme par inadvertance un véritable coup de théâtre. Le narrateur laisse un torchon brûler sur sa casserole de courgettes, regarde les flammes envahir sa cuisine, et s’en va. Christian Oster dit bien, dès les premières lignes de ce roman, l’ambivalence comique de cet oubli qui résonne, à la lumière du calme angoissé du narrateur, comme un acte manqué bien réussi. Le narrateur évoque en effet à ce moment-là la « clarté » de sa vie et la jouissance qu’il éprouve à se trouver au bord de « ce vide sans contour », sans pour autant s’y pencher.

Christian Oster, La vie automatique, L’Olivier

Christian Oster © Jean-Luc Bertini

C’est là, dans cette retenue à la fois fébrile et exaltée, que se tient toute la finesse du narrateur et du roman tout entier. Jamais Christian Oster n’autorise Jean à s’épancher, à se livrer à un récit mélodramatique de son passé. Pourtant, on comprend que F., sa femme, peut-être, est partie et que sa solitude est grande. Jean, face à cela, « s’organise ». Cette « organisation » – le mot est drôle tant il semble modeste pour dire une décision si radicale –, il la trouve dans une oscillation entre passivité et action, absence et présence. Jean cherche en effet, au cœur de ce mouvement contradictoire, à retrouver une forme de calme, une attention à la fois aiguë et nonchalante au monde extérieur, aux paysages, comme lorsqu’il s’enfuit : « J’ai entendu les oiseaux, ça ne m’a pas dérangé. Depuis le début, quelques voitures m’avaient doublé ou croisé, je les avais regardées passer dans les deux sens, et, dans les intervalles, je réentendais les oiseaux ». Christian Oster souligne avec une légèreté soutenue et amplifiée jusqu’à la fin du roman l’absorption du narrateur dans le paysage, le dehors et ses détails qu’il traverse à corps perdu jusqu’à s’y fondre.

Cette dissolution progressive du personnage s’accorde au rythme de La vie automatique, marqué par une gradation vers une disparation presque totale. Christian Oster maîtrise à merveille la temporalité du roman, qu’il inscrit dans la tension entre l’effondrement d’une vie et le désir constructeur d’effacement de soi. Du début du roman, marqué par le départ de Jean qui s’installe provisoirement dans un hôtel, à la fin, dont on ne peut presque rien dire, le temps se resserre autour du seul présent et d’une seule rencontre, effaçant un passé qui se fait ombre, à la fois sombre et parfaitement clair. Jean affirme en effet, dans une limpidité toujours empreinte de traces d’angoisse : « Je n’avais plus de mots pour le passé » ou, plus tard : « je ne supportais plus de me retourner sur rien, je refusais que le passé même récent vînt s’agglomérer à l’ancien dans la même boule de hantise ». La vie automatique apparaît alors comme le récit d’une libération, d’un affranchissement du passé et d’un abandon total à l’unique moment, où le moi est délivré du temps passé et à venir. C’est dans ce traitement du temps – qui s’accélère si naturellement qu’on peut l’oublier, si automatiquement qu’on n’a qu’à le suivre – que le roman de Christian Oster trouve sa singularité poétique dans le paysage du roman français contemporain, souvent fasciné par la question de la disparition. On pense notamment à La moustache d’Emmanuel Carrère et au départ impromptu du narrateur. C’est avec une acuité poétique et comique semblable que Christian Oster décrit celui de Jean.

Christian Oster, La vie automatique, L’Olivier Le narrateur s’adapte parfaitement à l’automatisme rapide de cette vie, et l’écriture de Christian Oster semble mimer cet accord parfait, à l’image de ce moment où Jean sent qu’il s’éloigne inexorablement de lui-même, qu’il « s’échappe », comme la phrase elle-même qui s’emporte et se meut : « Comme un mouvement aussi, donc, ça bougeait, oui, et je me suis vu, un instant, emporté dans ce mouvement, perdant pied au loin dans ce mouvement où je me faisais des signes de noyé ». Christian Oster alterne les phrases courtes et les phrases plus longues, soulignant les mouvements et les changements qui animent le narrateur. En effet, Jean change de rôle au cinéma aussi rapidement qu’on le lui demande, glisse de la peau de Jean Enguerrand à celle de Serge Valrenard sans crier gare, s’invite par hasard et s’installe chez l’actrice France Rivière qu’il rencontre un soir sur la ligne 6, s’attache à son fils Charles, récemment sorti de l’hôpital psychiatrique, décide de le suivre un jour très loin, là où l’impression d’effacement atteindra son acmé : « j’ai fini par estimer ce que je ressentais, qui était donc de l’ordre d’une réduction à soi […]. Je me dissolvais ».

Ces moments d’effacement, qui surgissent dans La vie automatique comme de véritables épiphanies poétiques, disent aussi toute la profondeur du personnage de Jean, qui, par sa recherche d’éloignement, questionne la notion même d’identité, atteignant alors une forme de sagesse. Si ce thème de la disparition peut apparaître désormais comme un poncif, Christian Oster lui redonne à travers ce personnage, mais aussi celui de Charles, toute sa force romanesque et réflexive.

Plus qu’un thème, La vie automatique fait de l’effacement de soi un véritable objet littéraire, puisque c’est à travers la forme même du roman, et au sein même d’une fiction, que les questions de la réalité et de la fixité des identités se déploient pleinement : « J’avais besoin de cette fiction-là. De n’importe quelle fiction, au fond, pour autant que rien ne fût vrai », affirme Jean au début du roman. Cette fiction lui permet de maintenir du mystère, d’empêcher à la réalité de répandre sa « matière visqueuse, immobilisante », de supprimer toute possibilité « d’explication », laissant par là toute sa place au lecteur : « Aucune explication, voilà ce que je voulais ».

Jeanne Bacharach

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