Hibernatus

Quarante ans, l’agenda mondain que Marc Lambron voudrait faire passer pour un journal, porte un titre trompeur. En effet, sur de nombreux sujets – le rôle des femmes dans la société, celui des élites –, ce texte nous ramène cent cinquante ans en arrière et ressuscite une pensée Second Empire, avec redingote et favoris.


Marc Lambron, Quarante ans : Journal 1997. Grasset, 480 p., 23 €


En 1997, Marc Lambron a tenu un journal. Vingt ans après, devenu membre de l’Académie française, il le publie tel quel, chez Grasset, et, filant la métaphore musicale, écrit en exergue : « Pour garder le son de mes quarante ans, mieux valait s’abstenir de tout remixage : il suffisait d’introduire le disque dans le lecteur.

C’est ce que j’ai fait. »

Le projet est séduisant. Un journal, c’est l’expression intime du regard qu’on porte sur le monde, et lire, avec vingt ans de recul, ce qu’un auteur a pensé à chaud d’une époque qu’on a soi-même traversée, c’est intéressant. Ou pas. Tout dépend de la pensée de l’auteur, et de sa prose. Hélas, dans Quarante ans, l’une et l’autre sont boiteuses.

Ce journal commence en janvier, à Paris, il fait froid, et l’on apprend bientôt qu’Éric-Emmanuel Schmitt, « normalien de la rue d’Ulm, ancien de la khâgne de Lyon », a « enfin trouvé quelqu’un à qui il aimerait plaire » en la personne de Marc Lambron, d’après la dédicace que ce dernier a reçue et qu’il recopie minutieusement dans son journal. On l’aura compris dès les premières pages, Marc Lambron ne fréquente que des gens qui comptent et il ne ménage pas ses efforts pour le faire savoir, mais au sein de ce gotha les normaliens tiennent une place à part. À le lire, ils ne seraient rien moins que les Séraphins de notre République, et d’ailleurs le paragraphe suivant nous informe en toute humilité que « Delon, à soixante ans, est en voie d’alphabétisation à travers les rôles que lui écrivent les normaliens… »

Page après page, déjeuners et dîners se succèdent, toujours lestés de l’inventaire exhaustif des convives et des absents, quand, le mardi 7 janvier, du long récit de ces agapes émerge un aphorisme : « Au désarroi sentimental de certaines quadragénaires qui ont tout connu – y compris les enfants et le bovarysme – répond la tentation montante de deux religions sans dieu : l’astrologie et le lesbianisme. » (Remarquons en passant qu’à invoquer Flaubert on court le risque de voir apparaître le Dictionnaire des idées reçues).

Marc Lambron quarante ans Grasset

Marc Lambron © J.-F. Paga

Le 16 janvier, Lambron consacre quatre pages à sa rencontre avec Stella Tennant, nouveau mannequin Chanel dont il vient de faire le portrait pour Madame Figaro, et note à propos d’elle : « On peut l’imaginer dans un palanquin de Srinagar, en infirmière du Blitz, ou bien croquant des pommes dans un film de James Ivory. » Deux semaines et, déjà, l’ennui gagne, tandis que ce journal dessine une image de la femme qui, disons, date un peu… Plus tard, le mercredi 22 janvier : « Une histoire élégante : quelle différence y a-t-il entre un moustique et une dame ?

–  Quand un moustique vous pompe, on n’est pas obligé de lui caresser les cheveux. »

Bien sûr, l’auteur affecte une distance canaille quand il rapporte les blagues beauf qu’il a retenues dans la journée, mais parfois on le sent moins distant ; le 2 mars, par exemple, à l’occasion d’une soirée d’anniversaire qui lui inspire une envolée lyrique façon John Wayne : « C’est une spécialité de Paris que ces messieurs qui ont vécu et initient les fillettes qui veulent vivre. Ils les rabattent avec sûreté, elles leur donnent un peu de sang frais, de mélatonine galante. […] Quand on va à l’une de ces soirées, les jeunes filles changent (le stock tourne) mais les messieurs restent […] Inutile de dire que le spectacle est agréable. Les volontaires féminines viennent généralement des beaux quartiers, ou des capitales étrangères. Elles veulent être conquises, avec un peu de sentiment, par des mentors qui portent sur leurs colts les encoches des séductions passées ».

Ah bon ? Comment dire… Le fond est indigeste, la forme est dépassée, par moments ridicule, ce n’est pas un journal qu’on a entre les mains, c’est une sorte de Who’s Who entrelardé de réflexions plates et d’images faciles. Les propos que Marc Lambron tient sur les femmes sont poussiéreux. En guise de vision du monde, il nous livre un récit convenu, quelques blagues un peu grasses, quelques cartes postales – « Il est là chez lui, face à la lumière de la mer, la vaste conque de cette plage où galopent les chevaux. » (Qui ? Frédéric Mitterrand !). Il évoque la maladie, la mort, trois ou quatre établissements germanopratins où des hommes intelligents côtoient des femmes décoratives (et, pour certaines, « pas sottes ! », souligne-t-il avec délicatesse), et surtout des dîners, des dîners, des dîners ad nauseam. Si le projet consistait à brosser le portrait d’une élite républicaine des lettres, c’est raté. L’artiste a barbouillé un entre-soi médiocre qui fait un peu pitié, où il se peint en habitué des lieux, en pilier d’un club de notables un peu verts auquel il trouve normal d’appartenir, puisque, comme il l’écrit le mercredi 1er avril : « Rien de tout cela ne nous a été donné » – Poisson d’avril ?

Quant à moi, j’ai pris congé de Marc Lambron le 7 septembre, lorsqu’il « reconstitue » de mémoire ce que lui confie « quelqu’un » à propos de l’étendue du talent de Marc Lambron, ce « quelqu’un » affirmant au passage que ce qui dérange les détracteurs de Marc Lambron, c’est « la formidable ouverture de compas, la culture historique, le souffle ». C’est clair. Les gens sont jaloux. Ils aimeraient bien avoir la formidable ouverture de compas, la culture historique et le souffle qui ont inspiré les phrases suivantes : « On me dit ceci : sur le quai Branly, il y a un n° 67, un 67 bis puis un 71. Les résidents ne veulent pas habiter à une adresse qui se lirait : 69 quai Branly. »

Mais la vie est injuste. Tout le monde n’a pas ce talent.

Santiago Artozqui

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