Le goût de la langue

Avec son dernier livre, paru aux éditions Louise Bottu, Alexander Dickow, poète, chercheur et traducteur, propose une série de variations savoureuses autour d’un fruit, le kaki.


Alexander Dickow, Rhapsodie curieuse (diospyros kaki). Louise Bottu, 64 p., 8 €


Commençons par l’enveloppe : le mot rhapsodie signifie, étymologiquement, couture de chants et, outre son sens musical, il nomme un « ouvrage en vers ou en prose fait de morceaux divers, mal liés entre eux » ; quant à l’adjectif, il peut tout autant qualifier la forme littéraire choisie que sa valeur d’instrument permettant d’en savoir plus sur l’objet que le sous-titre désigne, un arbre originaire d’Extrême-Orient, le plaqueminier, dont le fruit s’appelle le kaki. L’arbre et son fruit deviendraient donc aussi bien les objectifs que le livre d’Alexandre Dickow cherche a priori à approcher que leurs équivalents dans la langue.

La chair, elle, avoue d’emblée ses apparentes faiblesses – et les assume : « On n’atteint certaines cibles qu’en louchant avec soin. […] J’aime les seuils, le moment même où l’on perd ses repères, le moment où le sens tient encore avant de s’écrouler ; j’aime les approximations ajustées avec précision et rigueur, la justesse de l’entorse et du déboîtement, les zones d’hésitation ». Elle débute avec l’éloge d’un goût aventureux qui constituerait un véritable mode de connaissance allant bien au-delà de la nourriture : « je veux connaître ce vous-même que ce visage ne cache pas, un visage ne cache rien, ce visage que je boirai maintenant, avant qu’à votre sortie du métro il ne disparaisse ».

L’auteur se concentre ensuite sur une variété de kaki dite Hachiya en évoquant non seulement sa matérialité mais tout ce qui lui est culturellement attaché (car « voici un bien beau rêve à se mettre sous la dent ») et en tirant des leçons de sa démarche : « Je maintiens que connaître aiguise d’abord la sensation. » Ou bien : « Je maintiens que quiconque ne voudrait tout apprendre, tout avaler, tout boire qui se rapporte à une sensation, ne saurait avoir connu de cette sensation le désir, ne saurait en avoir connu le désir dans son intensité. » En passant à un fruit qui lui est proche (la mesle, autre nom de la nèfle), le texte tourne alors à un début de conte en vers puis, à partir de l’expression française qui lui est associée (« des nèfles »), dérive vers des considérations qui renvoient notamment au mouvement même de l’écriture en cours : « un clapotis d’immobilités esquisse une suite sans suite d’apparaîtres, de suspens et de pleins riches ».

Alexander Dickow, Rhapsodie curieuse, éditions Louise Bottu

Suivent un conte chinois, des appréciations sur les différents fruits qui jalonnèrent le parcours gustatif du narrateur, des notations apparemment autobiographiques et de nouveaux commentaires qui rappellent l’intérêt d’Alexander Dickow pour une conception plurielle du sujet, ces discours divers se mélangeant de plus en plus mais sans perdre un fil tenu par un Ponge [1] qui serait aussi porté sur la chose que sur les choses : « Il est vrai qu’une part de hachiya découpé ressemble tant à quelque lèvre moite, à une langue emmiellée et luxueuse, qu’on l’embrasse autant qu’on la déguste. » Le livre s’achève avec un autre conte qui offre à l’auteur l’occasion de préciser qu’il n’était pas question pour lui de « dire un fruit » dans une illusoire adéquation entre la langue et le monde sensible mais plutôt d’aborder, à travers l’objet choisi, différentes thématiques – dont celle d’un amour fortement teinté de mélancolie : « On n’a comblé jamais personne. Tout ce que j’ai perdu, j’en vis comme on vit d’un venin ; amours et détresses à dévorer sans fin. »

Si l’on pénètre plus avant dans la texture, on constate qu’elle est à l’image de cette variété de genres, avec des protubérances lexicales (de très nombreux néologismes : « je prendrais mon badigeonnoir et je commettrais des peintrises de goutelons, des bariolures, tout un pleuvoir de bariolis enrobeurs, j’étalalerais l’insolente volure des oisils à dégoulinées et chuintures , auréômes bigarrés d’air »), des bizarreries orthographiques et une syntaxe souvent atypique avec de fréquents archaïsmes et des constructions étrangères au français, ce qui n’est guère étonnant de la part d’un auteur qui a écrit auparavant un livre oscillant entre deux langues [2]. De plus, les références vont de Rabelais au Los Angeles Times et les tonalités sont elles aussi pour le moins contrastées, entre la gravité de certains passages, comme on l’a vu, et la légèreté humoristique d’autres. Bref, il y a de quoi savourer dans cet ouvrage où Alexander Dickow prouve qu’il ne manque pas d’appétit : « Les langues, il faudrait les toutes apprendre. Peut-être dès lors on saurait entendre une langue du monde, une langue de choses perpétuellement en ébullalation, en tant que la somme de toutes langues. »


  1.  Il y a au moins un clin d’œil à cet auteur : « L’œuvre tout ensemble rappelle la datte sèche, ressemble les abricots secs sans soufre, suggère de la figue sèche. »
  2. Dickow écrit aussi bien en français qu’en anglais.

Bruno Fern

À la Une du n° 26

La carte des livres