L’atelier et la plume

Quelle histoire s’interroge Stéphane Audouin-Rouzeau (point d’exclamation sous-entendu) quand il se penche sur sa généalogie mémorielle et sur son métier d’historien. Pour situer ce que nous, simples lecteurs, lisons – ou refusons de lire – au fur et à mesure des modes et de l’offre éditoriale, trois livraisons récentes permettent de montrer les trois pôles de l’histoire, histoire savante, histoire liée à l’édition de documents qui restent la chair de l’histoire, et roman « en costume ». Ces livres estampillés des temps de la Révolution française, moment à jamais fondateur – parce qu’international – démontrent parfaitement ce que l’on attend « de l’atelier de l’histoire » selon le titre du livre de François Furet de 1982 (Flammarion). Brève enquête donc dans ce qui est le triangle des Bermudes du champ éditorial, toujours énigmatique et à l’affût de son segment de lectorat !


Dominique Julia (dir), L’École Normale de l’an III, Une institution révolutionnaire et ses élèves. Introduction historique à l’édition des Leçons. Ed. Rue d’Ulm, 656 p., 50 €

Dominique Julia (éd.), Une institution révolutionnaire et ses élèves (2), Textes fondateurs, pétitions, correspondances et autres documents (janvier-mai 1795). Presses de l’ENS, 330 p., 15 €


Les deux volumes coordonnés par Dominique Julia touchent « au dur » du métier sous le registre d’une érudition imparable, contrôlée, jamais en défaut. Ils viennent clore le cycle de publication des fameuses conférences données au Jardin des Plantes en l’an 1795. Cette première entreprise de diffusion des connaissances à partir du rêve révolutionnaire de régénérer le savoir et d’en refonder le pays mobilisa les gloires du temps. Les éditions Rue d’Ulm ont désormais tout publié : Laplace, Lagrange, Monge en 1992, Volney, Buache, Mentelle, en 1994, Haüy, Berthollet, Daubenton en 2006, Garat, Sicard, La Harpe, Bernardin de Saint-Pierre en 2008. Chaque volume est le résultat d’un énorme travail, et celui-ci plus encore, car Dominique Julia sollicite toutes les archives et correspondances liées à l’affaire, sans omettre la pédagogie et les enjeux cognitifs du temps qui apparaissent dans les pétition des élèves, souvent critiques, mais dont une partie finit par demander la prolongation des conférences (le terme est d’époque) pour ceux qui le désireraient. Ces livres ne représentent pas que des entreprises savantes pour fonds de bibliothèque – ce qu’ils sont, et ils sont une mine pour quiconque a besoin de retrouver des sources, des polémiques, des réseaux en voie de constitution, des théories d’époque, un nom oublié etc…

Le public de cette nouvelle école, on le savait nombreux, hétérogène et la perplexité des mandataires, des autorités politiques qui eurent à le choisir fut grande : qui envoyer ? Qui en profitera utilement ? Qui aura la capacité de comprendre et la volonté de transmette, si ce n’est, essentiellement, les anciens enseignants des collèges, donc des religieux ? Dominique Julia a retrouvé plus de 1800 noms, et les désistements sont de l’ordre de 500 ; la carte montre qu’ils proviennent souvent mais pas toujours des zones les moins républicaines, des zones qui, telle la Bretagne, avaient aussi leurs propres traditions d’enseignement. La correspondance des élèves signale plus de 1000 présents dans la salle du Muséum.

Dominique Julia, L’école normale de l’an III

Le froid d’un hiver particulièrement rigoureux décourageait enseignants et impétrants. Les cours ne peuvent démarrer, la Seine a gelé, ce qui entraîne la cherté du bois qui ne peut plus arriver dans Paris. Sans revenu, car ils n’ont pas de bourses, certains élèves modestes interrompent leur voyage vers Paris, d’autres repartent gagnés par la faim, la misère et la maladie. La très bonne idée est d’avoir publié le volume annexe fait des instructions, mais aussi des pétitions aux autorités et des diverses demandes qui montrent que les meilleures utopies ne sont pas si glorieuses que sur le papier. C’est ce terrible quotidien que la correspondance publiée montre dans son ordinaire cruauté. Cela rend aussi concrète la constitution de réseaux politiques et institutionnels dans le dialogue Paris/province et au sein d’une région, l’Aveyron et le Languedoc autour de Pinel et de la Doctrine chrétienne, ou dans les Pyrénées Orientales.

Bien entendu, spécialiste des questions d’enseignement au XVIIIe siècle, Dominique Julia ne se désintéresse pas de l’aspect pédagogique et ne nous laisse rien ignorer des protocoles mis en place. Les leçons devaient être imprimées au fur et à mesure dans des délais très brefs afin que les élèves en prennent connaissance avant de poser des questions qui elles-mêmes seront – bien ou mal – consignées dans le Journal. La vivacité des inventions aux premières heures de notre « instruction publique », fleuron des comités de la Révolution garde l’intérêt des grands moments fondateurs qui formulent de futures apories dans la naïveté de leur invention. Ces considérations absolument politiques ne sont pas réductibles à une quelconque nostalgie pour anciens mal sevrés de l’École actuelle, fille très indirecte, mais fille de cette première expérience d’enseignement d’Etat centralisé, ce que rappellent les dates de l’imposte du portail de l’entrée principale de l’actuel 45 rue d’Ulm.


Annie Duprat (éd.), Les affaires d’État sont mes affaires de cœur. Lettres de Rosalie Jullien, une femme dans la Révolution, 1775-1810. Belin, 558 p., 23 €


Il s’agit là d’un précieux témoignage, des lettres jamais republiées depuis 1881, alors qu’il s’agit d’un trésor. Madame Jullien est femme du Conventionnel Jullien et mère du très jeune Marc-Antoine envoyé en mission. Cette famille appartient au cercle politique de Robespierre avec qui ils dînent, chez eux ou chez lui ; tous les membres du Comité de salut public sont des proches. Cette femme les cite comme elle désigne les amis politiques et les ennemis (pas toujours identifiés, tant est défectueux le système des notes) et au fil de cette correspondance on apprend beaucoup de choses, mais on ne sait ce dont on nous prive, car tout a été coupé de ci de là, ce qui frustre en permanence le lecteur. L’économie domestique de cette femme de tête et de cœur nous intéresserait pourtant, car c’est au lecteur de juger du style oral ou des longueurs possibles. En aurait-on fait autant s’il s’était agi du moindre homme politique parlant de ses propriétés ? L’occasion d’aller plus avant donc été ratée ce qui provient peut-être d’un passage de l’entreprise par plusieurs concepteurs, d’abord une redécouverte de ces lettres au moment du Bicentenaire par une société d’historiens de la Drôme puis plus spécifiquement de Romans, pays des Jullien, qui transcrivit ce gros corpus auquel s’agrégèrent certaines lettres qui se trouvaient à Moscou, ce qu’explique la postface de Pierre Sauvageon.

Mais à trop vouloir publier (dans le temps), on saccage l’apport réel de ce qui incombe à une femme éminemment politique, répétons-le, et partisane dans ses choix, sa sensibilité, ses formules et ses revirements, une femme capable d’écrire à son fils en juin 1793 « cette guerre de la Vendée est le ver rongeur de mon âme ». Il est plus que vrai que « les affaires d’État sont mes affaires de cœur », qu’elle suive les séances depuis les tribunes ou rende compte des interventions de ses proches.

Comprendre une personne et un moment, ce n’est pas répéter ce qui se lit, c’est insérer l’angle de vue dans le panorama en cours, c’est repérer une intertextualité, c’est donner des hypothèses sur les sources d’une culture, c’est comparer chaque instant avec tout ce qui se disait au même moment, car il n’est pas d’écriture qui ne soit une conversation, et donc qui ne circule et ne se retrouve simultanément en vingt journaux et clubs. Cette femme de moyenne bourgeoisie est éduquée et discrète, elle ne tient pas salon, mais elle a ses réseaux et ne se prive pas non plus des bonheurs de la ville et de la vie en révolution les jours de fête. Elle reste une parfaite représentante de ce qu’est l’adhésion politique : quelque chose qui peut se défaire instantanément dès la chute de Robespierre devenu « tyran », tandis que le credo de la Révolution perdure et qu’on voit comment elle s’inquiète pour son fils en prison, puis poursuivant sa carrière en Allemagne… et se mariant bien loin des espérances familiales.

Un précieux document, et un chantier qui s’ouvre donc, animé par la ferveur d’amateurs auxquels se sont agrégés d’autres compétences avec la thèse de Lindsay A. H. Parker (Oxford 2013) centrée sur la seule période de la Convention. On a donc fait un grand pas depuis la publication des lettres par le républicain Lockroy, descendant des Jullien qui, convenance politique oblige, caviardait tous les noms propres.


Christian Chavassieux, La vie volée de Martin Sourire. Phébus, 21 €, 400 p.


La mode Marie-Antoinette est sans fin, aussi ce roman historique, une autre façon d’entrer dans la période, ne se prive-t-il pas de faire de Versailles le cadre de l’enfance du héros qui, adulte, affronte les dures réalités de la guerre révolutionnaire et de divers malheurs romanesques propres au roman d’apprentissage. L’auteur sait ficeler ses intrigues car c’est un adepte du roman régional et des romans « en costume », dirait-on, comme il y a un théâtre et un cinéma « en costume », des genres généralement odieux aux historiens. Le paradoxe est qu’en l’occurrence, l’auteur s’est livré à une vraie recherche historique des faits, des lieux et des atmosphères ce qui n’empêche pas le contre-sens de contextualisation.

L’anachronisme permanent tient à sa manipulation de la sensibilité de ses personnages dans un cadre qui est le nôtre, selon les bonnes recettes des livres à potentiel succès. À force de lire qu’il n’est d’histoire qu’à partir de nos propres questionnements, ce qui n’est pas faux, et que la fiction n’a rien d’étranger à l’histoire des historiens, on en vient à vendre contre-histoire et fictions diverses comme denrée crédible. C’est alors que la naïveté de l’écrivain/écrivant prévaut sur la roublardise du locuteur paradoxal, le genre que cultivent les plus maniéristes de nos historiens. Et dans le roman qui cultive le décalage de l’histoire comme un exotisme, on voit refleurir des styles narratifs convenus, indemnes de la modernité littéraire comme des idées qui excèdent ce que supporte la droite la plus pépère. Dommage, dommage, car c’est à ce rayon que se ravitaillent les demandeurs de rêves.

Maïté Bouyssy