Les misanthropes font rire

« L’Écrivain » a connu autrefois le succès mais, se sentant en profond désaccord avec son époque, il a décidé de se retirer de la scène littéraire. Depuis les hauteurs d’une ville, à peine relié à la terre ferme par un funiculaire, il brûle le seul carburant qu’il lui reste pour se tirer d’une panne d’inspiration camouflée en rejet du monde : analyser les raisons de son échec. La cause, unique, semble toute trouvée. L’âge des écrans, de la bêtise hyperconnectée et de la superficialité heureuse est aussi celui de la disparition de la littérature. Le diagnostic est plutôt banal mais il alimente une passion hautement productive, la colère.


Rodrigo Fresán, La part inventée. Trad. de l’espagnol par Isabelle Gugnon. Seuil, 592 p., 26 €


L’Écrivain est un grincheux dont l’amertume fait feu de tout bois : blog, tweets, livre électronique, tablette, rien n’échappe à sa rage antimoderne, et surtout pas le monde littéraire, coupable d’avoir cédé aux sirènes d’une technologie décérébrée. Atrabilaire, acrimonieux, parfois teigneux, le dernier roman de Rodrigo Fresán est l’un de ces livres qui s’imposent par leur humeur.

Or, si les misanthropes font rire (et la radiographie du monde des lettres est désopilante, surtout lorsqu’apparaît IKEA, « némésis » vampiresse du narrateur), ils sont aussi les premières victimes de leur fiel. Comme s’il contemplait un précipice, l’Écrivain caresse en permanence le risque de se transformer en caricature, figé dans la pose de l’« Homo Catastrophicus », à l’image, déformée, d’un Nabokov retiré dans son hôtel suisse ou d’un Scott Fitzgerald canonisé par l’échec. Il sait, pour la traverser sans cesse, que la frontière est mince entre l’écrivain retiré du monde pour commercer avec les classiques et le simple réactionnaire, celui qui, parcourant ses carnets, visite son « royaume », un musée où les idées, pétrifiées en devises, cessent d’être des obsessions fertiles pour devenir de simples radotages. Des possibilités que le roman non seulement examine mais inclut, dans son ambition d’être « un livre comparable à certains poisons qui, administrés avec soin et précision, finissent par devenir leur propre antidote ».

Rodrigo Fresán, l’auteur du délirant Mantra, le plus pop des écrivains argentins, éditeur de polars nourri de science-fiction, bercé par le rock des années 1960-1970, serait-il devenu réac ? Pour le croire grossièrement grimé en « Écrivain » ronchon, il faudrait avoir manqué les multiples détours qu’emprunte une écriture hautement réflexive, déployant jusqu’à l’épuisement toutes les formes d’une fiction sans cesse engagée dans un retour sur soi (dispersion des voix narratives, répétitions en boucle, mises en abyme, micro-fictions, récits enchâssés, effets de listes et de résumés, pastiches, jeux typographiques) et multipliant les clins d’œil au lecteur, avec une vraie manie de la référence. Dans ce roman « (im)personnel et autobiographique », c’est bien l’archive de Fresán – romans anglo-saxons et rock progressif – que l’Écrivain parcourt de son humeur bilieuse mais sans que rien ne s’énonce tout à fait car La part inventée ne se veut « pas une littérature du Moi, mais une littérature du Qui Suis-je, ou du Qu’est-ce Que J’en Sais ou encore de l’Ex-Moi, ce Moi qui aurait pu être et n’a pas été ». Aussi les étapes de la biographie éclatée du narrateur (une vocation littéraire comme une épiphanie salvatrice illuminant la plage de l’enfance argentine ; un couple parental d’aventuriers glamour reconvertis en guérilleros; une sœur muse et rivale réclamant des droits d’auteur sur le roman qui lui a valu la gloire ; un ami rocker devenu compositeur de jingles et un bouffon des lettres, Doppelgänger inquiétant et ridicule ; un fan copiant ses moindres tics mais aucun héritier) sont-elles des « capsules narratives » en rotation, les pièces d’un puzzle autobiographique « liquide et invertébré » qui ne s’emboîtent jamais complètement.

S’il y a du jeu dans le mécanisme, c’est que l’Écrivain ne coïncide pas avec lui-même. Tandis que le réactionnaire, pour ignorer le présent, regarde en arrière et tourne le dos au futur, l’Écrivain, lui, souffre de ne pas être contemporain de son époque, d’être déphasé, à côté de son hic et nunc. Ce mal-être est sans doute la part la moins inventée du roman, lorsque le narrateur, devenu l’« Homme Seul », est pris au milieu de la nuit d’une douleur aiguë et qu’il descend de ses cimes pour se réfugier aux urgences d’un hôpital. Simple petit épisode de psychosomatisation pour cet écrivain en panne d’inspiration ? Une révélation plutôt. Celle de l’endroit exact où cet « uomo di una certa età » se trouve, à « l’âge de la ligne d’ombre où nous prenons conscience que la forêt de nos doutes et de nos questions ne s’éclaircira jamais et qu’en plus nous ne trouverons désormais qu’ombres et ténèbres ». Celle du risque qu’il encourt, comme Bob Dylan enregistrant « Not Dark Yet » et « une autre poignée de chansons crépusculaires au cœur détruit », de perdre sa voix. Placé au centre du roman, l’épisode en est le centre névralgique, le réacteur « phosphorescent » sur lequel se referment les parenthèses digressives ouvertes les unes après les autres. Le « Little Bang », sur le mode d’une épiphanie intime et douloureuse, irradie jusqu’aux deux extrémités du roman qu’il tient à égale distance, les plaçant en miroir pour mieux les réfléchir, l’« Enfant » courant sur la plage, silhouette lilliputienne dans le hublot du narrateur, « personnage réel » et « personne imaginaire », lecteur en herbe et écrivain situé au point médian de sa vie.

Rodrigo Fresán, La part inventée

Rodrigo Fresán © Jean-Luc Bertini

Pour ne pas rester seul, l’Écrivain peuple ses nuits et noircit ses carnets. Les livres et les disques sont ses meilleurs compagnons, ceux qui inspirent aussi les meilleures pages du roman, là où il adopte plus franchement le ton de l’essai. Le narrateur assume alors avec bonheur son statut d’« écrivain d’écrivains » et de « fan de songwriter » pour qui la lecture et l’écoute fondent des continuités, tracent des généalogies affectives. Se tissent ainsi, dans des circonvolutions parfois cryptiques, des réseaux littéraires et musicaux. Le plus dense, et aussi le plus beau, est celui que produit Tendre est la nuit, le roman fétiche de ses parents, qu’ils lisent sur la plage, chacun dans une traduction différente, absorbés par le reflet fitzgéraldien de leur propre présent, bronzé et élastique, au point de ne pas remarquer que leur enfant manque de se noyer. F. Scott et Zelda, Gerald et Sara Murphy, Dick et Nicole Diver gravitent comme les planètes d’une constellation, renvoyant leur douce lumière d’étoiles mortes, de parents « qui après avoir été des dieux deviennent des mythes ».

À défaut de pouvoir vivre comme eux, dans un éternel présent de fêtes et de plages, dépourvu de toute nostalgie, l’Écrivain voudrait en transmettre quelques éclats dorés. Transmettre, laisser une trace. Toute la question est là pour ce grincheux qui, au fil des pages, se révèle plus mélancolique que réactionnaire. Sans doute car l’Enfant, celui qu’il n’est plus et celui qu’il n’aura pas, est la grande figure de l’Absence. L’Écrivain a beau en saturer ses carnets, il demeure la blessure qu’aucune affinité élective ne peut panser.

Pour ne pas s’étouffer dans sa bile, reste à résoudre l’équation temporelle qui sauvera du naufrage réactionnaire et de son récit en marche rétrograde. Sa solution narrative, Fresán la trouve dans la science-fiction de son enfance, celle des vaisseaux spatiaux et des monolithes de 2001 : l’Odyssée de l’espace. Aussi la métaphore du roman n’est-elle pas le jouet vintage de la couverture, le petit voyageur en fer-blanc qui, au lieu d’avancer, recule. C’est plutôt l’activateur de particules « retrovintage » d’où l’Écrivain contemple l’Enfant. La machine est le futur du passé qu’il faut retrouver pour pouvoir continuer à avancer. À écrire. « Il faut raconter la part où tout s’invente et accepter le passé le plus extrême comme une forme définitive de futurisme. » Alors, l’Écrivain monte à bord de son engin et s’élance sur une bande-son rock, cette musique qui n’est pas celle « d’un passé mythique ou d’un présent houleux mais celle d’un futur chromé tourné vers les étoiles les plus lointaines ».

Le lecteur peut-il le suivre dans sa course aux étoiles ? Parfois, le souffle lui manque. Parfois, il se contente de contempler ce roman « adolescent », solipsiste et narcissique, avec la tendresse et l’espoir qu’inspire l’âge des possibles. Celui qui pense que la littérature a un avenir dans les livres comme lui, lorsque, par la grâce d’un effet spécial, « tous les livres seront incroyablement vivants. Ils se dérouleront à l’instant même où ils traversent l’esprit de leurs auteurs ».

Gersende Camenen

À la Une du n° 25