Le plaisir de l’inattendu

Faust de Goethe ? Pelléas et Mélisande de Maeterlinck ? Non : Urfaust de Goethe, Intérieur de Maeterlinck ! Gilles Bouillon à la Tempête et Nâzim Boudjenah au Studio de la Comédie-Française ont choisi de mettre à l’affiche des noms célèbres, mais des pièces moins connues que d’autres dans le répertoire ; ils offrent au spectateur le plaisir rare de la découverte ou de la redécouverte : le plaisir de l’inattendu.


Goethe, Urfaust. Mise en scène de Gilles Bouillon. Théâtre de la Tempête. Jusqu’au 5 février

Maurice Maeterlinck, Intérieur. Mise en scène de Nâzim Boudjenah. Studio de la Comédie-Française. Jusqu’au 5 mars


Bertolt Brecht considérait Urfaust comme « une sorte de fontaine de jouvence ». Il avait incité un de ses collaborateurs au Berliner Ensemble, Eugen Monk, à mettre en scène, en 1953, cette version des origines, inachevée (1775), plutôt que le chef-d’œuvre de 1808, à éviter ainsi « l’intimidation par le classicisme », à privilégier « l’admirable humour » du jeune Goethe, celui du Sturm und Drang. Il n’hésitait pas à faire référence à Shakespeare, au « mélange de sérieux et de divertissement » propre à son théâtre ou au Woyzeck de Büchner ; il présentait cette esquisse comme « l’histoire d’amour et la plus hardie et la plus profonde de l’art dramatique allemand ».

Dans sa préface à la première des trois pièces : Urfaust, Faust I, Faust II, retraduites et rééditées avec Jacques Le Rider (Bartillat, 2009, 2012), Jean Lacoste rappelle cette prédilection de Bertolt Brecht, le commentaire par George Steiner, dans La mort de la tragédie, de la réplique de Méphisto à propos de Marguerite séduite et abandonnée : « Elle n’est pas la première ».  L’absence de pacte avec le diable, de sabbat des sorcières, de véritable fantastique, donne une dimension tout humaine, une place centrale à la rencontre entre l’intellectuel tourmenté et la pure jeune fille. Et Brecht encore de célébrer le « coup de maître », inspiré par l’exécution récente d’une Margarethe, meurtrière de son enfant : « L’idée seule de combiner le sujet d’une actualité brûlante de l’infanticide au vieux ‟Jeu de marionnettes du Docteur Faustus” ! Cette langue : le vers de type ‟grossier” associé à la prose nouvelle, humaniste ! Ces personnages ! Ils avaient été des personnages populaires et sont redevenus des personnages populaires ! »

Dans la salle Copi de la Tempête, à la Cartoucherie, la distribution se limite à six interprètes. Deux d’entre eux, Baptiste Chabauty et Étienne Durot, jouent tous les rôles secondaires, en particulier les buveurs pleins d’entrain, représentatifs du théâtre de foire, qui dansent avec de grandes marionnettes à têtes d’animaux et reprennent en chœur une chanson ajoutée : « J’ai un morpion qui me gratte les couilles ».  Juliette Poissonnier, membre de ce groupe en travesti, incarne surtout une Dame Marthe truculente aux côtés de Vincent Berger (Méphisto) ; tous deux relèvent d’une sorte de théâtre populaire. Mais la grande réussite du spectacle tient plus encore au couple formé par Faust (Frédéric Cherboeuf) et Marguerite (Marie Kauffmann). Lui, assez jeune pour ne pas recourir à la régénération par le diable, place, d’entrée, la représentation à un haut niveau d’exigence par le long monologue, cri de révolte et de désespoir, que la traduction en vers libres (comme le reste de la pièce, à l’exception des deux scènes en prose) fait magnifiquement entendre. Le parcours de Marguerite éblouit et émeut, de la première apparition en adolescente presque muette de timidité au déploiement de la sensualité et à la folie ultime. Il se termine par les derniers appels du fond du cachot, refermé par une trappe : juste un espace où ramper.

La scénographie de Nathalie Holt enserre une arène au sable diversement éclairé par les lumières de Marc Delamézière, percée de différentes niches et surmontée d’une galerie. Elle suggère des changements de lieux au long des dix-neuf tableaux, mais elle se veut d’une grande simplicité. « La petite chambre bien rangée », selon les didascalies, est dessinée sur une toile peinte, matérialisée seulement par une chaise en paille. Le jardin, où la jeune fille raconte à Faust sa vie quotidienne, le souvenir de sa jeune sœur morte, a été planté, avant leur entrée, de grandes marguerites. La maison de Dame Marthe ne se distingue des autres endroits que par une corde à linge et quelques choux posés sur le sol. Il y a là un choix esthétique en pleine adéquation avec la singularité de ce Faust dans l’œuvre de Goethe.

Maurice Maeterlinck, Intérieur. Mise en scène de Nâzim Boudjenah

Intérieur, de Maurice Maeterlinck © Simon Gosselin, collection Comédie-Française.

Dans Intérieur, mis en scène par Nâzim Boudjenah, la scénographie devient elle-même objet de contemplation. La pièce de Maurice Maeterlinck constitue un véritable défi à la représentation. Elle montre une famille réunie dans une maison, sous la lampe, préservée jusqu’à la nouvelle qui vient fracasser sa quiétude. Un vieillard, habitant du village, rejoint par ses deux petites-filles, Marie, puis Marthe, et un étranger de passage devancent le cortège qui ramène à ses parents le corps de leur fille noyée dans le fleuve. Ces quatre personnages se tiennent dans « un vieux jardin planté de saules », seuls à prendre la parole, dans l’attente du moment sans cesse différé où le vieil homme va oser se faire l’annonciateur du malheur. Le messager, une fois la porte franchie, cesse d’être audible pour le spectateur ; comme la famille jusqu’alors, il n’existe plus scéniquement que par les commentaires de ceux qui observent de l’extérieur, tentent d’interpréter les gestes, de deviner les mots. Le texte alterne ainsi répliques souvent brèves, interrompues par des points de suspension, fréquentes notations de silence, didascalies plus longues à mesure que l’essentiel se joue dans la maison et que s’approche le brancard escorté par les paysans.

Dans le programme du spectacle, Nâzim Boudjenah écrit : « Le plateau d’Intérieur est un espace de recherche commune dans l’inconnu, l’invisible, l’ineffable, le silence. »  Il a réuni un trio, Marc Lainé pour la scénographie, Stephan Zimmerli pour la création scénique, Richard Le Bihan pour l’animation vidéo des dessins. Ceux-ci ont conçu un décor en mouvement : non seulement la salle dans la maison, les grands arbres, les herbes folles côté cour, mais aussi un vaste paysage traversé par le fleuve côté jardin. L’arrière du bâtiment (selon les didascalies) est percé d’une grande baie qui permet d’observer l’intérieur, « ce qu’il y a d’étonnant dans le seul fait de vivre » (Le trésor des humbles, Grasset, 2008).  À partir de l’annonce, une couleur jaune opaque (lumières de Thomas Veyssière) vient occulter l’irreprésentable, « ce que c’est qu’un visage au moment où la mort va passer dans ses yeux » ; et le fleuve, lui, continue son cours, dans le chatoiement des eaux. Ce décor, inspiré par les images traditionnelles du théâtre nô, dessiné à l’encre sur du bois, s’offre longuement à la vue, avant l’arrivée des deux hommes ; tout d’abord apparition au lointain de silhouettes animées, puis entrée des acteurs sur le plateau, masquée par une coulée sombre.

Les deux personnages s’opposent alors par leurs apparences. Le vieux villageois (Thierry Hancisse) semble quasiment un vagabond ; l’étranger (Pierre Hancisse), celui qui a sorti la jeune désespérée de l’eau, porte redingote et jabot blanc, haut-de-forme et gants, paraît incarner, hiératique, le tragique, loin de tout réalisme. Thierry Hancisse n’a pas l’âge d’un vieillard ; de prime abord, il semblerait délibérément chevroter, mais en fait il donne le ton général de la diction. En France, Claude Régy a fait redécouvrir, en 1988, le premier des Trois petits drames pour marionnettes (1894), puis il en a donné en 2014 une version écourtée en japonais. Il a inspiré Nâzim Boudjenah, qui reconnaît explicitement cette influence, et choisit lui aussi la longueur des silences et  la lenteur des paroles. Seule Anne Kessler apporte le contraste de sa vivacité par rapport à ses partenaires, conformément à la conception du rôle de Marthe nettement différenciée de Marie (Anna Cervinka), comme le sont les deux sœurs de Lazare dans l’Évangile. Mais tous les quatre font pleinement entendre le texte magnifique de Maurice Maeterlinck.

Monique Le Roux

À la Une du n° 25