Sur une route burlesque

Road novel pince-sans-rire, le premier roman de Charles Portis, publié en 1966, apparaît à bien des égards comme un Sur la route comique, à la fois parodie, hommage à l’Amérique profonde, et confrontation particulièrement subtile de cette Amérique avec la contre-culture beatnik en plein essor.


Charles Portis, Norwood. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Théophile Sersiron. Cambourakis, 192 p., 20


La mort de son père va contraindre Norwood Pratt, soldat heureux, à quitter sa base pour aller s’occuper de son « épaisse et paresseuse » sœur, Vernell, aux confins du Texas et de l’Arkansas. Comme il est un gars travailleur, Norwood remet en état la maison familiale, et il va même réussir à forcer sa sœur à prendre un emploi de serveuse. Mais, premier acte du héros qui se retourne contre lui, cette initiative permet à Vernell de trouver un mari et de le ramener à la maison. Norwood va donc devoir supporter chez lui Bill Bird, infirme en bonne santé, ses remarques sentencieuses et son parasitisme. Ce coup dur, combiné à la rencontre de l’homme d’affaires multicartes Grady Fring, va pousser le héros à tenter de réaliser son rêve : devenir chanteur de country, ou « musique de plouc », grâce à un show radiophonique à Shreveport, Louisiane. Mais avant cela, il doit livrer une voiture à New York et tenter d’y récupérer une dette de soixante-dix dollars.

Le voilà lancé sur les routes. « Péquenaud » à la naïveté burlesque – « C’est […] le type qui a fait le tour du monde assis sur sa mule », dit de lui Grady Fring à son frère Tilmon –, Norwood va emprunter divers moyens de transport : voiture, stop, train de marchandises, bus – les mêmes que dans Sur la route. Conformément à la tradition picaresque, il va multiplier des rencontres qui seront autant d’occasions d’aventures, même si celles-ci restent le plus souvent dérisoires et très drôles. S’il parcourt toutes les étapes de la mythologie beatnik, Norwood va en réalité systématiquement passer à côté de leurs charges dynamiques et poétiques. Grady Fring lui donne la possibilité de traverser l’Amérique au volant d’une puissante Oldsmobile, une jolie fille à ses côtés, New York et les lumières de Times Square en point de mire. Cependant, le voyage de rêve est plombé dès le départ : la voiture en traîne une autre accrochée à une barre d’attelage et la fille refuse obstinément d’adresser la parole à Norwood, sauf pour le traiter de « campagnard de mes deux ». Il abandonnera l’une et l’autre – ou bien ce sont elles qui le quitteront – à mi-chemin, dans l’Indiana, c’est-à-dire nulle part. On est bien loin des clochards célestes de Kerouac.

À New York, Norwood continue à marcher sur les traces des Beats, d’appartements délabrés en diners bon marché. Sa première question à Dave Heineman, rédacteur pigiste de brochures de voyage, est d’ailleurs : « Tu connais des filles beatniks ? » Là encore, ses expériences sont décevantes. À la cafétéria pour « clodos », dans une scène digne d’un film de Chaplin, il n’arrive pas à avoir en même temps des couverts, un plat et une place assise, et finit par se faire jeter dehors sans avoir rien mangé. Quant à Marie, la « fille beatnik », qui ne fait rien à part chanter et répondre « Quoi ? » à tout ce qu’on lui dit, elle refuse de laisser Norwood la peloter. C’est comme si le personnage rebondissait sur tous les accélérateurs de rêve et de lyrisme beats : les voitures, les filles cool, le stop, les trains de marchandises, New York… Il n’est pas compatible.

Charles Portis, Norwood

Charles Portis

En son milieu, le roman bascule. Tout en douceur, l’air de rien. À partir du moment où Norwood quitte New York, où il revient dans le Sud, il révèle peu à peu un caractère plus complexe et dépasse la caricature. Ses nouvelles facettes affleuraient déjà dans la première moitié du livre, mais elles restaient étouffées par sa confrontation avec des personnages plus malins ou plus méchants que lui. Avec le retour dans le Sud, le livre retrouve une tradition qui lui correspond plus, celle d’une forme de roman picaresque sudiste, plein de personnages pittoresques, simultanément triviaux et bizarres, souvent aux frontières de l’absurde, tels ces trimardeurs avec lesquels Norwood règle des problèmes de chaussures le long d’une voie ferrée, Edmund, le nain artiste de music-hall sur le déclin, ou Joann, la poule prodige. Ils peuvent aussi se révéler violents, comme le livreur de pain qui, après avoir pris Norwood en stop, dévoile petit à petit une personnalité à la fois effrayante et hilarante, trumpienne avant la lettre. La magie du stop ne fonctionne pas non plus. En Grady Fring, aussi minable qu’inquiétant par l’ubiquité que lui confèrent ses multiples terrains d’action, le protagoniste rencontre l’archétype de l’escroc beau parleur, séduisant et trompeur, protéiforme, diabolique, qui cherche à perdre le héros honnête mais vulnérable du fait même de son innocence.

Cependant, là encore, Charles Portis s’approprie une structure et des motifs plus qu’il ne suit un modèle. Comme il a parcouru la route beat aux antipodes du lyrisme et de la tragédie, Norwood traverse le Sud dans un calme imperturbable, entre simplicité et raison, humour pas toujours involontaire et générosité. Ni ses mésaventures, ni la rencontre avec le mal ne l’atteignent vraiment. Même si, pour finir, le roman revient à son point de départ, le protagoniste a appris et gagné de son voyage. Il a rencontré l’amitié, il a récupéré sa dette, il a trouvé l’amour – juste après avoir franchi la frontière entre Nord et Sud – et il est devenu capable de renverser le rapport de force avec Fring. Il retourne à Tilmon la phrase que les deux frères utilisaient à son encontre au début du livre : « Toi, t’es pas piqué des hannetons ».

L’humour à froid de dialogues vifs et directs domine, avec le comique de personnages toujours un peu à côté de leurs pompes, en quiproquo avec le monde qui les environne, comme quand Norwood, écrasant le frein, provoque le débordement d’une boîte de pêches sur la robe de la jeune femme qui l’accompagne, parce qu’il voulait lui montrer un opossum en train de ramper sous une barrière. Figure à la fois vide et sensible, c’est aux héros de films burlesques que Norwood finit par faire le plus penser.

Dans la première moitié de son livre, Charles Portis fait monter Buster Keaton dans la voiture de Dean Moriarty, le héros de Kerouac, puis il fait se balader Charlie Chaplin au pays de Faulkner et de Flannery O’Connor. Mais, parallèlement au comique, il montre un véritable respect pour ses personnages de rednecks aux rêves simples, comme il le prouve en choisissant l’un d’entre eux comme héros de son épopée de l’ordinaire. Un livre pas piqué des hannetons.

Sébastien Omont

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