Valérie Mrejen livre son doux chambardement

L’enfant est né, « le futur être est passé au présent » et le temps s’est écoulé. Dans son roman Troisième Personne, Valérie Mréjen déploie son art d’attraper les micro-instants.


Valérie Mréjen, Troisième Personne. P.O.L, 144 p., 10 €


Depuis le haut de la fenêtre de la clinique, la mère regarde la ville. Un fragment de Paris décrit dans toute sa plasticité, ses formes et ses couleurs. Dans un élan poétique, les gouttes qui dansent forment des paillettes comparées aux pupilles des lolitas de mangas. « Les petites billes noires » viennent de voir le jour et la mère réapprend à regarder, s’émerveillant de chaque détail urbain et de la lumière changeante. L’eau qui circule, allusion à la vie qui s’écoule, parcourt le roman. Et comme la Seine qui va, le roman est pris dans un flot ; l’écriture est fluide. Les bribes de dialogues sont intégrées au sein des paragraphes sans signe de ponctuation distinctif. De même, les phrases uniques qui forment des paragraphes successifs.

Et soudain, le roman devient film, l’auteure joue sur l’échelle des plans. Ici un gros plan se focalise sur les mains d’une vieille femme qui caresse celles de l’enfant ; là un plan d’ensemble intègre la fillette minuscule s’éloignant sur une plage immense. Pour tendre à une universalité, les parents et l’enfant ne sont jamais nommés, ils sont « elle » et « il ». Mais, au détour d’une phrase, « ses parents » deviennent « mes parents », opérant une confusion sur l’identité de la narratrice qui devient personnage. La vie de la mère se révèle à partir d’indices parsemés dans le roman : sa relation avec ses parents, les retours de vacances quand elle était plus jeune… Une réflexion sur la mémoire s’engage à partir des souvenirs de l’adulte : que retient-on de sa propre enfance ? Et le roman amorce aussi une réflexion philosophique sur l’être et la conscience. À partir de ses propres vues et sensations, la narratrice s’interroge sur ce que le nouveau-né peut éprouver. Dans le taxi qui quitte la clinique, blotti contre sa mère, le nourrisson ne peut pas encore se rendre compte des paysages qui se dessinent et s’animent à l’extérieur. Et son évolution rapide entraîne un questionnement sur le temps qui fuit et leur échappe. L’auteure fait des allers-retours entre les âges de l’enfant, comme un éternel recommencement possible grâce à l’écriture. Cette écriture qui permet de fixer les souvenirs et, à l’inverse de la vie, de naviguer dans le temps en revenant dans le passé et en racontant le futur.

Valérie Mréjen, Troisième Personne

Valérie Mréjen © Jean-Luc Bertini

L’enfance est un thème récurrent dans le travail de l’auteure, également cinéaste, vidéaste, plasticienne et metteuse en scène. Pour créer, elle s’inspire de ses propres souvenirs et des souvenirs de ceux qu’elle rencontre. Dans ses précédents romans, elle a exploré la famille sous ses différentes formes : tensions entre frères et sœurs, arrachement aux parents, amour possessif, incompréhension et révolte juvénile. De même, dans son travail de plasticienne et de vidéaste, elle s’interroge sur la filiation, récolte des mots d’enfants qui éclairent l’univers des adultes et révèlent des histoires de famille parfois dramatiques.

La venue de l’enfant transforme le regard des parents sur le monde et bouleverse le quotidien. Les relations sociales évoluent, la mère parle aux inconnus et le voisinage semble plus agréable. Les parents apprennent un nouveau vocabulaire, dorment peu et prennent conscience des dangers domestiques. Ils doivent redoubler d’efforts pour répondre aux questions de l’enfant qui n’est jamais satisfaite. Et ils ne peuvent s’empêcher d’interpréter ses actes, ses pleurs, ses cris. Le roman évoque la nostalgie –  comme celle ressentie à l’écoute d’une chanson qui sera plus tard fredonnée à l’enfant – mais il n’est pas nostalgique. L’auteure décrit les changements avec ironie. Le corps transformé de la mère qui, avec fierté, se rend au supermarché pour acheter une gaine, des parents, courbés, qui s’évertuent à chercher les pièces manquantes des jouets qu’ils retrouveront dans des lieux inattendus. Ou bien la carrière professionnelle de certaines femmes anéantie parce qu’elles auraient commis l’erreur d’être enceintes.

« Lorsque le futur être est passé au présent », l’attention des parents s’est focalisée sur ce nouveau-né qui a grandi si vite. La mère essaye alors de se rappeler et l’écriture s’aventure dans les méandres de la mémoire pour garder une trace.


Cet article a d’abord été publié sur Mediapart.

Léontine Bob

À la Une du n° 25