Hitler était-il un homme ?

La bibliographie sur le nazisme n’en finit pas. Chaque saison nous vaut une cargaison d’ouvrages historiques, d’essais, de témoignages. Le marché est vivace. Deux ouvrages se distinguent cette rentrée, l’un par sa subtilité analytique qui marque le point final des études de l’historien Johann Chapoutot sur la culture nazie, l’autre par son épaisseur, une nouvelle biographie de Hitler rédigée par un journaliste allemand. Ces deux auteurs tentent de répondre à la même question : qui étaient ces nazis, et en premier lieu leur chef, qu’avaient-ils dans la tête, étaient-ils des monstres ou des hommes ?


Johann Chapoutot, La révolution culturelle nazie. Gallimard, 280 p., 21 €.

Volker Ullrich, Adolf Hitler. Une biographie. L’ascension : 1889-1939. Trad. de l’allemand par Olivier Mannoni. Gallimard, 2 vol., 1216 p., 59 €


Traiter cette question en historien, nous dit Chapoutot, est la condition d’une compréhension du pourquoi. Il ouvre son livre sur une réflexion de Primo Levi qui se demandait devant son bourreau « ce qui pouvait bien se passer à l’intérieur de cet homme ». Warum ? La même interrogation est à l’origine du travail novateur de ce professeur à l’université Paris III. Dès sa thèse dans les années 2000, il s’est intéressé à la pensée nazie en tant que telle, à sa culture, en considérant que les comportements monstrueux de ces criminels s’appuyaient sur une vision normative qu’il fallait étudier. Ce qui a donné deux maîtres livres, Le National-socialisme et l’Antiquité (PUF, 2008) et La loi du sang. Penser et agir en nazi (Gallimard, 2014), une « recherche de longue haleine » qu’il clôt maintenant avec ce dernier opus fait d’études particulières.

Après avoir déconstruit la vision nazie de l’histoire qui « relit au prisme de la biologie raciale tous les épisodes de l’histoire de la “race” depuis la Grèce antique jusqu’à la République de Weimar », il a mis en valeur le « corpus d’impératifs qui est induit de cette histoire : il faut désormais agir, et vite, pour éviter à la race germanique [un] sort funeste. » Dès lors, « il fallait opérer, sur le corps et sur l’âme du peuple allemand, une révolution culturelle », qu’il analyse dans ce dernier livre. Il décrit une idéologie, « véritable pot-pourri » agrégeant toutes sortes de sources, qui justifie mille et une manières de devenir nazi. Une idéologie attrape-tout, un corpus d’idées « assez convaincant », qui fonctionnait comme une culture de masse, pénétrait tous les aspects de la vie et de l’action.

Quelques exemples. Il cite les prétentions de Goebbels à « effacer 1789 de l’histoire allemande », de retrouver, en rupture avec la conception des Lumières de l’homme libre, la communauté du peuple qu’il concevait en corps biologique unique avec un chef : « L’homme est pris dans le grand continuum de la race ». Cette vision justifia pratiquement, à partir de 1937, la chasse aux asociaux et étrangers à la communauté. Une autre incarnation de la même préoccupation fut l’invention d’un ordre sexuel nazi pour éviter une « extinction biologique » du peuple allemand. Chapoutot nous rapporte en détail comment ont été mis en œuvre « les devoirs envers la famille allemande » issus de la « loi de la nature. »  Outre l’élimination des « faibles » et des « ratés », en période de guerre, cette loi met la femme devant le devoir d’enfanter, « de quelque manière que ce soit » insistait Himmler. Les nazis promouvaient « une sexualité militante et militaire », une polygamie reproductrice : les veuves, les célibataires, les femmes dont les maris étaient au front, toutes devaient être inséminées par les hommes disponibles (des SS y suppléaient si nécessaire). Une pratique répandue jusque dans l’entourage immédiat d’Hitler. Himmler s’y est mis, les Bormann aussi. Gerda Bormann, nous dit Chapoutot, organisa un « plan reproductif pluriannuel qui visait à la production maximale d’enfants par l’usage en alternance du ventre féminin “disponible”. » Elle proposait une forme particulière de mariage polygame, « le Volksnotehe, expression que l’on pourrait traduire par “mariage d’exception raciale” ou “union de détresse raciale”. »

Ainsi ce livre foisonne d’aperçus et d’idées sur ce qui se passait dans les têtes nazies, qu’il s’agisse du droit nordique, des lois des Anciens sur la race, du peuple principe et fin du droit, de l’ordre international, de la conquête de « l’espace vital » ou de « l’extermination » des Juifs. Cette approche systématique de la révolution culturelle nazie lui fournit l’occasion de prendre Eichmann la main dans le sac lorsqu’il se prétendait simple exécutant. Il décortique l’idéologie du « chef de gare suprême de la Shoah ». Il remarque, par exemple, les usages qu’il faisait de Kant à son procès, présenté comme un « penseur allemand », auteur d’un impératif catégorique réduit à l’obéissance, pas l’homme des Lumières. Ce qui n’avait pas d’autre sens que d’enrober de références culturelles l’image du petit fonctionnaire introverti et obéissant qu’il tentait de construire devant ses juges à Jérusalem. Or, en démontant cette idéologie, en s’appuyant sur des archives inédites, Chapoutot confirme qu’il fut bien un assassin de masse convaincu, « un criminel par conviction idéologique, combattant d’une guerre de races dont l’Allemagne devait sortir vainqueur. » Un homme, certes, mais un fanatique.

Johann Chapoutot la révolution culturelle nazie

Johann Chapoutot © Catherine Hélie

Volker Ullrich affiche le même souci que Chapoutot. Expliquer pourquoi de tels crimes ont été possibles en cherchant à comprendre ceux qui les ont inspirés. Et quitte à en étudier un de près, il choisit le chef, celui qui se faisait appeler Wolf (loup) dans le privé : Adolf Hitler. « Écrire sur le personnage fatidique de l’histoire allemande et européenne est certainement la tâche la plus difficile, mais aussi la plus lourde des responsabilités, à laquelle puisse se soumette un historien. » Il remarque que ses prédécesseurs se sont surtout intéressés aux « mécanismes de la tyrannie », au mieux à ses interactions avec la société, moins aux hommes eux-mêmes, comme entrepreneurs criminels. Aussi cherche-t-il à déconstruire le mythe de Hitler qui n’était qu’un homme ordinaire : « On commet une grave erreur en croyant qu’un criminel du siècle comme l’était Hitler était forcément un monstre, y compris sur le plan personnel. »

Journaliste historien, responsable du débat d’idées dans l’hebdomadaire libéral de gauche Die Zeit, déjà biographe d’Otto von Bismarck, Ullrich a conscience que son entreprise succède à quatre grandes biographies qui ont fait date en leur temps. Celle de Konrad Heiden (1937) qui avait valu à son auteur les foudres de la Gestapo et qui comportait déjà beaucoup d’informations directes de l’entourage du Führer. Celle d’Alan Bullok (1952) plus axée sur les mécanismes du pouvoir que celle de Joachim Fest (1973) qui se centrait sur la personnalité et l’époque. Mais surtout la dernière en date, « la plus ample, la biographie de référence » reconnaît-il, les deux gros volumes de l’historien britannique Ian Kershaw (1998-2000). Et il annonce d’emblée que son travail « ne propose pas d’interprétation entièrement nouvelle. » Il réalise plutôt une synthèse des travaux existants en profitant des nouvelles découvertes de ces quinze dernières années. En effet, depuis la somme de Kershaw, les historiens ont continué à publier des études particulières, des biographies (de Himmler, Heydrich et d’autres), des mémoires et témoignages, des documents nouveaux. Ullrich en tire profit. Il se réfère souvent – et parfois un peu trop – aux carnets et notes de Hitler dont l’intégralité n’a été publiée qu’en 2003, et au journal de Goebbels édité en 2006. Cette dernière source l’accompagne tout au long de son récit, elle est même l’occurrence la plus citée dans les 250 pages de notes entassées à la fin du deuxième volume.

Ce travail de synthèse est impressionnant. Clairement rédigé, quoiqu’un peu sec, précis, il englobe une bibliographie extraordinaire. Mais où nous conduit-il ? « L’objectif, affirme l’auteur, est de déconstruire le mythe de Hitler, qui a continué en bonne partie à agir après 1945 dans la littérature et le débat public sous forme de “fascination par le monstre”. » Mais dans le même temps, il veut « replacer au centre la responsabilité de Hitler, qui reste remarquablement pâle dans la présentation qu’en donne Kershaw. » Le chemin est étroit entre la banalisation et le héros…

D’autant que la lecture plutôt facile de ces deux gros volumes ne convainc pas toujours. Certes on apprend des détails sur la jeunesse et l’ascension du dictateur. Nombres d’erreurs sont rectifiées, certaines tout de même secondaires (la preuve est donnée qu’il n’avait pas perdu le testicule gauche à la guerre, ni la moitié du pénis, mangé par un bouc à l’école !). Quand on aborde les grands moments de cette sombre épopée, on lit quelques beaux portraits du « roi de Munich », « agitateur de cave à bière » ou du soldat illuminé par le monde viril des tranchées et du régiment. Les récits des crises politiques sont plus décevants. Ainsi ce chapitre sur la prise du pouvoir présentée comme une partie de poker, ou celui sur l’édification de la dictature comme d’un spectacle. La dimension sociopolitique de la montée du nazisme, qui faisait la force de la biographie de Kershaw avec ses réflexions sur le charisme, n’est guère traitée. La déconstruction du mythe s’attache surtout à l’image, à « la dramaturgie du changement », à ce qu’aujourd’hui on appellerait la « communication » du démagogue, moins aux forces qui le soutiennent. Et les récits se limitent à des comptes rendus.

Les chapitres thématiques – « Hitler et les femmes », « L’homme Hitler » – n’ouvrent pas de nouvelles perspectives. Même s’il dit vouloir l’éviter, Ullrich tombe souvent dans l’anecdotique. Fuyant sans doute le psychologisme, il ne tire rien de ses constats sinon que Hitler mangeait plus de gâteaux à la crème que de viande (il était végétarien) et qu’il était attiré par les jeunes femmes. En concurrence avec Goebbels sur ce point ! Au mieux, il confirme des traits de caractère déjà décrits par mains auteurs : l’art de la dissimulation, son talent oratoire, son style d’exercice du pouvoir, son regard implacable et parfois son « charme enivrant ». Il fait surtout d’Hitler « un comédien au talent exceptionnel », un artiste de la mort en quelque sorte, qui reste un homme, donc. « D’une certaine manière, nous dit encore Ullrich, Hitler est [dans ce livre] “normalisé”, ce qui ne le rend toutefois pas plus “normal”, mais au contraire plus abyssal. »

Jean-Yves Potel

À la Une du n° 25