Grande banlieue

Alexandre Belgrand est chargé par son Prince, Nicolas Sarkozy, de bâtir le Paris de demain. L’occasion pour Aurélien Bellanger d’ajouter l’urbanisme à son œuvre de description de la société contemporaine fondée, semble-t-il, sur deux principes : l’ampleur de chaque récit et la précision des types. Après le milliardaire et le patron du BTP, place à l’individu moderne, le banlieusard des Hauts-de-Seine.


Aurélien Bellanger, Le Grand Paris. Gallimard, 480 p., 22 €


Le Grand Paris est un roman d’éducation. Alexandre Belgrand, urbaniste, est chargé par le nouveau Président de la République de rebâtir Paris. Ce nouveau président surnommé « le Prince », c’est Sarkozy, et ce nouveau Paris, le Grand Paris, terme qui englobe à la fois une projection institutionnelle (la métropole au sens politique), une anticipation géographique (vers la mégalopole de 15 millions d’habitants) et une vision anthropologique (en tant qu’espace de l’individu du futur). Le Grand Paris prendra forme, concrètement, à partir d’un nouveau réseau de transports, le Grand Paris Express.

Le narrateur raconte son histoire : enfance dans les Hauts-de-Seine, études en école de commerce puis sa formation d’urbaniste à l’université sous l’influence de son mentor, Machelin, décalqué sur Patrick Buisson. Son « stage d’application » en Algérie, sa présence au Fouquet’s au soir de la victoire, son rôle de conseiller du prince. Les plans de la nouvelle métropole. La chute. L’exil. Le Grand Paris est l’histoire d’une conquête, peut-être l’histoire d’un échec.

Aurélien Bellanger Le Grand Paris

Le Grand Paris est le troisième roman d’Aurélien Bellanger. Comme il le déclarait dès La théorie de l’information, son projet est d’inspiration balzacienne et, quoique la dimension médiatique de cette proclamation puisse rebuter, on assiste avec plaisir au retour des personnages dans Le Grand Paris : le groupe Taulpin, protagoniste de L’aménagement du territoire apparaît au détour d’une cérémonie d’inauguration, tandis que Pascal Ertanger se cache sans doute derrière ce « milliardaire un peu mystique », ami du Prince, qui organise un « étrange séminaire » sur la religion des machines. Nous sommes bien en territoire familier.

Mais ce territoire n’est pas celui, classique, des romans balzaciens. Lorsqu’Alexandre Belgrand rejoue la scène éternelle de la capitale observée depuis un promontoire, il ne regarde pas Paris mais le 93, sous la forme d’une « photo panoramique, présentée comme la plus grande du monde, qui montrait toute la Seine-Saint-Denis vue depuis le dôme du Sacré-Cœur. […] Un écran tactile permettait de zoomer dans une version numérique de l’image pour en apprécier l’incroyable profondeur. » Au XXIe siècle, le personnage peut à la fois regarder la ville comme un espace à conquérir et la contempler comme un paysage : il peut à la fois voir et toucher, recomposer tout en gardant à l’identique. Le territoire de la conquête est une simple image à redessiner. Et ce territoire c’est le 93.

Ce titre de Grand Paris, est trompeur. L’histoire de la conquête intéresse moins l’auteur que l’histoire des conquérants. Sous l’aspect d’un récit urbanistique, voici l’histoire d’une génération, qu’on peut nommer la génération sarkozyste. Elle n’est pas née à Paris mais en banlieue, et elle l’assume. À l’image de Sarkozy, né comme Chirac à Paris. Contrairement à ce dernier qui, devenu maire de Paris, n’en était pas moins resté député de Corrèze, Sarkozy avait choisi de se tailler un fief en banlieue. Avant son élection à la présidence de la République, le maire de Neuilly était ainsi président de conseil général : celui des Hauts-de-Seine.

Alexandre Belgrand est un enfant de Colombes, le nord des Hauts-de-Seine. Colombes est proche du 93, un espace perçu comme hostile, dont la culture, néanmoins, infuse le monde du narrateur : « J’avais perçu cela, dès le début des années 1990, dans mon collège de Colombes, avec l’arrivée des Air Max, des Pump et des survêtements Tacchini. Bientôt la marque emblématique de la bourgeoisie française, Lacoste, qui sponsorisait le tennis et le golf et dont les polos continueraient à habiller la jeunesse dorée de l’Ouest parisien, passerait elle aussi à l’ennemi, et ce serait désormais nous qui nous habillerions comme eux, ou bien qui serions obligés d’aller chercher de plus en plus loin, chez Burberry, Fred Perry ou Ralph Lauren, des marques distinctives. » La frontière est poreuse.

Face à ce 93 qui domine culturellement son collège, le narrateur entrevoit, en faisant ses classes préparatoires à Rueil-Malmaison, un autre monde : celui des Yvelines (78). Il tombe amoureux d’une jeune fille : « Je lui prêtais des aventures extravagantes, de l’autre côté de la ligne de crête, dans les Yvelines merveilleuses : camps scouts, rallyes mondains, messes en plein air, pèlerinage à Chartres. » La frontière est beaucoup plus étanche. C’est qu’Alexandre Belgrand vient du nord des Hauts-de-Seine ; pour un natif de Chaville, de Ville-d’Avray ou de Marne-la-Coquette, Versailles est un arrière-pays immédiat, un univers plus familier. Dans le 92, seules huit communes ne sont pas des villes-frontières. Bellanger montre en creux la complexité identitaire du département, enclavé entre plusieurs sphères d’influences concurrentielles. Un entre-deux, un hybride, un espace métis.

Aurélien Bellanger Le Grand Paris

Nicolas Sarkozy, dont le fils Pierre est producteur de rap, dans le monde réel comme dans Le Grand Paris, est un parfait exemple de cette fusion identitaire. Au fond, la banlieue s’unit autour du sentiment de soumission qu’elle éprouve à l’égard de Paris ; autour du complexe que ressent la périphérie face au centre (et l’on pourrait développer le même raisonnement concernant la relation de l’ancien président à la « haute culture »). Le roman trouve alors l’un de ses meilleurs moments en reconstituant un monologue du Prince : alors qu’il charge Belgrand de lui construire une nouvelle capitale, le Prince fait le récit de la façon dont la petite couronne a sauvé Paris : « Toute l’énergie de Paris lui est venue des entreprises multinationales de l’ouest et des villes multiculturelles de l’est, parce qu’il faut bien, j’ai pas honte de le dire, qu’il y en ait qui fassent des mômes et qui se lèvent tôt pour faire tourner tout ça. Eux, heureusement qu’ils sont là des fois. » Il existe dans les banlieues une convergence d’intérêts, dont le Prince du roman est l’une des incarnations politiques. Le sarkozysme, dans l’une de ses nombreuses variantes, promettait d’une certaine façon une mise à égalité de tous les travailleurs des tours de la Défense, du ciel au sous-sol, au nom du travail, et c’était un programme « banlieusard ».

C’est en cela que Bellanger est meilleur que le Houellebecq de Soumission qui ne voit que des oppositions et des dualismes figés, pour lequel le rappeur, par exemple, est forcément l’autre, irréductible. Bellanger, lui, note par la voix d’un promoteur immobilier : « les banlieusards ne rêvaient plus depuis longtemps d’une révolution quelconque, mais seulement d’ascension sociale. Mieux, il y avait derrière toute la mythologie de la drogue, de la prison et des armes un réel conservatisme social. […] Il appartenait […] au promoteur immobilier de reconnaître là un authentique désir d’ordre et de saluer la naissance d’une nouvelle classe moyenne. » Autrement dit un monde favorable aux « valeurs originelles » du sarkozysme (ordre, travail et libéralisme), celles auxquelles Alexandre Belgrand a adhéré en rejoignant le candidat de l’UMP en 2007.

C’est sur ce terreau qu’Alexandre Belgrand doit construire le Grand Paris. Les aînés d’Alexandre Belgrand ont pris les Hauts-de-Seine, son destin est de prendre le 93, progressivement vidé de ses derniers communistes. Convertir la Seine-Saint-Denis à la droite, ouvrir Paris au nord pour reprendre le travail urbanistique interrompu, créer de nouveaux possibles géographiques… On retrouve alors, dans l’étalage de concepts géographiques mâtinés de visions presque mystiques, le goût d’Aurélien Bellanger pour une géographie incarnée, qui donnerait aux principes de centre et de périphérie une dimension religieuse, ou qui réduirait le monde à un jeu de gestion – deux modalités de l’incarnation divine.

La conséquence de cette projection dans le dualisme Paris/banlieue consiste, concrètement, à effacer la province du champ de vision. Ainsi la possibilité d’une origine provinciale qui mènerait à une ascension vers le pouvoir, le concept romanesque de province, celui de Rastignac, a disparu. Céline, l’une des petites amies du narrateur, en est le témoignage. Elle vient de Compiègne, qui possède « un cachet indéniable et une bourgeoisie encore assez fière pour prétendre […] incarner l’âme véritable, et déjà un peu parisienne, de l’Oise. » Mais « ce mirage de ville, capturé par Paris, échouait désormais à y faire entrer, comme autrefois, le meilleur de sa progéniture. » Céline veut être parisienne « comme les héroïnes de Sex and the City étaient new-yorkaises. […] Et naturellement, elle y échouait. »

Le narrateur lui reproche son provincialisme, Céline se cabre, mais, au lieu de rejouer l’habituel dualisme Paris-province, elle le traite de « banlieusard. » Pour le narrateur, ce terme est comme une sorte d’élection : « j’incarnais, aux yeux de Céline, le prototype du métropolitain, l’habitant idéal du Grand Paris de demain. » À l’inverse du provincial qui se projette dans Paris comme centre, le banlieusard est prêt à prendre sa part dans le monde de demain, beaucoup plus décentré. Contrairement à Céline, le narrateur semble favorable aux procédures de discrimination positive de Sciences-Po. Car ce statut de « banlieusard », même altoséquanais, lui permet de s’intégrer dans cette nouvelle couche, entre le Parisien et le provincial. « J’avais alors fini par comprendre que ses ennemis principaux n’étaient plus, depuis longtemps, s’ils l’avaient jamais été, “ les fils de, les juifs et les homosexuels” – ces bourgeois parisiens qui la ramenaient sans cesse à son statut de bourgeoise de province -, mais la jungle confuse de l’immigration […]. » C’est tout le programme politique de ce que Machelin appelle la révolution néoconservatrice (ordre, travail mais antilibéralisme), qui viendra du périurbain : la province, espace relégué, est devenu un immense périurbain. Qui l’emportera ?

Aurélien Bellanger Le Grand Paris

Aurélien Bellanger © Jean-Luc Bertini

Le roman ouvre une piste : la génération qui a porté au pouvoir Nicolas Sarkozy se reconvertit. Les enfants du 92 retournent à la Défense ou investissent les nouveaux sièges sociaux de la Plaine Saint-Denis (93) : « Nous étions tous partis faire des affaires ailleurs, comme avant nous les jeunes giscardiens déçus étaient venus former l’avant-garde des gens modernes des années 1980. » C’est ainsi que l’histoire se répète, et de ce point de vue-là Alexandre Bellanger se montre de plus en plus pessimiste sur le destin des conquérants : alors que Pascal Ertanger manifestait un louable désir de toute-puissance, ces héros tout aussi contemporains se referment sur eux-mêmes. Ils sont les simples gestionnaires d’un patrimoine légué par les pères fondateurs de la Ve République (Foccart était l’un des personnages principaux de L’aménagement du territoire) et amélioré par le libéralisme moderne, qui ajoute le verre aux tours de béton. Aller plus loin semble impossible.

Dans la ligne temporelle que chaque roman trace peu à peu, parallèle à la nôtre mais plus sinueuse, Aurélien Bellanger accorde beaucoup de pouvoir au passé : il en est ainsi du stratagème brillant qu’il imagine pour permettre à de Gaulle d’éliminer une éventuelle opposition militaire après la guerre d’Algérie, de la façon dont les Hauts-de-Seine font accéder au pouvoir Nicolas Sarkozy. Le présent, lui, ne bascule jamais vers l’uchronie : Alexandre Belgrand échoue dans sa tentative de faire déménager l’Élysée hors de Paris. La conspiration souterraine que bâtit le roman sous la réalité est un échec annoncé. Ce que les barons de la Ve ont réussi à faire, créer notre histoire, le romancier d’aujourd’hui ne peut que s’en inspirer pour tenter de remuer un peu la ville, quitte à retourner à la fin s’y terrer.

Denis Bidaud

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