1926, Aquidneck, Rhode Island

Dernière œuvre de l’auteur de théâtre et romancier Thornton Wilder, Mr North fait vivre non sans humour et perspicacité les riches heures d’une île fortunée pendant une saison estivale, avec pour cicérone un jeune précepteur polyglotte. Une comédie sociale à la fois exacte et imaginative, qui ménage des perspectives.


Thornton Wilder, Mr North. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Éric Chédaille. Belfond, 508 p., 18 €


Tout commence par une petite annonce : Theophilus North, trente ans à peine, qui vient de démissionner d’un poste d’enseignant, propose ses services pour se libérer l’esprit et réapprendre à vivre. « Lentement et non sans émerveillement, on relève la tête. » Au gré des réponses et sollicitations, voilà ce diplômé de Yale à la fois professeur de langues, répétiteur, entraîneur de tennis et lecteur à domicile. Il circule à vélo, habite l’auberge de jeunesse, libre et indépendant, travaillant sur les courts et au creux d’élégantes demeures patriciennes, côtoyant toutes les générations – enfants des clubs, héritières corsetées, valeureux anciens de l’armée ou de la vieille noblesse européenne : gens d’en haut et gens d’en bas, bambocheurs, yachtmen, médecins et patients, veuves et immigrés, nul n’échappe à son œil curieux ou à son oreille attentive aux confidences. Un temps resserré sur quatre mois, un territoire restreint, le roman bien circonscrit va se déployer en éventail pour brosser le tableau d’une époque qui vit l’après-guerre et l’avant-crack du jeudi noir, dansant le one step, découvrant les travaux de Freud et les plaisirs de l’automobile.

La marque de Thornton Wilder se reconnait dans le mélange d’audace narrative et de théâtralité, chaque chapitre visite une maison de famille où se joue une scène d’antichambre, d’emblée affleure le conflit entre les figures de tradition et d’émancipation. À partir de la dynamique d’un couple de forces antagonistes – un père tyrannique et sa fille fugueuse, un vieil homme sous tutelle et sa fille autoritaire, une rumeur et la contre-vérité, un mari tenu en laisse par sa riche épouse –, North échafaude d’autres scénarios et de témoin devient homme d’action. C’est un roué qui a du flair, des indics, qui fréquente la maison des femmes et les échotières, ensuite ses bonnes manières, sa culture littéraire font le reste de ses succès de médiateur, tant et si bien que sans coup férir il devient redresseur de torts, marieur ou thérapeute, car rien ne semble arrêter son audace policée, surtout pas une maison hantée ou un gang de faussaires. Sa patientèle, dépressive et enfermée dans des carcans qui ont vécu, lui fait confiance pour dénouer une crise personnelle mais l’enjeu, sous des apparences intimistes et feutrées, est d’une tout autre ampleur : il s’agit au demeurant de faire évoluer des mœurs, d’aérer des non-dits, de rapprocher des classes et des microcosmes cloisonnés. Theophilus North fréquente assidûment les riches qui l’emploient, mais aussi les Italiens, les « veuves du bord de l’eau », il sympathise avec un colonel, croise les bootleggers et écoute les débuts de la radio. Toute la société du milieu des années vingt défile, décrite avec humanité.

Thornton Wilder Mr North

Thornton Wilder © AP/Wilder Family

Thornton Wilder est très à l’aise dans ce vagabondage social sur l’île. Lui-même, né dans le Midwest en 1897 – tout comme Fitzgerald l’année précédente –, accompagne son père diplomate à Hong Kong en 1906, passe par la Californie, devient traducteur, scénariste, professeur d’université, conférencier, toujours mobile et à l’aise partout. Grâce au roman Cabala, le public l’a remarqué dès 1926, année faste où il situe Mr North. Le succès international a salué Le pont de San Luis Rey, couronné par le prix Pulitzer en 1928, de même qu’au théâtre deux de ses pièces étonnantes, Notre petite ville (1938) et La peau de nos dents (1942). Bref, c’est une figure de proue du monde littéraire, il est féru de Joyce et de Gertrude Stein, l’ami d’Hemingway, et Freud, qui le considère comme un poète, envisage de lui donner sa fille Anna en mariage. La consécration est là et, en fin de parcours, Mr North s’installe comme best-seller durant des semaines lors de sa sortie en France en 1973.

Comme dans son théâtre, Wilder, bon dialoguiste, se pose en témoin du temps de sa jeunesse, cynique mais confiant. Son héros, Theophilus, ressemble à son créateur, plein d’une disponibilité aventureuse, prêt à décliner ses neuf vocations : missionnaire, anthropologue, archéologue, détective, comédien, magicien, aventurier, tout cela pour être picaro et libre. À Newport, il trompe son monde et d’aucuns l’appellent « béjaune » sans savoir qu’il a déjà beaucoup voyagé, notamment à Rome, Shanghai et Vienne. Le double jeu s’installe entre vraie et fausse naïveté, candeur et manipulation, toujours à des fins généreuses. Arrivé épuisé, cynique et sans projets, le jeune North repart discrètement, plus apaisé, après inventaire et raccommodages en tout genre. Il y a en littérature des précepteurs bien différents et n’est pas Julien Sorel qui veut. Theophilus North se pose en observateur critique, et comme un feuilletoniste il fait patiemment le tour des secrets et des blocages de l’île repliée sur elle-même pour faire souffler un vent d’ouverture sur ce monde clos : Newport, sous la plume de Wilder, est devenu un laboratoire des mutations. Chaque maison devient le théâtre d’une pièce courte avec son décor sobre, son personnage principal, le plus souvent une femme, et son dénouement particulier. Le roman paru en 1973 témoigne du recul nécessaire sur les faits de société et de la faconde réjouissante d’un auteur chevronné qui ne craint ni le rocambolesque ni les rebondissements, un écrivain doublé d’un citoyen qui s’est vu remettre la médaille présidentielle de la Liberté. On peut le dire à double titre pour sa défense armée lors des deux guerres et la défense des idées.

L’époque de Mr North se situe un an après The Great Gatsby de Fitzgerald et An American Tragedy de Dreiser ; cette année 1926 qu’il célèbre est celle où Hemingway publie Le soleil se lève aussi. C’est dire assez la fécondité de cette période littéraire américaine ressuscitée par Thornton Wilder qui met en scène les prémisses de la fin d’un monde, une transition où se configurent de nouvelles alliances, où, de manière très symbolique, l’été 1926 se clôt par « Le bal des gens de maison » avec un programme inédit de mélange des classes et de musiques polonaise et varsovienne.

Liliane Kerjan

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